Sommaire
No 329 – Vendredi 24 novembre 2000
page:
APIC – Interview
A Moundou pour créer une radio diocésaine: Maurice Page fait le bilan
Dépaysement dans un coin du monde où la patience devient un art2
Nouvelles internationales:
CanadaUn document des évêques pour les élections fédérales
Des critères pour «discerner en période électorale»8
L’Islam deuxième religion de l’Hexagone9
GenèveCOE et Eglise catholique inquiets sur les travailleurs dans le Golfe
Lettre à l’ONU pour réclamer une enquête: graves accusations10
IsraëlCaritas Internationale condamne la violence dont sont victimes les civils
L’organisation appuie la création d’un Etat palestinien11
Bruxelles725’000 tonnes de riz dorment dans les entrepôts de l’Union européenne
L’AVSI se fâche: «Qu’est-ce qu’on attend pour les distribuer!»12
FranceLa restauration des cathédrales nécessiterait plus de moyens financiers
Les cathédrales françaises crient misère12
IndeBartholomée Ier s’en prend à des groupes évangéliques américains13
Italie»Infidèles» priés de ne pas s’approcher de l’Eglise du village de Rovato
Le consternant décret du maire laisse le curé perplexe13
AllemagneL’évêque Walter Kasper craint les divisions dans l’Eglise
L’écart entre les normes et la pratique s’agrandit14
Pays-BasLe parlement accepte la dépénalisation de l’euthanasie15
AllemagneLe comité centrale catholique contre l’obligation du célibat des prêtres15
Nouvelles suisses:
ZurichUne nouvelle direction pour l’Action de Carême à Lucerne
La crise qui a décapité l’organisation s’estompe peu à peu6
FribourgPortes ouvertes pour les dix ans du Centre Sainte-Ursule
Ouverture bilingue et œcuménique7
VaudPèlerinage jubilaire le 8 décembre à Notre-Dame du Valentin9
BerneChrétiens et Juifs lancent un journal commun12
Vatican:
RomeRencontre avec l’Union internationale des juristes catholiques
Le pape dénonce les atteintes juridiques au droit à la vie14
RomeSignature d’un accord entre la Slovaquie et le Saint-Siège15
APIC – Interview
De Fribourg à Moundou pour créer une radio diocésaine: Maurice Page fait le bilan
Dépaysement dans un coin du monde où la patience devient un art
Par Pierre Rottet, de l’APIC
Moundou, 24 novembre 2000 (APIC) Il a quitté un jour son poste de rédacteur à l’APIC, laissé sa place de conseiller général chrétien-social de la ville de Fribourg, et aussi sa charge de secrétaire cantonal du parti, pour s’engager comme volontaire au sud du Tchad. Parti en août dernier de Fribourg pour Moundou, le journaliste Maurice Page tente aujourd’hui le pari de créer une radio. Une radio diocésaine, catholique, dans un pays largement musulman, «mais qui se veut aussi un outil au service du développement de la population». Engagé comme collaborateur laïc des missionnaires de Bethléem Immensee, Maurice Page tire le bilan de 4 mois de dépaysement, dans un coin du monde où la patience devient un art.
Ville jeune, Moundou a été fondée il y a 70 ans seulement, loin de toute ressemblance avec une cité européenne. Malgré son titre de «capitale économique» du Tchad et ses 150’000 habitants, c’est un gros bourg rural qui a gardé quelques éléments de son héritage colonial français. Moutons, cochons, chèvres, poules, canards ou même vaches, se rencontrent à chaque coin de rue ou presque. La campagne à la ville, chère à Bernard Allais.
Néanmoins grouillante de monde, de vie donc, de bruits et d’odeurs, Moundou possède cette nonchalance typique de l’Afrique centrale, un peu comme dans un film au ralenti. On s’y déplace encore presque exclusivement à pied, parfois à vélo ou à moto, rarement en voiture.
La ville vit au rythme de ses marchés où affluent chaque jour les paysannes de toute la région pour étaler sur une toile de sac ou à même le sol, tomates, concombres, manioc, mil, arachides, mangues, citrons, oranges, poissons, œufs, ou quelques racines terreuses dont on tirera un médicament. Sans oublier le commerce du bois et du charbon. Avec les quelques sous gagnés, elles achèteront du savon, un seau en plastique, une marmite, des nu-pieds en caoutchouc, un pagne, quelques babioles en plastique made in Taiwan ou peut-être une poignée de granules de quinine pour lutter contre le paludisme. Ces marchés sont semblables à Moundou : sans luxuriance, avec toutefois les couleurs et les fragrances qui rappellent au visiteur qu’il ne peut se trouver ailleurs qu’en Afrique. Hormis les tailleurs, l’artisanat local a presque été totalement remplacé par les objets bon marché et de mauvaise qualité venus d’Asie.
