«On parle désormais ouvertement, les gens se découvrent», affirme le Père Kamil Samaan

Egypte: Les salafistes ont pénétré l’appareil d’Etat et veulent islamiser tous les ministères

Le Caire/Fribourg, 13 juin 2013 (Apic) «Depuis la chute de Moubarak, les Egyptiens parlent ouvertement et les gens se découvrent, on connaît désormais leurs positions», affirme le Père Kamil Samaan. Ce prêtre copte catholique, directeur du home pour enfants «Maison du Bon Samaritain» à Héliopolis, au Caire, n’y va pas par quatre chemins: «Les salafistes ont pénétré l’appareil d’Etat et le pouvoir essaye d’islamiser tous les ministères. Le combat le plus acerbe concerne actuellement le Ministère de la culture et son ministre Alaa Abdel Aziz».

Le 11 juin, des manifestants, artistes et intellectuels, qui réclamaient la démission du ministre de la culture, proche des Frères musulmans, ont été pris à partie devant le ministère de la culture au Caire par des partisans du président islamiste Mohamed Morsi. La décision du ministre de la culture de limoger plusieurs hauts responsables du ministère soulève une vague de protestation dans les rangs des intellectuels. Ceux-ci redoutent une «frérisation» de la culture et des arts, relève dans sa dernière édition le journal égyptien francophone Al-Ahram Hebdo (numéro 978 – semaine du 12 au 18 juin 2013).

Pour le nouveau ministre égyptien de la culture, le ballet est «pornographique»

«Le nouveau ministre de la culture considère le ballet comme de la pornographie, il veut fausser l’histoire de l’Egypte, considérant la culture antique de l’Egypte comme de l’idolâtrie. Un des leaders salafistes, s’appuyant sur une lecture fondamentaliste du Coran, a même proposé de détruire toutes les statues pharaoniques, car il n’y a pas de statues dans l’islam», relève le Père Kamil Samaan, en Suisse à l’invitation de l’œuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse», dont la section suisse est basée à Lucerne.

Le ministre de la culture a limogé Inas Abdel-Dayem, directrice de l’Opéra du Caire, Ahmed Megahed, directeur de l’Organisme du livre, et Salah Al-Meligui, directeur du secteur des arts plastiques. Les intellectuels, qui mènent la fronde, accusent le nouveau ministre d’adopter un agenda visant à «détourner l’identité de l’Egypte» et à «placer les intérêts de la confrérie au-dessus des intérêts du pays», selon Al-Ahram Hebdo (ibid).

L’attaque des fidèles coptes à la sortie de la cathédrale Saint-Marc d’Abbassia, au Caire, alors qu’ils participaient le 7 avril 2013 à la cérémonie d’adieu de quatre coptes tués la veille par des fondamentalistes à Al-Khossousse, a fait deux nouveaux morts et 90 blessés. «Preuve de cette infiltration, la police, complice de cette agression, a couvert les assaillants…», lance le prêtre copte catholique.

La rue égyptienne est devenue très nerveuse dans l’attente du 30 juin, premier anniversaire de l’élection du président Morsi. Le mouvement populaire «Tamarrod» (rébellion en arabe) veut recueillir 15 millions de signatures d’ici la fin du mois dans le but d’obtenir une élection présidentielle anticipée pour remplacer Morsi.

Apic: Au vu de ce qui se passe dans tous les pays de la région, le «printemps arabe» semble bien s’être bien vite transformé en «hiver arabe»…

Père Kamil Samaan: La révolte arabe a permis au peuple égyptien de rompre la barrière de la peur qui régnait dans le pays avant la chute d’Hosni Moubarak début 2011.

C’est l’aspect positif. Mais cette ouverture a aussi rompu la barrière du respect: il n’y a plus de respect pour les personnes et les institutions, que ce soit l’Etat, l’Eglise, la famille…

Les Frères musulmans eux-mêmes sont critiqués par leurs propres jeunes. On assiste à une destruction des valeurs traditionnelles, à une révolte contre toutes les formes de paternalisme.

Apic: Ce mouvement n’épargne pas les Eglises!

Père Kamil Samaan: Comme toutes les institutions, elle est remise en cause, car elle est très hiérarchique: le pape est au-dessus des évêques, les évêques au-dessus des prêtres, les prêtres au-dessus des fidèles. Comme dans la famille, c’est le père qui commande. Que nous l’admettions ou non, nous avons aussi dans l’Eglise un système paternaliste, et tout ce système paternaliste s’est effondré. Cela ne veut pas encore dire que c’est positif: nous devons trouver ensemble un nouvel équilibre, un nouveau système, sinon on va vers l’anarchie! Pour s’en sortir, il faut avoir l’humilité d’écouter les autres, reconnaître quand on a tort, dialoguer.

L’Eglise, elle aussi, doit faire montre de transparence, également dans le domaine financier. Si elle n’a rien à cacher, elle ne doit pas avoir peur de déclarer ses ressources. Actuellement, par exemple, personne ne sait rien sur les finances de l’Eglise. Les fidèles veulent être pris en compte, ils ont le droit de savoir!

Apic: Quel est actuellement le nombre des chrétiens en Egypte?

