La guerre civile a fait 2,5 millions de victimes en 20 ans

Paris. Mgr Paride Taban témoigne de la situation dramatique du Sud-Soudan

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’APIC à Paris

Paris, 4 juin 2002 (APIC) Invité le 3 juin à Paris par le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), Mgr Paride Taban a présenté à la presse la situation critique des populations du Sud-Soudan. La partie sud de son diocèse de Torit est le théâtre d’affrontements violents. Une milice rebelle ougandaise, la Lord’s Resistance Army (LRA), y a récemment tué 470 habitants. Quant à la guerre civile qui ravage le pays, elle a fait plus de 2,5 millions de victimes et provoqué l’exode de 4,5 millions de personnes en 20 ans.

Le jour même où il donnait sa conférence de presse, Mgr Taban a reçu un appel sur son téléphone portable l’avertissant que le bourg de Narus s’apprêtait à être bombardé incessamment. L’armée du gouvernement de Khartoum pilonne le sud des monts Nouba depuis que cette région est protégée par un cessez-le-feu mis en place par les Etats-Unis. Narus, où le courageux évêque soudanais s’est installé en 1992, après que sa ville de Torit soit devenue un camp retranché de l’armée du gouvernement de Khartoum, est sous le contrôle de la guérilla sudiste, comme le reste de son diocèse.

Co-fondateur du New Suan Coucil of Churches, le prélat a rappelé devant les journalistes que la guerre civile au Soudan existe depuis l’indépendance du pays, en 1956. Le profond clivage qui oppose le nord du pays, désertique, arabe et islamisé, au sud, fertile, peuplé à 60% par des noirs majoritairement chrétiens et animistes, s’explique largement par le racisme des populations du nord. Celles-ci continuent à voir les noirs du sud comme des citoyens de seconde zone, descendants d’esclaves. De fait, le Sud- Soudan a été longtemps une région pourvoyeuse d’esclaves, en direction de l’Egypte notamment. Situation paradoxale pour une population noire qui a résisté pendant neuf siècles à l’invasion arabe et qui a connu trois royaumes chrétiens.

Une partition du pays accentuée par les Britanniques

Cette partition ancienne entre le Nord et le Sud, symbolisée géographiquement par la barrière naturelle que représente le plus grand marais du monde, a encore été accentuée par la domination britannique, exercée de 1898 à 1956. «Les Britanniques ont créé deux administrations distinctes afin de mettre fin à l’esclavage et pour endiguer la poussée musulmane et contenir les populations arabes du Nord. Mais, ce faisant, ils ont contribué à faire du Sud-Soudan une zone oubliée de tous», souligne Mgr Taban. La réunion arbitraire, après l’indépendance, de ces deux peuples que tout oppose ne pouvait conduire qu’à la guerre.

La solution? Pour Mgr Taban, la seule voie de négociation passe par la déclaration de principe de l’International Gouvernemental Authority of Developpment (IGAD). Cette déclaration a été signée en 1994 par les pays membres – Erythrée, Ethiopie, Soudan, Kenya, Ouganda – ainsi que par le gouvernement de Khartoum et par le SPLA ou armée de libération du Sud- Soudan. Elle souligne que le préalable à tout accord de paix est l’arrêt des bombardements des populations civiles. Or, la découverte en 1998 d’immenses réserves pétrolières au Sud-Soudan a aussitôt intensifié le conflit, le gouvernement de Khartoum réinvestissant la quasi-totalité de l’argent du pétrole – soit 2 millions de dollars par jour – dans l’effort de guerre. Mgr Taban répète partout où il va que les compagnies occidentales doivent mettre fin à l’exploitation pétrolière tant que celle- ci attisera la guerre civile.

Pas d’autonomie pour les «esclaves»

La déclaration de principe de l’IGAD prévoit également la mise en place d’un référendum sur l’autodétermination du Sud-Soudan. Elle propose encore la séparation de l’Etat et de la religion et le partage équitable des ressources naturelles. «Sur tous ces points le gouvernement de Khartoum est revenu car, explique Mgr Taban, c’est pour lui insupportable que des esclaves, comme ils continuent de nous désigner, deviennent autonomes et échappent à leur volonté de tout arabiser et islamiser.»

Et d’expliquer qu’à défaut d’une solution politique à la guerre civile, la voie serait de trouver un modus-vivendi local qui permettrait aux 30% d’arabes présents au Sud-Soudan de vivre en paix avec la population noire. «C’est dans ce sens que travaillent l’Eglise catholique (qui regroupe les deux tiers des chrétiens) et les Eglises protestantes (le tiers restant). Si les chrétiens représentent 18% de la population nationale, les Eglises n’en sont pas moins très actives auprès des populations les plus laissées à l’abandon, tant au plan sanitaire qu’éducatif», souligne l’évêque de Torit. Et de préciser qu’il attend de la France qu’elle se mobilise à son tour pour le Sud-Soudan comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Norvège l’ont fait en envoyant sur place des représentants de leur gouvernement. (apic/jcn/bb)

4 juin 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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