Pleine liberté religieuse pour les chrétiens et les juifs
Paris: Pour Mgr Landel, le 11 septembre a resserré les liens interreligieux au Maroc
Jean-Claude Noyé, correspondant de l’APIC à Paris
Paris, 20 novembre 2002 (APIC) Nommé évêque de Rabat, au Maroc, le 15 mai 2001, Mgr Vincent Landel (61 ans) était récemment de passage dans les locaux de l’hebdomadaire «La Vie», à Paris. Il apprécie la liberté religieuse accordée par le roi Mohammed aux chrétiens et aux juifs, tout en reconnaissant que les autochtones, musulmans en grande majorité, n’en bénéficient pas pleinement.
Mgr Landel connaît bien le Maroc pour y être né. Il l’a quitté à l’âge de 18 ans puis est retourné y vivre comme prêtre de 1969 à 1982. Avant d’être appelé par le pape pour succéder à Mgr Michon, il était directeur du lycée privé de Notre Dame de Bétharram, dans les Pyrénées-Atlantiques.
APIC: Les attentats du 11 septembre ont-ils eu des effets négatifs sur la communauté chrétienne qui vit au Maroc?
Mgr Landel: Aucun. En outre, à la demande du roi du Maroc, j’ai accueilli dans la cathédrale de Rabat des représentants de l’islam et du judaïsme et ensemble, dans une ambiance de prière et de recueillement, nous avons écouté un message important de Sa Majesté Mohammed VI, avant que les autres religions ne s’expriment. Nous ne devons pas avoir peur car jusqu’à présent il n’y a pas au Maroc de violences contre les chrétiens ni contre les étrangers en général.
Nous bénéficions de la confiance du roi. Chaque année, en tant que chef de l’Eglise catholique, il m’invite à la fête anniversaire de son accession au trône. J’ai de même été invité à son mariage. Au Maroc, la liberté religieuse existe pleinement pour les étrangers. Mais pas pour les Marocains car, selon l’islam, changer de religion c’est être coupable du péché d’apostasie. Un acte considéré par la communauté des croyants comme très grave, susceptible d’entraîner la mort sinon physique du moins morale par la mise au ban de la société.
APIC: Si d’aventure l’Irak était bombardé par les USA ou une coalition d’alliés, qu’adviendrait-il?
Mgr Landel: Ce serait pour nous très mauvais. Le Maroc serait traversé par une explosion de mécontentement, comme il y en a eu une au moment de la guerre du Golfe.
APIC: On a longtemps écrit que le Maroc était à l’abri d’une dérive islamiste parce que le roi est un descendant du prophète Mohammed et parce qu’il a le statut de «Commandeur des croyants». Est-ce toujours vrai ?
Mgr Landel: Comme tel, le roi jouit toujours auprès de la population, dans les milieux populaires notamment, d’un grand prestige. Ceci étant, aux élections législatives de septembre dernier, le parti des islamistes modérés, le «Parti justice et développement» (PJD) a remporté trois fois plus de sièges qu’aux élections précédentes. Il en a aujourd’hui 45 sur 200. Le vote islamiste risque d’être nettement plus fort encore aux prochaines élections municipales, au printemps 2003. La cote de popularité de Mohammed VI a tout de même baissé à cause de la situation économique. Le roi a posé des gestes symboliques forts (liberté de presse, libération de détenus politiques, mise à l’écart du ministre de l’intérieur.), mais le chômage est toujours là et de nombreux jeunes Marocains veulent émigrer en Europe.
APIC: Le Maroc a pourtant fait un gros effort de modernisation .
Mgr Landel: Certainement et l’on peut dire aujourd’hui que c’est un pays développé comparé aux pays de l’Afrique subsaharienne. Ceux-ci ont régressé au plan économique alors que le Maroc est allé de l’avant. Toutefois l’impact de cet effort a été limité par la poussée démographique. Heureusement celle-ci baisse et l’on ne compte plus guère que deux ou trois enfants par famille, en ville surtout. De fait, les campagnes accusent un sérieux retard, notamment en matière de scolarisation, des femmes tout particulièrement (un taux d’analphabétisme féminin de 80%). Toutefois la situation des femmes tend à évoluer, lentement certes mais positivement.
