Défaite pour la Mosquée de Paris

Paris: Election d’une instance représentative des musulmans de France

De notre correspondant à Paris, Jean-Claude Noyé

Paris, 14 avril 2003 (Apic) L’élection du Conseil français du culte musulman (CFCM), la première instance représentative de l’islam de France, a vu le 13 avril le taux de participation dépasser souvent les 80%. Dimanche, on élisait dans les 17 régions qui n’avaient pas voté le 6 avril. Le corps électoral était composé des délégués des mosquées, qui avaient à élire leurs représentants à l’assemblée générale du CFCM ainsi qu’aux conseils régionaux du culte musulman (CRCM).

Dimanche 6 avril, les délégués des mosquées de huit régions de France s’étaient fortement mobilisés pour élire leurs représentants à l’assemblée générale du Conseil français du culte musulman (CFCM) et aux Conseils régionaux du Culte musulman (CRCM). Avec un taux de participation de 88,5 %, la mobilisation des grands électeurs des 17 autres régions était dimanche 13 avril tout aussi forte. Ces élections vont doter pour la première fois la France d’une instance représentative des musulmans.

Les résultats officiels rendus publics lundi s’avèrent décevants pour les listes soutenues par la Mosquée de Paris. Sur les 41 sièges du Conseil d’administration du CFCM, 16 reviennent en effet à la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), liée au Maroc, et 13 à l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF), de tendance fondamentaliste. La Mosquée de Paris, institution qui regroupe en région parisienne et en province des musulmans revendiquant un islam moderne et républicain, est la grande perdante puisqu’elle n’aura que six sièges.

Revers pour la Mosquée de Paris

Le revers de la Mosquée de Paris est d’autant plus cruel que son recteur, Dalil Boubakeur, avait donné de son propre chef en avril 2002 un coup d’arrêt au processus démocratique d’élection du Conseil français du culte musulman (CFCM). Refus motivé officiellement par le changement de majorité politique – après les élections présidentielle et législatives – et le mode d’organisation du scrutin. En réalité parce que Dalil Boubakeur n’acceptait pas la perte d’influence de la Mosquée de Paris au profit de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

C’est pour prévenir un nouveau coup de théâtre que le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a d’autorité désigné en décembre dernier D. Boubakeur président du CFCM et nommé vice-présidents le secrétaire général de l’UOIF, Fouad Aaloui, et le président de la FNMF, Mohammed Bechari. Pour la Mosquée de Paris, la face était sauve. Mais ces élections ont prouvé que, par-delà son rôle historique et ses liens avec le pouvoir politique algérien et français, elle représente peu de choses sur le terrain. Même en Ile-de-France, son fief, elle est devancée par l’UOIF.

Forces militantes bien structurées

Celle-ci, à la différence de la Mosquée de Paris, a mené une campagne active et elle dispose d’importantes forces militantes bien structurées. Son positionnement idéologique, proche de celui des Frères musulmans, se situe entre le radicalisme archaïque des salafistes, hostile à toute innovation théologique ou cultuelle, et l’ouverture franche à la modernité de ceux qui considèrent que, dans le contexte européen, la foi musulmane est avant tout une affaire privée.

Lors du rassemblement annuel de l’UOIF au Bourget à l’automne 2001, où s’étaient pressées près de 70’000 personnes, Fouad Alaoui avait appelé les musulmans à ne pas voter aux législatives pour «ceux qui veulent exclure nos filles parce qu’elles ont choisi librement de porter le foulard islamique et ceux qui veulent les obliger à suivre des cours de natation.»

Le même jure pourtant les grands dieux que l’UOIF est favorable à un islam soluble dans la République. Les observateurs estiment que les pouvoirs publics devront négocier serré avec les dirigeants de l’UOIF perçus comme des «fondamentalistes en costume cravate». Reste qu’au sein de cette organisation, on croise des personnalités modérées, comme Tariq Obrou, imam de Bordeaux de sensibilité soufie. Alors que des personnalités appartenant à des organisations dites modérées peuvent avoir des propos très radicaux.

En question les rapports entre islam et modernité

Par-delà les divergences de vue sur les liens de l’islam avec la modernité, se profilent des luttes de pouvoir téléguidées par les pays qui financent l’une et l’autre fédération, l’une et l’autre mosquée. Dans son livre (1), Xavier Ternisien, journaliste au quotidien Le Monde, écrit : «La vraie bataille de la consultation s’est livrée dans les consulats et les ambassades des pays d’origine». De fait, la percée surprenante de la FNMF s’explique par la forte mobilisation des consulats marocains en France et par le fait que les immigrés marocains, plus pieux que les immigrés algériens, gèrent davantage de lieux de culte.

Quant à la Mosquée de Paris, elle a toujours été instrumentalisée par les généraux algériens, estiment les observateurs. Ce lien et le manque de charisme de son actuel recteur ne lui ont pas porté chance. L’UOIF, elle, a été fondée voici 20 ans par de jeunes Marocains. Mais on ne lui connaît pas de lien direct avec le royaume chérifien. La difficulté vient de ce que les lieux de culte sont dirigés à 80 % par des immigrés de la première génération qui n’ont pas coupé le cordon ombilical avec leur pays natal. L’islam de France n’est pas encore un islam français, enraciné dans l’Hexagone. Mais avec la désignation du CFCM, cela pourrait changer. A condition toutefois que ses membres sachent trouver un modus vivendi. JCN

(1) «la France des mosquées». Albin Michel, 270 p.

Encadré

Des attributions diverses

Le CFCM aura pour attribution de représenter le culte musulman auprès des pouvoirs publics, au niveau local ou national. Il devra en outre s’occuper de questions concrètes comme la gestion des carrés musulmans dans les cimetières et du marché de la viande «hallal», l’organisation des fêtes religieuses, le statut des aumôniers musulmans. Ou encore la formation des imams. Il y a urgence. Près de 80 % des imams en poste sont des étrangers, et les deux tiers ne parlent pas le français. A ce jour, seul l’institut de formation de l’UOIF fonctionne. JCN

Encadré

Une architecture complexe

Chaque mosquée a désigné un nombre de délégués calculé selon la superficie de la salle de prières. Ils forment le corps électoral chargé d’élire l’instance représentative. Ce sont donc 4042 personnes désignées par 995 lieux de culte qui se sont rendues aux urnes les 6 et 13 avril. Cette élection selon la règle de la proportionnelle au plus fort reste, a permis aux listes ayant de bons résultats d’obtenir des élus aux conseils d’administration et aux bureaux des conseils d’administration des 25 Conseils régionaux du culte musulman (CRCM). Elle a permis également et dans le même temps d’élire des représentants à l’assemblée générale du Conseil français (national) du culte musulman (CFCM) et, tout en haut de la pyramide, les membres du conseil d’administration de ce CFCM. Pour assurer la représentation des petites fédérations de musulmans et des diverses sensibilités, ce système électoral est amendé par un système de désignation.

C’est ainsi que sur les 194 membres de l’assemblée générale du CFCM, 44 sont cooptés, dont dix personnalités qualifiées (cinq femmes), dix représentants de 5 grandes mosquées et 24 représentants de sept fédérations de musulmans. Les 150 autres membres ont été élus. De même, le conseil d’administration du CFCM est composé de 65 membres, dont 43 élus des régions et 22 cooptés. Le bureau exécutif du CFCM est composé de 16 membres. Il est présidé par Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris. (apic/jcn/be)

14 avril 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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