Avec ses trois industries assez importantes – la Coton-Tchad qui assure le traitement primaire du coton, la brasserie du Logone, du nom de son fleuve, et une fabrique de cigarettes -, Moundou apparaît plus prospère que la capitale N’Djamena. Mais aussi plus propre, et surtout plus verdoyante en saison des pluies. Le maire de la ville a fait de la propreté une priorité et a décrété chaque samedi jour de nettoyage. Pas un luxe, quand on sait que la ville n’a qu’un seul axe goudronné. Et qu’elle ne dispose d’aucun système de collecte des ordures. Ici, tout finit dans le caniveau à ciel ouvert, au rythme des saisons: celle des pluies abondantes, où la température descend parfois à 20 degrés «seulement», qui fera dire à tout le monde qu’il y «fait froid». Et l’autre, sèche, où le vent soulève des tourbillons de poussière rouge. Et où les nombreux arbres apportent un peu d’ombre, à défaut de fraîcheur..
APIC: Le bout du monde. A Fribourg, vous étiez membre du Conseil général, actif dans le domaine public. On peut imaginer qu’il faut une bonne raison pour venir ici à Moundou?
M. Page: Débarquer dans un pays comme le Tchad provoque un choc, tant le niveau de vie de la population est sans comparaison avec l’Europe. Parvenir à manger à sa faim est déjà un défi pour la majorité. 80% de la population est analphabète. Les maladies, surtout le paludisme et le sida, font de lourds ravages. La santé, l’éducation, la culture sont un luxe auquel beaucoup n’ont pas accès. Mon engagement comme collaborateur laïc des Missionnaires de Bethléem se veut donc d’abord un acte de solidarité humaine et chrétienne. Je ne crois pas que la société de consommation occidentale soit le modèle idéal, loin de là. Mais passer de la «misère honteuse à une pauvreté digne» serait déjà un pas important.
A l’instar d’une dizaine d’autres romands répartis sur divers continents, je suis collaborateur laïc des Missionnaires de Bethléem. J’ai un statut de volontaire basé sur les normes du mouvement d’Interteam en Suisse alémanique et d’E-Changer à Fribourg, qui envoient également des volontaires sur le terrain. Le statut de volontaire est celui qui correspond le mieux à mes motivations fondamentales, dans lesquelles la notion de service passe avant celle de rentabilité et de profit. La logique n’est pas d’abord celle de l’argent, mais celle du partage.
APIC: Créer une radio, fût-elle communautaire, n’est peut-être pas ce qu’il y avait de prioritaire…
M. Page: La radio communautaire «Duji Lokar» (Etoile du matin) se veut essentiellement un outil au service du développement de la population. En tant que «directeur des programmes», j’essayerai d’insister sur la prise de conscience personnelle et collective et sur les aspects concrets, pratiques, pour améliorer la vie quotidienne. Il s’agit vraiment de rester «terre à terre» dans le bon sens du terme.
APIC: Quels premiers enseignements tirer, après 4 mois d’activité dans ce lieu?
M. Page: Depuis mon arrivée à Moundou, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à la mise au point du projet, avec les soucis d’un chef d’entreprise: budget, demandes de subventions, appels d’offres, réflexion sur les programmes, formation, commande de matériel… Heureusement, je ne pars pas de zéro puisque le diocèse de Moundou dispose depuis quelques années déjà d’une section de production radio au sein du Centre diocésain audiovisuel pour l’éducation (CDAVE) avec deux journalistes et un technicien. Il y a tout de même un saut important entre la production de deux émissions hebdomadaires diffusées sur les ondes de la station régionale de la Radio nationale et un programme de 4 heures, 7 jours sur 7 et 365 jours par an.
APIC: Cela pour la technique. Reste la finance…
M. Page: Au Tchad, comme en Suisse et ailleurs, il s’agit aussi de convaincre les responsables d’Eglise d’accorder aux médias les moyens nécessaires pour faire leur travail. Si l’ensemble des installations est financé grâce à des aides extérieures, il faut que le personnel soit pris en charge par l’Eglise locale. Sinon le projet n’a aucun avenir.
Le financement de l’installation a été possible grâce à diverses aides extérieures d’un montant global d’environ 50’000 dollars, comprenant le studio, l’émetteur et l’antenne. Pour le fonctionnement, nous comptons environ 25 millions de francs CFA, soit 60’000 francs suisses par an. Grâce à la publicité, aux petites annonces, à la vente de temps d’antenne, de cassettes et à d’autres actions promotionnelles, nous espérons couvrir 40 à 45 % de ce budget. Le reste doit être pris en charge par l’Eglise locale. Ce qui est à la fois beaucoup en chiffres absolus pour une Eglise très pauvre, et relativement peu par rapport à l’ensemble des dépenses consenties en faveur du développement. Il faut savoir en outre que dans le pays comme le Tchad, le matériel et les transports coûtent très cher alors que les salaires sont très bas: 150 à 300 francs suisses par mois.
