L’ex-évêque de San Pedro décidé à un changement radical

Paraguay: Le président élu Fernando Lugo trace un aperçu de ses priorités: interview

Asunción, 28 avril 2008 (Apic) L’ex-évêque de San Pedro, Fernando Lugo, porté récemment à la présidence du Paraguay par les électeurs de son pays, qui ont ainsi mis fin à plus de 60 ans d’hégémonie du Parti Colorado, entend bien mener ses réformes. Cela pour sortir le pays du désastre économique laissé par la droite conservatrice, et pour combattre la corruption, maître mot su sein du Parti Colorado. Interview de l’Agence Misna, repris par l’Apic.

Q.: Votre programme implique un processus de réconciliation nationale. Quelles sont les principales fractures à recomposer au sein de la société paraguayenne?

Fernando Lugo: Il existe une fracture politique qui remonte à 1947, l’année de la grande guerre civile entre ’Liberales’ et ’Colorados’, qui a laissé des blessures encore ouvertes. Dans les communautés du département de San Pedro (où Lugo a été évêque, ndlr) on est arrivé à la conséquence extrême d’avoir des magasins réservés aux ’Liberales’ et d’autres aux ’Colorados’. Des écoles pour les uns et les autres allaient être créées. Je crois que le moment est venu de nous asseoir tous autour de la même table pour dialoguer et parvenir à une réconciliation, pas seulement au sens religieux, mais aussi politique. Je crois que le Paraguay est en mesure de soigner ses blessures et d’être un pays pour tous.

Q.: Pour y parvenir, vous avez laissé entendre que vous alliez travailler avec les membres de tous les partis.

Fernando Lugo: Oui. Je crois qu’un des motifs ayant porté à la polarisation de la société paraguayenne a été dans une certaine mesure l’exclusion. Ici le ’Partido Colorado’ s’est identifié à l’Etat et a gouverné seulement pour un petit groupe de privilégiés. Nous voulons un gouvernement pour tous, sans aucune distinction. Un gouvernement du Paraguay pour tous les Paraguayens où personne ne se sente exclu pour que le pays appartienne à tous.

Q.: Comment l’administration publique était-elle gérée? Comment allez-vous agir?

Fernando Lugo: Ici les institutions étatiques ont toujours été le fief des partis politiques et le parti a toujours été le principal employeur du pays. C’est ainsi que dans de nombreuses occasions la seule façon de trouver un emploi était de s’inscrire au ’Colorado’. Nous effacerons définitivement cette mentalité, nous voulons que ces postes soient confiés aux personnes les plus compétentes, en créant aussi la figure professionnelle de l’employé public. Nous voulons aller au-delà de cette discrimination, en finir avec le clientélisme et les gains faciles, jusqu’à ce jour deux composantes ayant fait partie intégrante de la vie politique.

Q.: Un élément clé de votre programme est la réforme agraire…

Fernando Lugo: Comme point de départ, les statistiques disent clairement que le Paraguay est un des pays ayant la distribution terrienne la plus scandaleuse du continent américain. En même temps c’est un des rares pays où il n’existe pas de cadastre national des propriétés terriennes. De 1990 à 1992, le gouvernement a obtenu un prêt de 40 millions de dollars à la Banque mondiale justement pour réaliser ce registre, mais seulement 12% a été porté à terme. Sur nous pèse le grand devoir de donner au Paraguay la physionomie d’un pays sérieux en ce qui concerne la terre. D’autre part il existe une pratique antique, qui remonte à l’époque de la colonisation, qui sont les terrains communaux et qui ne peuvent pas être transférés, comme prévu par la loi. Et pourtant, ces terres ont été vendues. Nous voulons les récupérer et les mettre au service de la communauté. C’est dire qu’il faut remédier à cette situation. Pour être plus explicite, il existe des terres sans titres de propriété ou des gens possédant 20’000 hectares d’après les titres, alors qu’ils en occupent en réalité 30’000.

Q.: Et comment régler ce problème?

Fernando Lugo: Cela peut être réglé seulement par des mesures judiciaires. Nous convoquerons une table pour la réforme agraire avec la participation de tous les secteurs sociaux concernés: gouvernement, techniciens, ’campesinos’ sans terre, grands propriétaires terriens. Avec eux nous définirons le projet de réforme agraire, nous n’importerons pas des modèles extérieurs. Nous voulons un projet qui ne soit pas traumatisant, ni violent, mais de consensus, dans lequel les plus de 300’000 «sin tierras» qui existent aujourd’hui puissent s’établir sur des terres dont ils seront propriétaires, comme le prévoit aussi la constitution.

Q.: Un autre thème de votre campagne a été la renégociation des accords avec le Brésil pour l’énergie produite par la digue d’Itaipú, une des plus grandes du monde. Le président brésilien Lula a déjà déclaré qu’il n’est pas disposé à les revoir.

Fernando Lugo: Itaipú est l’exemple d’un accord léonin signé entre le Brésil et le Paraguay en 1973, à l’époque des dictatures militaires qui gouvernaient les deux pays, sans la participation de la population. Le même traité établit que pour être renégocié, la volonté des deux parties est nécessaire. Pour cela si le Paraguay le souhaite mais le Brésil le refuse, ce sera difficile de l’obtenir. Mais, indépendamment du traité en soi, il y a le prix des excédents d’énergie que le Paraguay ne consomme pas et que le Brésil achète.

Nous avons été associés dans la construction de la digue, à 50/50, mais le Paraguay est le seul pays de la région ayant des excédents d’énergie et une grande partie de celle qui devrait lui revenir finit au Brésil à un prix qui n’est pas celui du marché. Il existe un accord précédemment dénommé ’Acta di Foz de Iguazú’ signé en 1966 par les ministres des Affaires étrangères des deux pays établissant qu’ils doivent tous deux payer l’énergie à «un prix juste».

Comme le Venezuela qui ne donne pas son pétrole au prix du coût mais à celui du marché. C’est la même chose avec le cuivre du Chili et le gaz de la Bolivie. Nous voulons le prix du marché pour changer radicalement les recettes de l’économie nationale. Aujourd’hui nous recevons d’Itaipú entre 260 et 270 millions de dollars par an, au lieu d’environ deux milliards de dollars, soit une partie importante du budget annuel des dépenses du Paraguay.

Q.: Quelles sont les perspectives que votre gouvernement offrira au secteur industriel?

Fernando Lugo: Le Paraguay doit arrêter d’être un pays agro-exportateur et devenir un pays agro-industriel. Nous offrirons des facilités fiscales. Par ailleurs nous avons suffisamment d’énergie à disposition pour alimenter même gratuitement pendant un ou deux ans les grandes industries. Telle sera la clé d’un changement qui nous permettra de créer des emplois, le grand défi pour la population paraguayenne. Le Paraguay fait face à un grand exode de jeunes vers l’Argentine, l’Espagne, les États-Unis. Créer des emplois, surtout le premier emploi pour les jeunes, est le grand défi que nous pourrons affronter seulement si nous transformons le pays en nation industrielle. (apic/misna/pr)

28 avril 2008 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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