«On ne reçoit pas une quarantaine de chefs d’Etat comme une course de contemporains. Il faut veiller d’autant plus à leur confort que ces messieurs-dames accompagnent une pléiade de décideurs économiques triés sur le volet. J’ai bien dit: «accompagnent».
Le «World Economic Forum de Davos», pour inaugurer le siècle, tient salon derrière les barricades. Cette indécence du gratin mondial où se piquent d’apparaître même des gens d’Eglise – tel théologien célèbre, tel cardinal, ne dédaigne nullement de s’y faire inviter – pourrait encore passer pour l’expression de la vaine gloriole d’une société décadente, si les enjeux de ses discours ne mettaient en cause le sort de milliards d’être humains. Ici, à Davos, se jouent des opérations et se nouent des alliances très souvent sans aucun rapport avec la mission dévolue soit aux élus des nations, soit aux chefs d’entreprise. Elles n’ont pour seul but que d’accroître les capacités de profit de l’impérialisme économique et d’en assurer les garanties politiques. Des hommes, des femmes, sont là, exercent des fonctions de premier plan, représentent des intérêts colossaux, font preuve d’une certaine intelligence de la réalité et parfois d’un soupçon d’éthique, mais la valeur de la personne humaine n’a point cours en leur cénacle.
C’est très précisément pour cette raison qu’ils se sont montrés si démunis face aux émeutiers de Seattle, lors du sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), du 30 novembre au 3 décembre 1999. La mondialisation, conquête du libéralisme, est désormais un temple assiégé. La révolte couvait. Elle ne s’éteindra plus. Les petits «dérangements» qui ont troublé Seattle ou visé Davos, ne sont encore rien à côté des tremblements de terre qui se préparent. Combien de fois devra-t-on le répéter? combien de temps devra-t-on le ressasser? l’homme n’est pas une machine à se tuer à la tâche pour le service du capital. Ceux qui adorent l’argent au point d’en faire une idole, périront par l’idole. Dieu seul est compatissant. L’idole est impitoyable. Voyez votre journal du matin. Amusez-vous, si le coeur vous en dit, à tenir le compte des fusions qui sont annoncées pratiquement chaque jour. Faites le compte des laissés-pour-compte, des individus licenciés, à tous les niveaux. Effarant. L’idole tueuse ne respecte ni ses adorateurs ni ses esclaves.
La reprise économique, à laquelle nous assistons, devrait nous réjouir. Elle ne provoque que scepticisme chez les frustrés et appétit dévorant chez les nantis, incapables de maîtriser leurs pulsions dévorantes. La rancoeur accumulée contre Seattle il y a deux mois se reporte logiquement sur Davos. Elle est l’expression d’un dégoût profond pour la tâche la plus noble qui soit: créer de la richesse, accroître le bien-être commun. Car le développement est devenu une entreprise mondiale de détournements de fonds. Ah, si le moindre espoir de changement pouvait refluer des vallées grisonnes vers le champ des affamés. Mais il eût fallu qu’une graine de justice tombe dans les majestueux palabres de Davos. Vous avez dit justice? Oh! Shocking!» (apic/albert Longchmp)