APIC: Une radio à connotation catholique dans un pays largement musulman doit sans doute poser problème…
M. Page: Les musulmans revendiquent la majorité de la population (54%), mais ce calcul est contesté par les chrétiens et les animistes. Un gros quart des 455’000 habitants du territoire du diocèse de Moundou sont catholiques et baptisés. On compte aussi pas mal de protestants. A l’instar de la France, le Tchad est un Etat laïc, mais il est vrai que la pression musulmane est sensible. L’islam traditionnel, implanté au Tchad depuis le moyen âge, ne pose guère de problèmes, mais on rencontre aussi des intégristes formés au Soudan ou dans les pays arabes. La pression religieuse se double souvent d’une pression économique, sociale et politique. Les populations musulmanes du Nord, plutôt pastorales et commerçantes, tendent depuis toujours à étendre leur domination sur le Sud agricole. Ce qui ne va pas sans conflits. Face à cela, il semble légitime que les chrétiens affirment aussi leur identité, dans le respect des autres, bien sûr.
APIC: Avec le risque de tomber dans le prosélytisme…
M. Page: «Duji Lokar FM» n’est pas une radio confessionnelle. D’abord communautaire, elle ne s’adresse pas uniquement aux catholiques ou aux chrétiens. Les programmes laisseront une place aux émissions religieuses mais dans le respect du pluralisme qui existe ici. Mais il ne s’agit pas non plus de mettre son drapeau dans sa poche.
APIC: Faire de «l’humanitaire» avec une conviction religieuse chrétienne…cela peut être mal ressenti dans ce pays en majorité musulman?
M. Page: Il est clair qu’à travers une radio communautaire, l’Eglise catholique entend renforcer sa présence dans la région. Avec moins de 100 ans d’âge, c’est une Eglise encore très jeune qui prend au sérieux sa vocation missionnaire selon les dernières phrases de l’Evangile de Marc: «Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toutes les créatures». A Moundou, les Occidentaux ont largement laissé la place aux autochtones. L’Eglise est celle des Tchadiens d’abord. Le prosélytisme? Je ne pense pas que cette accusation soit sérieuse pour la simple et bonne raison que l’Eglise ne met jamais de conditions religieuses à son aide. Ses institutions, ses écoles, ses hôpitaux, ses dispensaires sont ouverts à tous.
APIC: Quels sont les obstacles à la réalisation du projet ?
M. Page : Les obstacles sont liés essentiellement à l’enclavement du pays au cœur du continent africain. Un enclavement géographique qui détermine un enclavement économique mais aussi culturel et même politique. Malgré un certain bouillonnement, le paysage médiatique reste très étroit, tant au niveau de l’écrit que de la radio.
L’état des routes, ou plutôt des pistes, surtout en saison des pluies, est évidemment un obstacle majeur. Le Tchad, grand comme 30 fois la Suisse, n’a que 400 km de routes goudronnées. Et pas de train! Enfin les déficiences des infrastructures comme la poste, le téléphone ou les transports publics ne facilitent pas le travail.
Le fait que le sud du Tchad soit pratiquement plat facilite par contre la diffusion des ondes et nous devrions sans problèmes pouvoir couvrir un bassin de population de quelque 500’000 personnes.
APIC: Vous ne craignez pas les pressions politiques de N’Djamena, s’agissant notamment de la liberté d’expression ?
M. Page: Les lois sur la presse au Tchad ont été élaborées récemment sur le modèle français et garantissent de manière assez claire la liberté de presse. Elles empêchent notamment toute «ingérence» des autorités locales dans les programmes des radios. Tout en restant très fermes sur ces principes, nous souhaitons jouer plutôt la collaboration que la confrontation. Les questions de «Justice et Paix», de respect des droits de l’homme et de l’Etat de droit auront bien évidemment leur place sur nos ondes.
APIC: Quels types de programmes ambitionne-t-on?
M. Page: «Duji Lokar FM» se veut généraliste avec une large place à l’aspect de la formation, technique mais aussi humaine, culturelle et spirituelle. Les programmes se feront en français, qui est la langue officielle du pays, et en ngambaye, la langue que parle la majorité des gens de la région. Un accent sera aussi mis sur la culture locale, qui s’exprime surtout par la musique.
APIC: Avec quel taux d’écoute?
M. Page: Il est difficile d’estimer un taux d’écoute, mais en l’absence de presse écrite et de télévision, (la télévision nationale n’émet qu’à N’Djamena), la radio est le média le plus porteur. C’est à la radio par exemple qu’on annonce les décès, les mariages, les naissances, ou encore la réunion du comité local d’un parti politique. On ne peut pas circuler dans la rue sans voir de nombreuses personnes l’oreille collée au transistor. Chaque famille a au moins un poste. Avec un produit de bonne qualité, nous devrions sans problème nous faire notre place au soleil.
APIC: Avec le stress en moins, celui qui colle à la peau des Suisses
M. Page: Le rythme de vie et de travail est très différent, c’est vrai. La chaleur, le climat, les maladies vous freinent considérablement. La relation au temps est différente. A un point tel que le langage même change. Par exemple, on dit seulement :




