Bethlehem Immensee, l’Action de Carême et Cafod en sont proches
Pérou: Des évêques dénoncent Isaias, institut d’analyse et d’action solidaire des pauvres
Londres/Immensee, 16 avril 2008 (Apic) Dix évêques péruviens – membres pour la plupart de mouvements de tendance conservatrice comme l’Opus Dei, Sodalitium Christianae Vitae et le Chemin néo-catéchuménal – ont interpellé les oeuvres d’entraide catholiques internationales. Ils les mettent en garde suite à la naissance dans les diocèses Sud-andin «d’un groupe de prêtres et de religieux dissidents qui oeuvrent en marge de l’Eglise et provoquent la confusion parmi les fidèles».
Ces prélats visent nommément «l’Instituto Sur Andino de Investigación y Acción Solidaria» (Isaias) fondé récemment par des prêtres, des religieux, religieuses et laïcs de tendance progressiste déçus par les nouvelles orientations de la hiérarchie épiscopale dans le Sud du Pérou. Les membres d’Isaias bénéficient de la sympathie de mouvements catholiques comme Bethléem Immensee, en Suisse, ou CAFOD (Fonds catholique pour le développement d’outre-mer) à Londres (*). CAFOD a reçu cette lettre de mise en garde contre «Isaias» adressée à son président, Mgr John Anthony Rawsthorne, évêque de Hallam, dans le Yorkshire.
Pas de commentaires de la part de CAFOD
Interrogé mercredi par l’Apic, CAFOD n’a pas voulu commenter le contenu de cette lettre – publiée par divers groupes sur internet – la considérant comme une missive «privée». Un responsable du dossier auprès de l’ONG catholique a relevé que CAFOD était une agence dépendant des évêques catholiques d’Angleterre et du Pays de Galles, et que par conséquent il ne pouvait en dire plus. Même son de cloche à l’Action de Carême à Lucerne, qui a reçu une lettre semblable. Le président de son Conseil de fondation, Mgr Ivo Fürer, est en train d’étudier la question et l’Action de Carême ne fera pas d’autres commentaires pour le moment.
Du côté de la Mission Bethlehem Immensee (MBI), à Immensee, près de Zoug, Paul Mathis, responsable du programme Amérique latine de l’ONG, relève que les nominations de prélats conservateurs ont changé la donne dans cette région du Pérou, considérée il n’y a pas si longtemps comme un des derniers bastions d’une Eglise progressiste, inspirée par la théologie de la libération.
Des missionnaires suisses fortement impliqués dans l’Eglise du Sud-andin
Des missionnaires suisses se sont fortement impliqués dans cette Eglise du Sud des Andes. Huit prêtres suisses «Fidei donum» et 15 missionnaires laïques des organisations E-Changer, Interteam et Mission de Bethléem Immensee ont oeuvré depuis les années 1970 à Puno et dans la prélature d’Ayaviri. Rappelons que le Sud andin a été fortement touché dans les années 80 et 90 par le terrorisme de Sentier lumineux et par la répression d’Etat.
Aujourd’hui, note Paul Mathis, les nouveaux évêques estiment que la pastorale sociale de ces secteurs de l’Eglise est trop axée sur l’aspect «sociopolitique» et sur le respect des cultures andines aymara et quechua. «Ils veulent revenir à une pastorale plus traditionnelle, axée davantage sur la liturgie et les sacrements, et moins sur la justice sociale et la prise en compte des cultures indiennes. Ils comprennent autre chose que nous sous la notion d’option préférentielle pour les pauvres».
La remise en question, par les nouveaux évêques des diocèses Sud-andins, des orientations d’une pastorale qui a cherché jusqu’à présent à dialoguer avec les cultures locales (quechua et aymara) est un des éléments de tension dans cette région du Pérou, note également l’agence d’information sur l’Amérique latine Dial (**), la revue française en ligne qui diffuse de l’information sur l’Amérique latine.
Selon Bruno Van der Maat, théologien laïc vivant à Arequipa depuis 25 ans, la nomination de Mgr José María Ortega (évêque de la prélature territoriale de Juli, l’un des signataires de la lettre adressée à CAFOD) a conclu une vague de remplacements d’évêques dans le Sud andin.
Les prélats antérieurs (diocésains, carmélites, dominicains, salésiens, Maryknoll et autres) avaient tous soutenu une perspective d’évangélisation en dialogue avec les cultures locales (quechua et aymara), une politique de défense des droits humains et un effort de développement dans la lignée de la doctrine sociale de l’Eglise, prenant très au sérieux l’option préférentielle pour les pauvres.
