«On peut refaire le monde, si on s’y met tous, chacun à sa mesure!». Les yeux mi-clos, l’Abbé Pierre interpelle de sa voix douce le public qui l’écoute dans un silence religieux. Samedi soir à Fribourg, dans une aula de l’Université bien remplie, le fonda

Malgré sa fragilité physique – l’ouïe est déficiente et le pas hésitant – l’Abbé Pierre n’a rien perdu de son humour légendaire: «J’ai 87 ans, vous savez, c’est long… On se moque un peu de moi quand je dis que je suis impatient des grandes vacances!». La barbe a blanchi et les mains sont diaphanes, mais les yeux sont toujours brillants. Le public reconnaît là le charisme et la verve du jeune prêtre d’il y a cinquante ans, qui lançait durant l’hiver 1954 sa fameuse «insurrection de la bonté» pour venir au secours des familles qui mouraient de froid dans les rues des banlieues.

«Celui-ci a fait tant de choses qu’il semble avoir vécu dix vies, ou qu’il y ait dix hommes en lui», rappelle un compagnon. Il a organisé le passage de juifs vers la Suisse, créé des maquis, débattu avec Albert Einstein, défendu l’objection de conscience, obtenu que soient construits 12’000 logements d’urgence pour les victimes de la faim et du froid…

Mobutu voulait le faire châtier

L’Abbé Pierre a rencontré les grands et les puissants et leur a parlé des petits, des marginalisés et des exclus. Il n’a pas hésité à dénoncer publiquement, à la télévision, la corruption de ces «grands» et le scandale de ces hommes au pouvoir qui détournaient l’aide destinée à leur population. «Il faut que nous ayons la capacité, en nous unissant, car tout seul on ne peut pas grand-chose, de dénoncer les lieux où les pauvres sont opprimés.» Il l’a fait à temps et à contretemps, à tel point, a-t-il révélé samedi soir, que le dictateur zaïrois Mobutu, qui devait mourir quelques années après, «est venu clandestinement trouver le président de la République française pour lui demander de me châtier parce que j’avais parlé de lui, chef d’Etat, d’une manière sévère».

Ma force vient de la prière

A la fin de son témoignage, ponctué par les applaudissements d’un public sous le charme, l’Abbé Pierre a été interpellé par un enfant qu’il a fait venir sur le podium et qu’il a embrassé. Quelque peu intimidé, le jeune garçon lui a demandé si les prières l’ont beaucoup aidé dans sa vie. Et l’Abbé Pierre de rappeler avoir douté de la foi, à 16 ans, avant de décider d’entrer dans l’ordre des moines capucins de saint François d’Assise. «Je suis resté six ans dans la prière, six ans complètement cloîtré dans un petit couvent près de Valence. On dormait sur la planche, on était réveillés toutes les nuits à minuit et de minuit à deux heures du matin, on priait dans la nuit. Et vivre à vingt ans la prière sous cette forme, cela vous marque comme un fer rouge, absolument.»

C’est grâce à la prière, a-t-il confirmé, qu’il a pu tenir le coup avec la vie qu’il a eue et les actions qu’il a menées: «J’ai la certitude que si le Bon Dieu ne m’avait pas fait passer ces six ans de ma jeunesse dans cette école du cloître, si je n’avais pas eu la prière, je n’aurais pas pu aider les autres». En deuxième partie de la soirée, le public a été convié à voir les chiffonniers d’Emmaüs de Suisse romande dans le film «Alain comme les autres». Ce «documentaire fiction» de Denise Gilliand, produit par Ernest Ansorge et Nag Film à Etagnières (VD), était présenté pour la première fois à Fribourg. A travers la trajectoire fictive d’Alain, prétexte à découvrir le fonctionnement des communautés, les auteurs ont voulu faire pénétrer le public, sans voyeurisme et avec grand respect, dans l’intimité et la vie privée de compagnons dont la vie est souvent une succession d’échecs avant l’accueil dans la communauté. «Certains compagnons se sont révélés dans ce film, on a découvert en eux une profonde humanité enfouie sous la rudesse extérieure», a témoigné Ernest Ansorge. Son travail avec Denise Gilliand permet de découvrir l’envers du décor des magasins d’Emmaüs où le public part à la recherche de trésors bon marché. Il découvre que les communautés sont de véritables lieux où ces «cabossés de la vie» peuvent renaître. (apic/be)

9 avril 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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