Genève: Ces transhumanistes qui veulent faire de nous des cyborgs
Pas de place pour Dieu dans l’émancipation de l’homme-machine
Genève, 17 janvier 2014 (Apic) Les transhumanistes sont de nouveaux militants qui prônent l’évolution de l’humain par l’intégration de la technologie dans sa biologie. Gabriel Dorthe, professeur de philosophie à l’Université de Lausanne, a tracé, le 16 janvier 2014 à l’Espace Fusterie à Genève, le profil de ces adorateurs de l’homme «augmenté». Dans cette vision du monde qui veut émanciper l’être humain de ses limites biologiques, mais aussi sociales et culturelles, la religion est principalement considérée comme un obstacle.
Avec sa tablette tactile reliée à un projecteur et sa micro-oreillette, Gabriel Dorthe apparaît quelque peu décalé dans le décor beaucoup plus ancien du Temple de la Fusterie, à Genève. Le professeur n’est cependant pas là pour faire la promotion de la technologie, mais bien pour interroger les enjeux pour l’humanité de sa présence toujours plus prégnante. La conférence de Gabriel Dorthe se tient dans le cadre de l’exposition «Je crois savoir», actuellement présentée par l’Eglise protestante de Genève, qui s’interroge notamment sur la place de l’humain face au progrès des sciences.
Clonage, cyborgs, intelligence artificielle
Transférer sa conscience sur un ordinateur, créer des cyborgs, des hommes-machines aux capacités intellectuelles et physiques augmentées à l’aide d’implants, ou encore devenir immortel grâce au développement techno-médical. Ce sont quelques unes des idées développées par ce que l’on appelle le courant transhumaniste. Ses partisans, qui sont principalement actifs aux Etats-Unis, estiment que l’humanité doit prendre en charge de cette façon sa propre évolution.
Le professeur a relevé que le terme «transhumanisme» est avant tout une «bannière» qui recouvre toute une série d’idées sur le perfectionnement de l’homme à travers la technologie. A côté de quelques militants radicaux, qui prônent le développement du clonage humain, de l’interface homme-machine ou l’avènement d’une super-intelligence artificielle, la plus grande partie des adhérents suit une ligne plus soft, se positionnant avant tout en faveur de l’allongement de la durée de vie en bonne santé.
Google, le chantre du transhumanisme
Le transhumanisme est soutenu par un certain nombre de grandes figures, telles que Larry Page, le cofondateur de Google, l’informaticien américain Raymond Kurzweil, ou encore la féministe Dona Haraway. A noter qu’actuellement, la multinationale Google est un ardent promoteur du transhumanisme dans le monde.
Gabriel Dorthe connaît bien le milieu de ces militants, puisqu’il s’est «immergé» depuis un certain temps au sein de l’Association française transhumaniste (AFT). Il relève que les adeptes de cette idéologie ne sont de loin pas tous des milliardaires, des ingénieurs ou des scientifiques, comme pourraient le faire penser les médias. L’association est plutôt constituée de citoyens ordinaires, parfois des intellectuels, s’intéressant de manière plus ou moins approfondie au domaine des sciences et de la technique. Gabriel Dorthe explique que les transhumanistes qu’il côtoie sont en général plutôt de gauche, alors qu’aux Etats-Unis, les adhérents sont principalement à trouver du côté de la droite libertaire.
Le «salut» technologique
Le professeur de Lausanne souligne cependant que les partisans du mouvement ont à peu près tous en commun de se revendiquer de la pensée matérialiste. Ils requièrent principalement le droit de s’épanouir en «transcendant les limites biologiques» et souhaitent globalement s’affranchir des déterminismes biologiques, s’émanciper de la «loterie génétique», comme ont l’habitude de dire certains d’entre eux. Cette «libération» passe également par une déconstruction des normes et des schémas sociaux et culturels. C’est ainsi que le discours des transhumanistes rejoint en de nombreux points celui de certains cercles libertaires contemporains, notamment le mouvement féministe anti-essentialiste porté par Donna Haraway. La professeur d’histoire californienne a d’ailleurs écrit en 1991 un essai intitulé «Le manifeste du cyborg: la science, la technologie et le féminisme-socialiste vers la fin du XXème siecle» (A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century). Elle suggère à travers la métaphore du cyborg que des choses qui semblent naturelles, comme le corps humain, ne le sont en fait pas, et qu’elles sont construites par les idées que nous avons sur elles.
Un espace de dialogue entre les deux camps
En postulant une vision du monde basée sur des lois immuables, la religion et la spiritualité constituent une forme d’obstacle aux aspirations transhumanistes. Gabriel Dorthe note que l’idéologie, en réalisant le même genre de promesses de bonheur et d’accomplissement que les religions, reprend finalement à son compte la notion religieuse de ‘salut’.
Les adeptes du culte technologique ont bien sûr de farouches opposants, notamment dans les milieux religieux, qui pointent le danger d’une dénaturation et d’une aliénation de l’humanité.
Gabriel Dorthe, tout en soulignant qu’il ne fait pas partie de la mouvance transhumaniste, se refuse quoiqu’il en soit de juger la position des uns et des autres. Il considère plutôt qu’il s’agit de faire émerger des arguments des deux parties un espace de dialogue constructif pour la société.
Encadré
La manifestation, présentée du 15 janvier au 15 février 2014 à l’Espace Fusterie, un des «visages» de l’Eglise protestante de Genève, articule trois sujets à la charnière entre science et foi: place et conception de l’être humain face au progrès des sciences, lien avec l’environnement et existence de vie extraterrestre.
Chacun de ces trois thèmes est développé en neuf panneaux affichant une question, illustrée par un dessin. «Que pourrions-nous apprendre des extraterrestres?», «Quelles règles l’humanité doit-elle adopter pour mieux s’adapter à son environnement?», «Comment établir ce qu’est le bien de manière universelle?». Ce sont là quelques unes des interrogations auxquelles le visiteur est confronté.
Des vidéos qui font réfléchir
L’originalité de l’exposition est que chaque panneau dispose d’un pictogramme que l’on peut scanner à l’aide d’une tablette tactile ou d’un smartphone, qui renvoie à des vidéos dans lesquelles des spécialistes suisses et internationaux répondent aux questions sous des angles tant scientifiques que philosophiques ou théologiques.
L’on peut ainsi écouter l’astrophysicien vaudois Michel Mayor affirmer qu’une rencontre avec des extraterrestres nous apprendrait que la vie est un phénomène fréquent dans l’univers. Son collègue américain Hubert Reeves appelle dans une autre vidéo l’humanité à développer le plus rapidement possible l’énergie solaire afin de faire face à la pénurie prévisible des énergies fossiles. Le philosophe suisse Alexandre Jollien estime que le bien universel doit se baser sur ce qui fait grandir l’homme, notamment tout ce qui l’amène vers la solidarité.
L’Espace Fusterie propose également une série de conférences sur les thèmes articulés dans l’exposition.
L’exposition a été réalisée par l’Institut des Cèdres Formation de Lausanne, pour fêter ses 50 ans en 2012. L’Institut est constitué de théologiens et pasteurs de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (EERV), qui offrent une formation complémentaire à des adultes diplômés.
L’exposition interactive est également à découvrir sur le site suivant:
http://www.cedresreflexion.ch/exposition/
(apic/rz)