APIC: Quel est le sens de la présence de l’Eglise au Maroc et son activité?
Mgr Landel: Notre perspective, c’est une présence gratuite qui manifeste la tendresse de Dieu pour tous les hommes, sans aucun prosélytisme. Notre première occupation, c’est d’animer la communauté chrétienne dans les grandes villes, d’aider chacun à comprendre le contexte nouveau dans lequel il vit, marqué par la réalité très vivante de l’islam. Nous vivons une présence dans quelques services sociaux, dans des associations marocaines notamment en matière d’éducation.
Nous scolarisons douze mille élèves, tous musulmans, en nous efforçant de leur transmettre le sens du respect de l’homme, de la vérité, de la justice, de la loyauté lié intrinsèquement au respect de Dieu. Nous animons également trois ou quatre centres culturels qui abritent des bibliothèques. C’est le cas du centre «La Source», à Rabat, où de nombreux étudiants viennent chercher une documentation pour préparer leurs examens de haut niveau et travailler. Au coeur de ce monde de croyants et de priants, nous avons la grâce d’accueillir dans notre diocèse trois monastères de vie contemplative.
APIC: Ce pays reçoit dans le cadre de la francophonie de plus en plus étudiants subsahariens .
Mgr Landel: Oui, ils sont de cinq à six milles aujourd’hui, et certains sont chrétiens et nous les aidons à vivre leur foi chrétienne dans ce contexte nouveau pour eux. Cela suppose tout un travail d’accueil et d’écoute. Nous organisons entre autres une université d’été pour les représentants de ces étudiants subsahariens pour qu’ils soient des leaders dans leurs communautés chrétiennes. Ils sont souvent au Maroc, car l’Europe a une politique des visas de plus en plus restrictive. Ils sont accueillis dans dix-neuf universités francophones marocaines pour s’y former avant de retourner chez eux. Mais beaucoup veulent aller plus au Nord, vers l’Europe. En réalité beaucoup d’Africains, Maghrébins y compris, voudraient émigrer dans les pays du Nord. Pour cela, les gens sont prêts à tout. Comme le détroit de Gibraltar est étroitement surveillé, ils passent maintenant par les îles Canaries pour rejoindre l’Espagne. Ils s’y rendent depuis Agadir sur des embarcations précaires et l’on compte beaucoup d’accidents mortels.
APIC: Comment réagissez-vous?
Mgr Landel: Personnellement je crois que les murs que l’Europe a dressés autour d’elle vont tôt ou tard céder sous la pression migratoire. Rien ne pourra empêcher ces gens de fuir la misère et l’insécurité. La seule solution c’est que l’Occident travaille au développement de l’Afrique, dans une perspective plus philanthropique. JCN
Encadré
L’Eglise catholique au Maroc
Officiellement reconnue par une lettre du roi Hassan II au pape Jean Paul II en 1983, l’Eglise catholique rassemble des étrangers, principalement hispanophones dans le diocèse de Tanger et francophones dans le diocèse de Rabat, mais aussi des communautés anglophones, italiennes, polonaises et bien d’autres. Ainsi l’Eglise ne peut plus être considérée comme une séquelle du colonialisme. Depuis une quinzaine d’années, elle compte des étudiants d’Afrique subsaharienne.
Ses 30’000 baptisés sont de près de 80 nationalités différentes. Parmi eux, 45 prêtres et 150 religieuses de 25 nationalités dans le diocèse de Rabat, grand comme la France. La communauté chrétienne tend à diminuer et à s’internationaliser. La plupart des laïcs ne sont là que pour un temps limité, à cause de leur travail ou de leurs études, à la différence des prêtres, religieux et religieuses. (apic/jcn/bb)



