Suisse

Pandémie dans les EMS: sous les souffrances, l'espérance

La pandémie de Covid-19 cause beaucoup de souffrance et de désarroi dans les EMS de Suisse romande. Corinne Gossauer-Peroz, aumônier catholique dans des établissements de la Broye, témoigne du courage et de la dignité des résidents, ainsi que du personnel soignant, dans cette période troublée.

«Le plus terrible pour les personnes âgées, c’est le manque de contact physique», note Corinne Gossauer-Peroz. Travaillant depuis 2017 comme aumônier dans cinq établissements médicaux sociaux de la Broye, elle est une observatrice avisée de «l’hiver de la vie».

Elle a vécu au plus près la tempête qui a frappé les EMS de la région au printemps 2020, et la nouvelle vague de cet automne. Avec étonnement et reconnaissance, elle constate que les EMS dans lesquels elle œuvre sont pour l’instant en grande partie épargnés par la nouvelle offensive du coronavirus. Ils sont toujours ouverts. Un seul cas de Covid-19 a été enregistré (au 11 novembre 2020).

Les employés et résidents des lieux sont néanmoins profondément marqués par le lourd tribut de la première vague. Dans trois des homes où Corinne travaille, le virus a enlevé dans chacun une vingtaine de vies. «Le printemps 2020 a été un choc, un traumatisme, en partie aussi à cause de la fermeture des établissements», assure l’aumônier contactée au téléphone par cath.ch.

Les «leçons» retenues du printemps

En automne, dans ces EMS de la Broye, les mesures mises en place cet été ont été renforcées. Visites des familles sur rendez-vous (1 à 3 personnes maximum par jour et par résident) avec port du masque obligatoire, désinfection systématique des mains et distanciation. Corinne Gossauer-Peroz peut ainsi continuer, en se conformant à ces restrictions, ses activités d’accompagnement spirituel et les célébrations hebdomadaires de la Parole.

Elle se réjouit également que les visites soient encore autorisées. Même si elles ne se font plus dans les chambres, mais dans un espace commun. Avec quelques difficultés liées au manque d’intimité. Mais c’est déjà un plus par rapport à la première période, où l’isolement, la solitude, ont été très douloureusement vécus par les résidents.

Corinne Gossauer-Peroz avec la tenue de protection actuellement nécessaire pour les travailleurs dans les EMS | © Corinne Gossauer

Elle a pu réellement se rendre compte de l’importance des relations sociales pour ces personnes fragilisées. Une augmentation notable des troubles cognitifs a été observée à la sortie du printemps. Une «leçon» retenue aussi par les autorités, pour lesquelles la question de la fermeture des EMS a pris une dimension éthique. Si le déconfinement a apporté un réconfort, l’état général des résidents a sensiblement baissé, relève l’aumônier.

Une situation qui touche également le personnel soignant et administratif, sans compter les familles. «On ressent beaucoup de fatigue. Il est parfois difficile pour les proches de suivre un protocole strict pour les visites. Cela réduit également leur nombre, et des personnes âgées se retrouvent davantage isolées».

Pertes de repères

Corinne relève le travail admirable des responsables de l’animation pour stimuler et distraire les résidents. Ceci malgré des contraintes très lourdes, notamment l’impossibilité des sorties en groupe. «L’imposition des distances et des masques font que les relations et les activités n’ont plus la même spontanéité qu’avant. Les personnes fragilisées fonctionnent beaucoup avec le tactile et le sensoriel. Cela les perturbe de ne pas pouvoir toucher les personnes et de ne pas voir leur visage quand elles parlent».

Dans ce paysage assombri, l’accompagnement spirituel est essentiel. Même si Corinne Gossauer-Peroz nuance: «Dans le grand âge, la spiritualité est primordiale tous les jours. La pandémie actuelle ne change pas cela. Au printemps, ce qui a beaucoup touché les résidents, c’était l’absence de célébration. Les rites religieux constituent en effet un repère important pour cette population âgée de la Broye provenant principalement d’un milieu rural, où la religion faisait partie intégrante de la vie. «L’aspect communautaire de ces célébrations est ce qui a manqué le plus».

