Paris: L’historien Pierre Pierrard déplore les espérances trahies de Vatican II

«Vatican II fut un concile de clerc, appliqué par des clercs»

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’APIC à Paris

Paris, 2 octobre 2002 (APIC) L’historien Pierre Pierrard est un témoin de première main sur la réception de Vatican II, pour lequel il s’est passionné. A l’occasion du 40e anniversaire de l’ouverture du Concile, qui sera célébré le 11 octobre, il rappelle les réelles ouvertures qu’il a créé et porte un jugement sévère sur les espérances trahies.

Professeur d’histoire contemporaine à l’Institut catholique de Paris en retraite, ex-président de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France (AJCF), Pierre Pierrard est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire de l’Eglise et à ses relations avec la société, notamment avec la classe ouvrière et le judaïsme. Il porte un regard sans complaisance sur le «printemps de l’Eglise ” qui a éclos dès 1962 et qui, selon lui, n’a pas tenu ses promesses. Porté par de clercs, il a été appliqué par des clercs, déplore l’historien français.

APIC: En quoi ce concile a-t-il été remarquable?

P.P: Tout d’abord, parce qu’il n’a jeté aucun anathème, à la différence des conciles précédents, de Vatican I notamment. Remarquable également, la grande variété des champs explorés : les pères conciliaires ne se sont pas contentés de travailler sur des affaires ecclésiastiques. Rappelons, à ce sujet, que les schémas ultra-conservateurs préparés par la Curie n’ont pas eu de suite, grâce notamment aux interventions courageuses de l’évêque de Lille, le cardinal Achille Liénart, d’autant mieux entendu que Jean XXIII désirait profondément porter le message du Christ à des contemporains déjà déboussolés par l’accélération de l’histoire et les mutations sociales en cours.

En 1962, les premiers supermarchés apparaissent, la TV s’installe dans les foyers, l’offre de loisirs s’accroît considérablement. Une génération qui n’a pas connu la guerre veut gagner son autonomie et bientôt se révoltera lors des événements de mai 68. Dans ce contexte de bouleversement des repères traditionnels, les prêtres se sentent en porte-à-faux et ils attendent que leur situation soit repensée.

APIC: Quelles sont les grandes avancées de Vatican II ?

P.P: Parmi tous les textes produits – quatre constitutions, neuf décrets, trois déclarations -, j’en retiens quatre : Lumen Gentium, Gaudium et spes, Dignitatis humanae et Nostra aetate. Le premier est capital parce qu’il explique que l’Eglise, c’est aussi le peuple de Dieu et pas seulement les clercs. Le deuxième en appelle à une Eglise plus humble, ouverte au monde dont elle reconnaît les valeurs. Le troisième est peut-être le plus révolutionnaire car il reconnaît la liberté religieuse et affirme que tout homme, croyant ou non, est pleinement respectable. Quant à Nostra aetate, il permet à l’Eglise de faire d’un seul coup un pas énorme en admettant que l’Esprit Saint parle aussi à travers les autres grandes religions de l’humanité. Nostra aetate a dynamisé considérablement le dialogue interreligieux, notamment avec le judaïsme et l’islam.

APIC: Ces audaces ont suscité bien des résistances !?

P.P: Bien sûr, surtout de la part d’une minorité de pères conciliaires. Plus conservateurs, préoccupés de la sauvegarde du dépôt de la foi et de la stabilité de l’Eglise, ils étaient animés notamment par le cardinal Ottaviani, préfet du Saint-Office et par Mgr Lefèbvre. C’est autour de ce dernier et de sa fraternité Saint Pie X que s’est ensuite crispée la mouvance intégriste autour d’une conception fixiste de la Tradition.

Des personnalités importantes comme François Mauriac, Jacques Maritain ou le cardinal Daniélou considéraient également que les pères conciliaires allaient trop vite et qu’ils jetaient le bébé ave l’eau du bain, notamment en ce qui concerne la réforme liturgique. Celle-ci, la plus manifeste, a été plutôt bien acceptée par la majorité des fidèles.

APIC: Qu’est-ce que Vatican II a changé dans la manière de «faire Eglise» ?

P.P: A des relations conventionnelles et distantes – entre les clercs eux- mêmes et entre les clercs et les fidèles – se sont substituées des relations plus fraternelles – ne serait-ce que par le recours au tutoiement. Les évêques, les prêtres sort devenus plus proches, moins figés dans leurs habitudes ecclésiastiques. L’Eglise a moins exercé une ombre tutélaire prégnante, basée sur la peur et la coercition. Ce fut comme un souffle libérateur pour toute une génération de chrétiens.

APIC: Des déceptions ?

P.P: Un regret général d’abord: si important et lumineux qu’il ait été, Vatican II fut un concile de clerc, appliqué par des clercs, pas assez expliqué, commenté et pris en compte dans les communautés. Sur le plan de la collégialité épiscopale, on est aujourd’hui bien en deçà de ce que l’on pouvait attendre. A la différence des évêques orthodoxes, autonomes dans leurs diocèses, les évêques catholiques demeurent inféodés à Rome. Le poids de la Curie romaine est énorme. Les choses ne se sont malheureusement pas arrangées avec Jean-Paul II. Des dossiers aussi importants que le célibat des prêtres et la primauté de Pierre restent bloqués. Enfin, les laïcs de base sont muets. Il y a bien eu des synodes diocésains, mais sans suite.

Le manque de concertation, à tous les échelons, est dramatique et le dialogue trop feutré en Eglise, car celle-ci n’aime pas les sujets qui fâchent. Pensez que le Vatican n’a donné aucune suite à l’impressionnante mobilisation autour de l’affaire Gaillot ! Il a reçu une pétition de soutien à l’ancien évêque d’Evreux signée par plus de 100’000 personnes: aucun retour! Aujourd’hui, l’attestation (de la foi, de l’identité chrétienne) l’emporte sur la contestation (d’une Eglise verticale et autoritaire). C’est d’autant plus vrai que les jeunes prêtres arborent volontiers le col romain et qu’ils ont de l’Eglise une conception cléricale. Où est l’Eglise vivante, Eglise du peuple de Dieu, que Vatican II espérait construire ?

APIC: Faut-il en appeler à un nouveau concile?

P.P: Vatican III ? Si c’est pour refaire un rassemblement de «mitrés» d’où seront encore exclus les laïcs, je n’en vois pas l’intérêt. Ce qui fait référence pour moi, ce sont les Etats généraux. Convoqués en 1789 par Louis XVI parce que la France était en panne, ils se sont ensuite transformés en assemblée constituante. Chacun a pu s’exprimer auprès du pouvoir central via les fameux cahiers de doléance, base de toutes les transformations à venir. C’est cela qu’il faudrait faire en Eglise s’il devait y avoir un nouveau concile. JCN

Des photos de Pierre Pierrard sont à commander à l’agence CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 613 23 83 Fax. ++41 21 613 23 84 E-Mail: ciric@cath.ch

(apic/jcn/bb)

6 octobre 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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