Église de Saint-Louis, Le Mont-Dore, Nouvelle-Calédonie | © Torbenbrinker/Wikipedia/CC BY-SA 3.0
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Nouvelle-Calédonie: six églises incendiées sans motif clair

Six églises catholiques ont été incendiés en Nouvelle-Calédonie depuis le 17 juillet, la dernière le 9 septembre 2024. Les auteurs de la plupart de ces actes n’ont pas été identifiés. Ces actes interrogent dans ce territoire du Pacifique sud colonisé par la France au milieu du XIXe siècle où le poids de la religion reste important, alors que la situation reste tendue depuis l’instauration de l’état d’Urgence le 15 mai dernier.

«J’observe un climat de haine généralisée en parcourant Nouméa et lorsque je vois tout ce qui a été incendié. Ces destructions n’ont pas vraiment de limites et ciblent tout ce qui peut représenter une société organisée», explique au micro d’Aléteia Mgr Michel-Marie Calvet, archevêque de Nouméa. Il n’explique pas la vague d’incendies qui a totalement ou partiellement détruit six églises en Nouvelle-Calédonie depuis la mi-juillet.

Selon l’AFP, dans chaque cas, des enquêtes ont été ouvertes et confiées à la gendarmerie, sans résultat, excepté l’incendie de Notre-Dame de l’Assomption, sur l’île des Pins, où les auteurs ont été identifiés par les autorités coutumières. Une rencontre aura lieu avec leur clan pour qu’ils se rendent aux autorités.

Des dégâts irréparables

«Nous ne pouvons pas pour le moment établir un total d’évaluation des dégâts et cela diffère selon les lieux, précise encore à Aléteia Mgr Michel-Marie Calvet. L’église de Saint-Louis au Mont Dore, par exemple – une église historique, vieille de 156 ans, incendiée le 17 juillet 2024 – a été complètement détruite, jusqu’au sol. Dans d’autres lieux, les pompiers, les paroissiens ou les services de sécurité, ont pu arriver à temps pour contenir les départs de feu et sauver tout ou partie du bâtiment. Quoi qu’il en soit, l’évaluation dépassera largement les moyens de réparation imaginables. Il faudra repartir du début.» 

A Nouméa, un incendie a été évité de justesse à l’église de l’Espérance, où un paroissien a découvert un bûcher composé de bancs et de papier journal prêt à être allumé. Depuis, le lieu de culte est surveillé 24 heures sur 24. «Un certain nombre de fidèles s’emploient à assurer eux-mêmes la sécurité de leurs églises en organisant des rondes ou en s’installant dans les locaux paroissiaux», ajoute Mgr Calvet. Des telles initiatives se sont spontanément développées autour des églises en Nouvelle-Calédonie.

Le clocher de l’église de Notre-Dame de l’Assomptionde au village de Vao ravagé par le feu, dans la nuit du 18 au 19 juillet | DR

Ces incendies «atteignent la Nouvelle-Calédonie dans ses symboles fondamentaux», explique Yves Dupas, le procureur de la République de Nouméa. Il ajoute à cette série l’acte de vandalisme ayant visé le mausolée du grand chef kanak Ataï le 22 juillet. Pour autant, ajoute-t-il, «il est trop tôt pour affirmer qu’il existe un mobile unique».

Un mobile difficile à évaluer

Pour Marie-Elizabeth Nussbaumer, anthropologue calédonienne, ces actes violents réactivent un vieux débat. «Les missionnaires sont arrivés avec l’armée (…). Les religions ont contribué à la déstructuration du monde kanak», analyse-t-elle. Tout en précisant qu’avec le temps et l’évangélisation de l’archipel, «même les discours indépendantistes» s’inspirent d’images religieuses.

«On a contribué à changer le paysage kanak, à le déformer (…) Il faut sortir du déni et reconnaître certaines choses», estime le pasteur Var Kaemo, président de l’Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (EPKNC, réformée).

Si le responsable de la principale Église protestante historique de l’archipel n’a pas de réponse au phénomène, il dit avoir entendu des jeunes, sur des barrages, exprimer leur volonté de «revenir à leur religion d’origine», celle préexistante à l’arrivée des missionnaires chrétiens. Et il pointe l’essor de nouvelles dénominations, notamment évangéliques, qui affaiblissent les confessions chrétiennes historiques. Une vision partagée par Zénon Wejieme, doctorant en anthropologie travaillant sur le développement de ces nouveaux courants religieux, qui observe un décalage entre les Églises historiques et une jeunesse avec laquelle elles «ont bien du mal à être en phase».

Mgr Michel-Marie Calvet voit les choses autrement. «Il y a des amalgames sur la question de la colonisation. Ceux qui connaissent l’histoire savent que le premier évêque, Mgr Douard est mort plusieurs mois avant la prise de possession de 1853. Autrement dit, même historiquement, ça ne tient pas. Mais on a déjà vu ça ailleurs. On reconstitue une histoire selon l’idéologie que l’on veut porter ou que l’on croit porter», dénonce-t-il.

La cellule de coordination des actions de terrain (CCAT*),une organisation indépendantiste kanak, fondée en novembre dernier, condamne dans un communiqué «tous les actes isolés et plus encore les exactions commises sur l’église de Balade» et précisant que «la nation de Kanaky est et restera laïque» et que «chacun est libre de croire en ce qu’il veut».

Les Eglises présentes depuis 1843

Les Eglises chrétiennes, protestante et catholique, ont une présence prépondérante en Nouvelle-Calédonie depuis l’arrivée des premiers missionnaires à partir de 1843, dix ans avant la prise de possession de l’archipel par la France. Elles revendiquent près de 150’000 fidèles sur une population globale de 270’000 habitants. Selon le vice-rectorat de la Nouvelle-Calédonie, les enseignements confessionnels scolarisent un élève sur quatre.

L’état d’urgence a été instauré le 15 mai après les émeutes qui ont suivi l’adoption à Paris d’une réforme élargissant le corps électoral local aux personnes établies sur le territoire depuis au moins 10 ans. Inacceptable pour les partisans de l’indépendance. Davantage de personnes d’origine européenne ou polynésienne pourraient ainsi voter, ce qui affaiblirait encore plus la voix politique du peuple autochtone kanak. A noter que, le niveau de vie médian des Kanaks est aujourd’hui deux fois plus faible que celui des non-Kanaks. (cath.ch/aleteïa/ag/bh)

* La CCAT est une organisation indépendantiste kanak, créée le 18 novembre 2023 pour lutter contre le projet de dégel du corps électoral. Dans le cadre des émeutes de 2024, elle est soupçonnée d’être le bras armé du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), responsable de multiples meurtres, incendies et exactions. La CCAT a organisé plus d’une quinzaine de mobilisations et de réunions d’informations sur l’ensemble du territoire contre la réforme constitutionnelle entre le 24 novembre 2023 et le 13 mai 2024 sous deux mots d’ordre: discipliné et pacifique. La CCAT est actuellement visée par des enquêtes judiciaires pour sa participation supposée dans les émeutes de 2024 en Nouvelle-Calédonie, mais dément être à l’origine des troubles.

Église de Saint-Louis, Le Mont-Dore, Nouvelle-Calédonie | © Torbenbrinker/Wikipedia/CC BY-SA 3.0
13 septembre 2024 | 17:09
par Bernard Hallet
Temps de lecture : env. 4  min.
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