«J’ai perdu 50 kg»

Une ritualité qui compte aussi pour les personnes plus jeunes, note l’aumônier. Forte de cette idée, elle a organisé des «cérémonies du souvenir» destinées au personnel soignant. Des roses ont notamment été déposées pour chacun des résidents emportés par le virus. Une démarche qui devait permettre aux soignants de faciliter leur travail de deuil. «J’ai perdu 50 kg», a lancé une infirmière après une cérémonie, en référence au poids psychologique dont elle s’est déchargée.

«La grande vieillesse n’est pas un lieu de désespérance», souligne Corinne Gossauer-Peroz. Elle note ainsi le courage et la dignité avec lesquels les personnes âgées affrontent cette période. «Ce sont des personnes qui, d’habitude, ne craignent pas de parler de la mort, de leur propre mort. Pour elles, elles ne vont pas vers le néant. La plupart sont dans la gratitude d’une belle vie et l’espérance». La perspective de la solitude et de l’isolement est souvent plus effrayante que celle de la maladie ou de la mort.

Les personnes âgées ont «soif de vraies rencontres»

Certains résidents avec un état cognitif diminué ne comprennent simplement pas pourquoi on leur impose toutes ces choses. Quand une de ces personnes est testée positive au Covid-19, les mesures telles que le port du masque ou la mise en isolement sont d’autant plus difficilement vécues et mises en place. L’employée de l’Eglise catholique dans le canton de Vaud (ECVD) relève ainsi les efforts du personnel médical et des directions des EMS. Ils doivent trouver un équilibre très délicat entre le bien-être du résident et sa sécurité sanitaire.

Pour l’aumônier, un espace de manœuvre entre les deux impératifs existe toutefois. Elle rappelle que les petits signes d’affection et d’attention facilement (et sécuritairement) posés qui nous paraissent banals – un coup de téléphone, une lettre, un dessin d’enfant- ont une portée énorme pour les personnes âgées. Elle mentionne les nombreuses solidarités et créativités mises en place lors de la première vague. Qui demeurent aujourd’hui. Dans les échanges, elle invite les proches à dépasser leurs pudeurs et à ouvrir leur cœur. Car les personnes âgées ont «soif de vraies rencontres».

Ces temps troublés seraient-ils l’occasion de repenser la qualité des relations avec nos aînés? Elle mentionne une phrase entendue d’une résidente: «Je n’aime pas prendre les repas avec mes enfants (…) j’appréhende leur visite durant laquelle leur unique préoccupation sera de me voir bien manger…» (cath.ch/rz)

«Vieillir et le dire»

De la richesse glanée dans son travail d’aumônerie en EMS, Corinne Gossauer-Peroz a fait un livre: Garde-moi vivant! Vieillir et le dire, paru en 2020 aux éditions St-Augustin. L’ouvrage relate en particulier, sous une forme poétique, des phrases «lumineuses et profondes» entendues de la bouche de personnes âgées. L’objectif est, selon l’auteure, de faciliter «la rencontre» entre les aînés et leurs proches. Le livre est ainsi destiné autant aux familles et aux soignants qu’aux résidents eux-mêmes, qui souvent «s’y retrouvent pleinement». Outre d’encourager les visités et les visiteurs à accompagner le déclin et les pertes dus à l’âge, l’ouvrage entend aider «à dépasser les peurs et les pudeurs» et à «poser un regard tendre sur la fin de vie». «Je remarque que beaucoup de personnes qui ont perdu un proche, regrettent de ne pas lui avoir dit tout ce qu’elles avaient à dire, souligne Corinne Gossauer-Peroz. Celles qui parviennent à le faire peuvent sans doute éviter certaines douleurs du deuil liées à la culpabilité». RZ

A noter que la communauté Sant’Egidio Lausanne a mis en place une chaîne de solidarité pour soutenir les personnes âgées en EMS.

En octobre 2019, l'aumônier Corinne Gossauer-Peroz anime une liturgie de la Parole dans un EMS de Salavaux (VD) | © Grégory Roth
16 novembre 2020 | 17:00
par Raphaël Zbinden
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