Genève: Des organisations catholiques interpellent le gouvernement du Kenya à l’ONU

Pax Romana et le Mouvement des Professionnels Catholiques du Kenya montent au front

Genève, 7 mai 2010 (Apic) La moitié des 3 millions d’habitants de Nairobi vivent dans des habitations précaires et des bidonvilles, entassés sur un territoire équivalant à seulement 5% de la zone résidentielle de la ville. Le droit à un logement adéquat et digne est une priorité pour nous… Catherine Kisasa, du Mouvement des Professionnels Catholiques du Kenya (KMCP), parle sans ambages. Elle est venue à Genève plaider son dossier devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU dans le cadre de l’EPU, l’Examen Périodique Universel. L’Apic l’a rencontrée.

Catherine Kisasa ne perd pas son sourire pour décrire la dure réalité du terrain. Pas celle des touristes qui font un safari au Masai Mara ou se dorent sur les magnifiques plages de Mombasa protégées par une superbe barrière de corail. «Ils sont d’une certaine manière isolés des réalités de la majorité de la population. Savent-ils par exemple que le bidonville de Kibera, à Nairobi, où s’entassent 1,5 million de personnes, est le plus grand bidonville d’Afrique, sinon du monde ? C’est le lieu de tous les trafics et de toutes les violences, mais ils ne vont certainement pas s’y aventurer…»

Du rêve touristique à la réalité sur le terrain

L’Examen Périodique Universel est un nouveau mécanisme des Nations Unies qui a commencé en avril 2008 et qui consiste à examiner tous les pays du monde, tous les quatre ans, sur leurs pratiques en matière de droits de l’homme. C’est pour cela que la militante kenyane est en Suisse. Elle est l’invitée de Pax Romana, le Mouvement International des Intellectuels Catholiques à Genève, et de sa secrétaire générale, la Sud-Coréenne Laurence Kwark, qui l’accompagne. Le KMCP, la branche locale de Pax Romana, interpelle le gouvernement kenyan avec d’autres ONG comme le Mouvement des Etudiants catholiques, la Fondation mariste pour la solidarité internationale (FMSI) ou Franciscans International. Il s’agit de donner une autre version de la réalité que celle des autorités, qui n’ont pas consulté les ONG et la société civile pour rédiger leur rapport officiel.

Suite à la réélection contestée du président sortant Mwai Kibaki, le 27 décembre 2007, des troubles qui ont duré deux mois ont fait près de 1’500 morts et 300’000 déplacés. Ils ont durement touché Kibera. Les partisans de Raila Odinga, son opposant, ont contesté cette réélection, arguant de fraudes massives. Dans plusieurs villes du pays, les partisans des deux politiciens se sont entretués, le conflit prenant dans certains endroits les traits d’un conflit interethnique: les Kikuyu, partisans de Mwai Kibaki, ont été visés par l’opposition.

Mettre en œuvre concrètement le droit au logement

Tous ces gens qui ont été déplacés par les violences et la destruction de leur habitat, souligne Catherine Kisasa, n’ont reçu qu’une somme dérisoire pour se reloger (quelques dizaines de francs pour toute une famille!). «Ce n’est rien dans une ville comme Nairobi, où la vie est tellement chère!», lance-t-elle. Après les violences, la voie de chemin de fer passant par Kibera a été démontée sur certains tronçons, «pour attirer l’attention du gouvernement».

Le gouvernement a estimé qu’avec l’argent qu’il avait attribué aux familles déplacées par la violence, il avait résolu le problème, «mais pour nous, cela devient un problème de droits de l’homme».

Dans leurs recommandations adressées au gouvernement kenyan, Pax Romana et le KMCP demandent que les autorités mettent en œuvre concrètement la loi sur le droit au logement (Housing Rights Legislation).

Droit à l’eau potable et à la sécurité alimentaire

Catherine Kisasa déplore également que le gouvernement se soit massivement retiré du financement des activités de production agricole, ce qui menace fortement la sécurité alimentaire. «Les dépenses publiques dans ce secteur se sont effondrées, baissant de la moitié entre 1980 et 1990, et depuis l’an 2000, elles ne dépassent pas le 5% du PIB. Elles ne vont pas augmenter malgré l’engagement de les porter à 10% en vertu de la Déclaration de Maputo de 2003 sur l’agriculture et la sécurité alimentaire en Afrique».

La militante kenyane, outre les diktats, dans les années 80, de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International (FMI) visant les subventions à l’agriculture locale, relève que «les gens du gouvernement ont leurs intérêts dans l’import-export, pas dans la production agricole locale! La politique est faite par cette petite élite… ” Tandis que les cultures intensives d’exportation ont été favorisées, l’autonomie alimentaire s’est amenuisée et la famine a touché certaines régions du pays.

Malgré les obligations internationales du Kenya, et l’adhésion aux Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), l’accès à l’eau potable, surtout dans les zones rurales et pour les secteurs pauvres de la population, est de plus en plus compromis, note Catherine Kisasa. Dans le domaine de la protection de la famille, malgré la législation (Domestic Violence Bill adopté en 2000, Sex Offences Act de 2006), les femmes sont de plus en plus victimes de violences et d’abus. Cet état de fait est encore renforcé par le système patriarcal en vigueur au Kenya, qui donne la prééminence à l’homme, chef de famille et propriétaire des biens familiaux. Les femmes seules cheffes de famille sont particulièrement exposées aux violences et aux maladies comme le sida.