Une toute autre vision théologique à l’oeuvre
«Depuis quelques années ils ont été remplacés par des évêques d’une toute autre vision théologique et appartenant à des mouvements ecclésiaux de tendance conservatrice: Opus Dei, Sodalitium Christianae Vitae, Chemin néo-catéchuménal», note le théologien laïc Bruno Van der Maat. «Le seul évêque de la région qui n’appartient pas à un mouvement ou à une congrégation ne participe plus aux Assemblées de la Conférence épiscopale depuis plusieurs années. Il est clair que, dans un tel contexte, il est difficile de parler de communion ecclésiale».
Le groupe le plus nombreux parmi les évêques du Sud du Pérou est sans aucun doute l’Opus Dei, relève-t-il. Il gère actuellement la plupart des diocèses depuis Lima jusqu’à la frontière chilienne: les archevêchés de Lima (avec le cardinal Cipriani, premier cardinal de l’Opus Dei) et de Cuzco (en plus d’avoir l’évêque auxiliaire d’Ayacucho), les évêchés ou prélatures de Yauyos, Ica, Tacna y Moquegua, Abancay (évêque et auxiliaire), Chuquibamba et Juli. «Si on y ajoute un évêque de l’Opus Dei dans le nord du pays, cela fait au total 11 évêques actifs sur 50 (dont 31 sont nés à l’étranger et 3 seulement sont diocésains) qui forment la Conférence épiscopale du Pérou. (.) Aucune congrégation n’a jamais eu une représentation aussi écrasante dans la Conférence épiscopale».
«Avant eux, rien n’avait été fait»
«Selon les dires des nouveaux évêques (et des moyens d’information et de diffusion dont ils disposent, comme par exemple l’Agence catholique d’information aux mains du Sodalitium), ils viennent pour ’enfin’ instaurer l’Eglise et sauver les âmes perdues. Ils constituent le début de la présence ecclésiale, car avant eux rien (de bien) n’a été fait!». Bruno Van der Maat déplore que le clergé local passe en second lieu, après les membres du mouvement et que le population locale soit considérée majoritairement comme inculte et non évangélisée, «au point qu’on lui refuse la communion».
La culture locale est dédaignée comme païenne et infestée de superstitions. «Il n’y pas pratiquement pas d’espaces de dialogue, car les nouveaux venus sont propriétaires de ’la’ vérité. La communion ecclésiale est entendue comme l’obéissance stricte à l’évêque. Il n’y a pas d’intérêt pour la promotion de projets en commun, par exemple avec les diocèses voisins».
Depuis l’arrivée de ces nouveaux évêques dans le Sud andin péruvien, l’Institut de pastorale andine, qui avait été formé originellement par tous les évêques de la région pour étudier les cultures locales et adapter l’action de l’Église à ces cultures, ainsi que pour coordonner des actions pastorales au-delà des frontières de chaque prélature, a pratiquement été démantelé.
La parution des revues «Pastoral andina» et «Allpanchis», qui avaient acquis un grand prestige national et international de par la qualité de leurs études pastorales, anthropologiques et sociologiques, a été suspendue. «Elles seront remplacées par des revues de contenu strictement ’catéchétique et liturgique’ aux dires des nouveaux évêques». Le séminaire interdiocésain qui formait les candidats à la prêtrise des prélatures de Sicuani, Ayaviri et Juli, a subi le même sort. La pastorale inculturée et avec une orientation sociale a été remplacée par une pastorale centrée sur les sacrements et la liturgie.
Dans leur lettre envoyée aux principales oeuvres d’entraide catholiques internationales, les évêques de Cuzco, Arequipa, Tacna, Puno, Abancay, Chuquibamba, Juli, Sicuani et Ayaviri s’en prennent à «Isaias», affirmant que les évêques ont clarifié que l’association en question «est née de l’initiative de quelques prêtres, religieux, religieuses et laïcs venant de plusieurs autorités ecclésiastiques du sud et du centre du Pérou, mais ne compte pas sur l’appui juridique ecclésiastique, et n’a pas informé les évêques concernés de sa création». Ils affirment que «Isaias» se meut «en marge de l’Eglise locale, en cherchant en outre à perpétuer une ligne de formation théologique et pastorale qui porte en soi une perspective de désaccord avec le magistère de l’Eglise». JB
(*) L’ONG CAFOD travaille en étroite collaboration avec des organisations partenaires dans les pays en développement, notamment avec des ONG et des organisations émanant de groupes religieux. Outre ses activités de financement, le CAFOD s’implique aussi dans l’organisation de campagnes, dans le lobbying et dans la formation de réseaux internationaux. Il est membre de la CIDSE, Réseau européen des agences catholiques de développement.
(**) Cf. Bruno Van der Maat PEROU – Situation de l’Eglise sud-andine. Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2978, mardi 1er janvier 2008. (apic/com/dial/be)



