Les deux Prix Nobel dénoncent le rôle de la CIA en Amérique latine

Paris. Rigoberta Menchu et Adolfo Perez Esquivel à Paris.

Paris, 15 décembre 1998 (APIC) La guatémaltèque Rigoberta Menchu et l’Argentin Adolfo Perez Esquivel, tous deux prix Nobel de la Paix, ne veulent pas que l’histoire de l’Amérique latine soit à nouveau falsifiée. De passage à Paris, contredisant la version officielle américaine, ils témoignent du rôle des Etats-Unis dans la mise en place et le soutien des dictatures militaires en Amérique latine.

Invités à Paris pour commémorer, avec d’autres Prix Nobel, le 50e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme, Rigoberta Menchu et Adolfo Perez Esquivel ont expliqué, devant les membres du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) leur lutte pour la justice.

«Les Indiens guatémaltèques, a commencé Rigoberta Menchu, ont été opprimés car les gens au pouvoir ne veulent rien partager. Ils voient dans le peuple un rival et ils ont une haine féroce contre les Indiens». Et d’évoquer l’ethnocide qu’a été la politique «anti-insurrection». Celle-ci a décimé prioritairement les leaders des communautés.

Le massacre de Chaman en 1995

Une illustration de cette politique: le massacre de Chaman, le 5 octobre 1995, un an avant la signature des accords de paix. Ses auteurs n’ont toujours pas été condamnés, malgré la bataille judiciaire entamée par les Indiens. «Nous avons obtenu, avec peine, que des militaires soient jugés par un tribunal civil. Mais le verdict n’a toujours pas été prononcé car le juge, corrompu, refuse de faire son travail. On ira, s’il le faut, devant la Cour interaméricaine des Droits de l’homme. L’impunité est général : or, sans justice, il ne peut y avoir de processus de paix et de démocratisation», explique Rigoberta Menchu. Et de rappeler également l’opération dite de «Récupération de la mémoire historique». Grâce à elle, 25’000 victimes ont été interviewées. La plupart connaissent le nom de leurs bourreaux . Presque toujours des militaires. L’assassinat de Mgr Juan Gerardi, ancien évêque auxiliaire de Guatemala Ciudad, le 26 avril dernier, montre aussi l’implication des militaires contre ceux qui défendent les droits de l’homme.

Adolfo Perez Esquivel souligne avec force que contrairement à ce qu’a déclaré Madeleine Albright, secrétaire d’Etat dans le gouvernement américain, l’action de soutien des dictatures sud-américaines par les Etats-Unis n’a pas été seulement «une erreur». Elle a obéi à un effort structuré et systématique. Objectif : exterminer toutes les formes de résistance à l’exploitation du peuple. C’est ainsi que 80’000 militaires sud-américains ont été formés par des instructeurs américains dans des écoles militaires à Panama et au sud des Etats-Unis. Autres témoins à charge : les manuels d’instruction pour la torture retrouvés dans les archives de la CIA.

Manipulation psychologique

Le Prix Nobel argentin insiste: «Lors de la dictature du général Videla, nous ne pouvons oublier le travail intense de manipulation psychologique qui a amené des militaires à jeter vivants des hommes dans la mer depuis un avion, tout en étant absolument convaincus de faire une bonne action. Et non sans avoir reçu la bénédiction d’un prêtre». Il est nécessaire, poursuit Adolfo Perez Esquivel, de mener la lutte contre l’impunité sur tous les fronts. Pour construire la démocratie contrainte à recourir à d’autres juridictions et à instruire des procès en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne. A ce titre, Pinochet n’est que la pointe visible de l’iceberg».

«Le peuple paye les pots cassés»

Il rappelle aussi que la dette extérieure a énormément augmenté pendant les dictatures sud-américaines. «Maintenant c’est le peuple qui paye les pots cassés. Nous ne sommes pas des pays pauvres mais des pays appauvris», nuance-t-il. Et d’insister sur la nécessité de s’attaquer aux causes structurelles qui font le malheur des peuples. Comment ? En organisant une résistance à la fois sociale, culturelle, politique et spirituelle. C’est tout l’enjeu du travail de conscientisation et d’éducation des peuples. La lutte des Indiens du Chiapas, au Mexique, est pour Adolfo Perez Esquivel un signe positif du réveil des opprimés. Autre priorité : l’éradication de la violence. Un exemple : au Salvador, la guerre civile a fait 7’000 victimes par an. Or aujourd’hui, en temps dit de paix, le nombre des homicides est équivalent.

Lourd silence sur le sort du peuple indigène

Rigoberta Menchu souligne pour sa part plus de un million d’armes sont encore dans les mains de civils – souvent des délinquants – au Guatemala. Elle se félicite de la grande solidarité internationale dont a pu bénéficier son pays mais regrette le «lourd silence» retombé sur le sort tragique des peuples indigènes, dont personne ne semble plus se soucier. «Il n’y a pas d’observateurs pour vérifier si les accords de paix sont respectés. Nous nous sentons très seuls face à Chaman, un des seuls des 424 massacres recensés». (apic/jcn/ba)

27 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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