1,3 million d’enfants ne sont pas scolarisés au Kenya

Dans le domaine de l’éducation, malgré la gratuité théorique de l’école primaire, les coûts liés à l’achat du matériel scolaire et des uniformes, la nourriture et le transport, empêchent de nombreuses familles d’envoyer leurs enfants à l’école. Dans le nord du pays, il y a peu d’écoles, et les enfants doivent faire de 20 à 45 km de route pour aller à l’école. Souvent, il n’y a qu’un maître pour 100 élèves.

De plus, de nombreux enfants déplacés par les violences post-électorales en 2007-2008 sont désormais privés d’école. «Actuellement, même si l’école est théoriquement gratuite, souligne Catherine Kisasa, 1,3 million d’enfants ne sont pas scolarisés au Kenya». Pourtant, note-t-elle, on trouve toutes sortes d’écoles privées internationales à Nairobi, «mais elles sont accessibles uniquement à la petite élite…»

«On fait pression pour que le gouvernement prenne en compte ce qui se passe à la base», lance Catherine Kisasa, pour expliquer son travail de lobbying auprès des délégations présentes à l’ONU à Genève. «Nous sommes là pour faire un peu de bruit pour attirer l’attention sur la réalité de notre pays, pour que notre gouvernement soit sérieux et respecte ses promesses… pour qu’il ne pense pas qu’il suffise de rédiger un rapport pour avoir fait son travail!» JB

Encadré

Le processus de l’EPU

L’Examen Périodique Universel (EPU – UPR en anglais) est un mécanisme nouveau et unique du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (ONU) ayant pour but d’améliorer la situation des droits de l’homme sur le terrain dans chacun des 192 Etats membres de l’ONU.

Par ce mécanisme, la situation des droits de l’homme de tous les pays membres des Nations Unies est examiné tous les quatre ans (48 Etats sont examinés par année lors de 3 sessions de l’EPU de 16 pays chacune). Le résultat de chaque examen est un «document final» listant les recommandations faites à l’Etat examiné dont celles acceptées par celui-ci.

L’EPU est un cycle complet qui comprend 3 phases clés :

1) L’examen de la situation des droits de l’homme du pays examiné.

2) La mise en œuvre, entre deux examens (4 ans), des recommandations acceptées et des engagements volontaires pris par l’Etat examiné.

3) La présentation, lors de l’examen suivant, de la mise en œuvre de ces recommandations et engagements et du suivi de la situation des droits de l’homme dans le pays depuis l’examen précédent.

Les Etats examinés du 3 au 12 mai sont le Kirghizistan, Kiribati, la Guinée, le Laos, l’Espagne, le Lesotho, le Kenya, l’Arménie, la Guinée-Bissau, la Suède, Grenade, la Turquie, la Guyana, Haïti, le Koweït et le Bélarus. JB

Encadré

L’aide de l’Action de Carême

Depuis de nombreuses années, l’Action de Carême (AdC) est engagée au Kenya. Dans les années 1970 déjà, l’œuvre d’entraide catholique suisse soutenait des activités pastorales dans ce pays de l’Afrique de l’Est. Au début, les partenaires étaient des missionnaires et des congrégations religieuses et AdC les aidait dans la construction des infrastructures locales. Dans les années 1980, l’aide de l’AdC s’est transférée dans le secteur des projets d’éducation et des publications dans ce domaine, avant que l’œuvre d’entraide catholique ne s’implique dans la coopération au développement, notamment dans les secteurs ruraux et la santé. Dès le début, l’œuvre d’entraide a focalisé son aide sur les groupes de gens les plus défavorisés, avec pour partenaires des organisations ecclésiales ou des ONG. En novembre 2003, le conseil de fondation de l’AdC a décidé d’inclure le Kenya dans sa liste de pays prioritaires. L’AdC soutient pour un an l’étude de Pax Romana concernant la situation des droits de l’homme au Kenya pour un montant de 20’000 francs (sur un total de 39’000 francs). JB

Encadré

38 millions d’habitants sur un territoire 14 fois plus vaste que la Suisse

Le Kenya compte 38 millions d’habitants sur un territoire 14 fois plus vaste que la Suisse. L’espérance de vie a constamment baissé ces dernières années et n’atteint pas 45 ans. Cela est dû notamment à la haute prévalence du sida et d’autres maladies. Selon l’ONUSIDA et l’OMS, le sida anéantit les progrès concernant l’amélioration de la santé et l’allongement de l’espérance de vie. 40% de la population a moins de 15 ans et 80% vit à la campagne. Moins de 20% du territoire est composé de terres arables. Cet état de fait cause une pression constante sur les ressources naturelles. Le nombre de Kenyans vivant au-dessous du seuil de pauvreté est désormais de 56% de la population, contre 52% en 1997. Le Kenya appartient aux pays les plus inégalitaires en termes de revenus et de bien-être: les 10% des ménages les plus riches du Kenya contrôlent plus de 42% du revenu total du pays et les 10% les plus pauvres disposent de moins de 1% de la richesse nationale. (apic/be)

7 mai 2010 | 15:08
par webmaster@kath.ch
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