Père Kamil Samaan: L’Eglise copte orthodoxe est très largement majoritaire, même si on ne connaît pas les statistiques réelles. Sur 80 millions d’habitants, on parle généralement de 15% de chrétiens, essentiellement des coptes orthodoxes (les coptes catholiques sont entre 200 et 300’000, ndr). Le gouvernement minimise les chiffres, parle de 3,5 à 4 millions. En comptant tous les chrétiens – orthodoxes, catholiques, protestants, anglicans – je penche personnellement pour 10% de chrétiens.

En 1954, sur 18 à 19 millions d’Egyptiens, on comptait alors 2 millions de chrétiens. Mais les musulmans, qui connaissent la polygamie mais pas la planification familiale, croissent bien plus vite que les chrétiens. L’émigration touche, proportionnellement, davantage les chrétiens. C’est la même chose pour les conversions: les coptes sont plus nombreux à devenir musulmans que l’inverse. Dans quelques cas, des musulmans convertis au christianisme sont restés en Egypte, mais la plupart quittent le pays.

Le départ à l’étranger, chaque année, de quelque 50’000 coptes représente une perte qualitative pour notre pays, notamment au plan culturel. Certes, les chrétiens ont encore un avenir en Egypte, mais cela dépend beaucoup de l’évolution politique. On attend de voir les résultats de l’initiative du mouvement «Tamarrod» le 30 juin prochain. Si on s’achemine vers un système politique juste, démocratique, respectueux des droits humains, alors les chrétiens ont un avenir en Egypte. Jusqu’à maintenant, ils ont toujours été discriminés, de façon ouverte ou cachée.

Apic: Quels sont actuellement les rapports avec l’Eglise copte orthodoxe ?

Père Kamil Samaan: Depuis l’arrivée du pape Tawadros II, intronisé le 18 novembre dernier à la cathédrale Saint-Marc, les Eglises chrétiennes en Egypte se rapprochent.

Nous mettons beaucoup d’espoir dans le nouveau patriarche copte orthodoxe. Une page nouvelle s’ouvre, caractérisée par un esprit de collaboration et d’estime mutuelle.

Le pape Tawadros II a une attitude très différente de son prédécesseur, Chenouda III. Il est beaucoup plus fraternel et il a été très bien accueilli par les catholiques. Le 12 mars dernier au Caire, le pape Tawadros II (Théodore II) a d’ailleurs assisté à la messe d’intronisation du nouveau patriarche copte catholique, Mgr Ibrahim Sidrak, un geste sans précédent que beaucoup avaient qualifié d’historique. Le 10 mai dernier, Tawadros II a rencontré le pape François au Vatican. La délégation copte s’est montrée très positive, avouant à cette occasion avoir «découvert» l’Eglise catholique. Le pape Tawadros a également fait savoir qu’il allait reconsidérer le «rebaptême» imposé par son Eglise aux autres confessions chrétiennes.

D’autre part, le pape Tawadros est soucieux de la formation de son clergé, qui doit être améliorée. Les évêques sont issus des monastères, où il n’y a pas d’écoles théologiques. Les moines sont formés par un maître spirituel dans le couvent. Le niveau de formation est largement insuffisant. Il faut promouvoir l’échange d’expériences monastiques avec des couvents à l’étranger, et favoriser les études à l’extérieur.

Apic: Des mouvements contradictoires agitent l’islam égyptien.

Père Kamil Samaan: Les salafistes veulent restaurer la pureté de l’islam. Dans leurs prêches et les médias, ils considèrent ouvertement les chrétiens comme des mécréants, des «kouffars» à combattre. Influencés par les courants wahhabites, qui prétendent ramener l’islam sunnite à sa pureté primitive, ils s’en prennent également à l’islam égyptien. Les Egyptiens ont absorbé en grande partie l’héritage d’autres cultures, notamment chrétiennes. On trouve la vénération des saints tant chez les chrétiens que chez les musulmans égyptiens, comme les apparitions ou les miracles. Cet islam inculturé, les salafistes aimeraient le faire disparaître. En Egypte, beaucoup de musulmans sont ouverts, et ils rejettent cette vision rigoriste.

Encadré

Père Kamil Samaan, directeur de la Maison du Bon Samaritain, Le Caire

Né le 30 octobre 1952 à Assiout, à quelque 320 km au sud du Caire, le Père Kamil Samaan a commencé sa formation à l’âge de 12 ans dans le séminaire des Pères franciscains situé au centre de la capitale de la Haute-Egypte. Jusqu’en 1969, il y fait ses premières armes en théologie, avant de rejoindre le séminaire de Maadi, au Caire, où il termine ses études de base. Après une période de service militaire en 1976-1977, effectuée dans la région de Suez, il est ordonné prêtre le 12 juin 1978. Après avoir travaillé dans la pastorale à Assiout durant 5 ans, il part en 1983 à Rome poursuivre ses études à l’Institut biblique pontifical, où il obtient son doctorat en 1989. A son retour au Caire, il enseigne au grand séminaire inter-rituel. Président de l’Institut Supérieur de Sciences religieuses du Caire, il fait partie de la commission nationale «Justice et Paix» égyptienne. Il est également membre du Comité scientifique de la Fondation Oasis, créée en 2004 à Venise à l’initiative du cardinal Angelo Scola, dans le but de promouvoir la connaissance réciproque et la rencontre entre le monde occidental et le monde musulman. Le Père Kamil Samaan est le frère de Mgr Kyrillos Samaan, évêque copte catholique d’Assiout. (apic/be)

13 juin 2013 | 13:19
par webmaster@kath.ch
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