La loi de 1905, avant tout une loi de liberté ?

Paris: Un débat entre Nicolas Sarkozy et Mgr Gérard Defois sur les enjeux de la laïcité

Paris, 25 novembre 2005 (Apic) Le thème de «La laïcité, un outil pour vivre ensemble», était jeudi soir au centre d’un débat entre Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du territoire, et Mgr Gérard Defois, archevêque de Lille. Les deux personnalités étaient les invités de l’hebdomadaire français La Vie, à Paris, qui organise une série de conférences pour fêter ses soixante ans.

C’est devant quelque 700 lecteurs de La Vie que le «numéro deux» du gouvernement et l’archevêque ont débattu des contours et de l’avenir de la laïcité «version Marianne». C’est-à-dire à la française, à savoir un strict régime de séparation des religions et de l’Etat régi par la loi de 1905.

Prélat à la réputation d’intellectuel, titulaire, entre autres diplômes, d’un doctorat en sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Mgr Defois a rappelé que la loi de 1905, qui fut une mise en cause agressive de la présence supposée monopolistique de l’Eglise dans la société, avait libéré l’Eglise de la tutelle publique. Jusque-là, en effet, c’est l’Etat français qui nommait tous les évêques.

Cette législation fut donc source d’une liberté réciproque: liberté de croire ou de ne pas croire, de croire à l’une ou l’autre révélation. Mais, nuance l’archevêque, dans cette société aux croyances éclatées, dans cette kermesse des valeurs écrasées par le poids de la publicité et du «C’est mon choix», la liberté engage désormais la solitude, la précarité et la fragilité.

Quelles raisons de vivre donne encore la République ?

Dès lors, quelles raisons de vivre donne encore la République ? Somme toute peu, trop peu, estime-t-il. Face à ce vide, les religions peuvent contribuer à retisser de l’espoir et de nouvelles solidarités. Elles le font d’ores et déjà dans les quartiers difficiles. Elles doivent le faire davantage encore. L’enjeu, souligne Mgr Defois, est «de croiser les cultures, de multiplier les points de rencontre autour de motivations spirituelles, éthiques et sociales». C’est donc à une «laïcité de liberté et de fraternité» qu’en appelle l’archevêque de Lille.

Nicolas Sarkozy, comme Mgr Defois, voit dans la loi de 1905 avant tout une loi de liberté et non une loi de prohibition. Le ministre fait part de son intérêt ancien pour la vie spirituelle et de son étonnement que, dans la société française, on puisse parler de tout sauf de la religion. Une mise sous le boisseau d’autant plus surprenante que les grandes questions spirituelles – pourquoi suis-je là ?; qu’y a-t-il après la mort ?; tout n’est-il que le fruit du hasard ? – sont les plus importantes.

L’articulation entre la République et la religion ? «La première organise la vie. La deuxième donne des perspectives sur l’après-vie. Un homme qui croit est un homme qui espère. Cela n’est en rien contradictoire avec l’idéal républicain», martèle le «numéro deux» du gouvernement, très en verve. Et de redire sa grande estime des religions, facteur d’intégration et de lien social précisément parce qu’elles «codifient l’espérance, seule réponse à l’ignorance fondamentale dans laquelle nous sommes des fins dernières».

L’islam, deuxième religion de France et parent pauvre de la République

Ou de s’étonner : «Combattre les religions, comme certains aimeraient le faire ? Une drôle d’idée assurément». Le ministre des cultes (en tant que ministre de l’Intérieur) aime rappeler que comme tel, il se doit d’être à l’aise aussi bien dans une synagogue, une mosquée ou une église pour y rencontrer ses interlocuteurs et manifester que toutes les religions doivent être traitées sur un pied d’égalité. Ce qui revient à poser la question de l’islam, parent pauvre de la République bien que deuxième religion de France.

Nicolas Sarkozy a souligné l’enjeu de la construction d’un islam de France et non en France, c’est-à-dire un islam pleinement intégré. Ce faisant, il a rappelé qu’il avait fait beaucoup pour cela, permettant notamment au Conseil français du culte musulman (Cfcm) de voir le jour après des années d’atermoiement.

Former des imams français

«Le meilleur moyen pour permettre aux musulmans de ce pays d’échapper aux pressions des intégristes, c’est encore de former des imams français, respectueux de la République. Et de construire de vraies mosquées à partir de financements autres qu’étrangers», répète-t-il.

Or la loi de 1905 ne permet pas que l’Etat finance la construction de nouveaux lieux de culte. Un blocage que le ministre de l’intérieur regrette. «Si la loi de 1905 est si fondamentale, alors pourquoi ne peut-on pas y changer la moindre virgule ?» C’est pourquoi il a donné suite à une proposition de la Fédération protestante de France (FPF) de créer une commission de réflexion juridique sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics à propos de la construction et de l’aménagement des lieux de culte, des carrés musulmans et juifs dans les cimetières, des associations dites de 1905. Ou encore du régime fiscal des cultes. Nicolas Sarkozy regrette par ailleurs le silence des grandes personnalités catholiques sur les questions de société, «alors qu’on entend tant de gens parler à tout propos pour ne rien dire.»

Une laïcité stricte qui confine par trop le champ religieux à la sphère privée

Tiédeur d’expression de l’Eglise catholique ? Piqué au vif, Mgr Defois objecte que les évêques de France s’expriment mais que les journalistes ne les entendent pas. Il réclame, lui aussi, que la question du sens, les questions spirituelles, aient davantage droit de cité car elles ont des incidences sur la gestion du temporel. Il exprime aussi ses doutes sur la capacité de la République à continuer interdire avec la même fermeté le port de signes religieux ostentatoires à l’école ou au travail. Cela au nom même d’une laïcité stricte qui confine par trop le champ religieux à la sphère privée. Sans tenir compte des mutations de la société française. A commencer par le métissage toujours plus grand de sa population. (apic/jcn/be)

25 novembre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
Partagez!