Pérou: «Les peuples indigènes sentent un pape solidaire»

Au Pérou, les peuples indigènes sentent un pape solidaire… François rencontrera chez eux une Eglise proche du peuple, confie Humberto Ortiz Roca, secrétaire exécutif de la Commission Episcopale de l’Action Sociale (CEAS).

Le responsable de la CEAS(*1) attend surtout du Saint-Père des paroles fortes sur la nécessité de préserver l’Amazonie des menaces de l’exploitation minière illégale, et un agenda de travail dans la perspective du synode pan-amazonien, programmé en octobre 2019.

Humberto Ortiz Roca, secrétaire exécutif de la Commission Episcopale de l’Action Sociale (CEAS)

Que représente la visite du pape François au Pérou ?

En accueillant en mai 2017 les évêques péruviens, le pape a accepté très rapidement l’idée d’une visite au Chili et au Pérou, après son voyage en Colombie. Je pense qu’il se solidarise et s’identifie à la problématique péruvienne en général et en particulier à la thématique indigène. C’est notable, notamment parce qu’il se rend à Puerto Maldonado, en Amazonie péruvienne. L’occasion de rencontrer des représentants de peuples indigènes et de mesurer les ravages sociaux et environnementaux de l’exploitation illégale de l’or dans cette région.

Les industries extractives face aux Indiens

Ces dernières années, la présence et le rôle des indigènes ont été particulièrement marqués dans le pays, y compris de manière dramatique. Pensons, par exemple, au  massacre des Indiens de Bagua(*2), en Amazonie péruvienne, qui a mis en lumière les problèmes des industries extractives, les droits individuels et collectifs des peuples natifs et la proposition du «Buen Vivir».

Le pape François montre sa solidarité avec les peuples indigènes d’Amazonie | © Jacques Berset

Tout cela dans un contexte où il existe déjà, depuis de nombreuses années, un réseau d’évêques de la forêt amazonienne. Si on élargit un peu plus le cercle, il faut rappeler également l’existence du Réseau Ecclésial pan-amazonien (Repam) et tout le thème de la sauvegarde de la Création. Ce que l’encyclique Laudato si’ est venue souligner. Il y a aussi le thème du phénomène climatique appelé «El Niño côtier» (*3), raison pour laquelle le pape va se rendre à Trujillo.

Autant de problèmes qui indiquent que le Pérou est l’un des pays les plus touchés par le changement climatique. Donc, comme le pape vient montrer sa solidarité, il va être accueilli avec beaucoup de gratitude de la part des péruviens. Quant à Lima, le pape va y trouver une religiosité très importante.

Comment se porte le catholicisme au Pérou ?

C’est toujours la religion majoritaire dans le pays, puisque que 80 à 82% des Péruviens se disent catholiques. Le monde évangélique, lui aussi, est en augmentation. On a aussi pu noter, ces dernières années, une augmentation des personnes athées et agnostiques, mais pas plus que ça. Le Pérou a toujours été marqué par une spiritualité et une religiosité très fortes. Je pense que cela a aidé le travail des missionnaires, que ce soit en Amazonie ou dans les Andes, dans la capacité à développer un travail interculturel de compréhension.

Cela a aussi changé le paradigme même de la mission, désormais davantage basée sur l’écoute des peuples et de leurs cultures, en s’impliquant dans leurs luttes ou dans leur développement intégral. L’Eglise s’adapte aux signes des temps.

L’Eglise péruvienne que le pape François va rencontrer donne parfois l’image d’une Eglise divisée…

Il est certain qu’au sein de la Conférence épiscopale, il existe une diversité d’opinions, en particulier dans le domaine théologique. Au niveau des communautés, le pape va rencontrer une Eglise très proche de son peuple. Pour reprendre l’exemple de Puerto Maldonado, le travail accompli par les missionnaires dominicains depuis longtemps, à l’image de Mgr David Martinez de Aguirre Guinea, évêque du vicariat apostolique, est un travail de proximité important.

Nous parlons là d’un clergé très simple, très impliqué. C’est donc une Eglise très active que François va rencontrer, une Eglise avec peu de ressources et donc très préoccupée de savoir comment elle peut travailler, y compris pour accueillir le pape dans les meilleurs conditions !

Dans le cas de Trujillo, ce sera forcément différent. On parle là d’une Eglise plus urbaine, avec une religiosité très ancienne, mais également très impliquée dans la problématique de la sauvegarde de la Création. Quant à Lima, la «ville de tous les sangs», la diversité sera très visible.

En ce qui concerne la hiérarchie de l’Eglise catholique, on note depuis quelques mois une volonté d’arriver à un consensus de base face à des situations qui ont affecté particulièrement l’institution. En outre, face à la crise politique que connaît le pays, la voix de l’Eglise a été particulièrement appréciée. Face à une hiérarchie parfois conservatrice, il existe une Eglise qui s’implique dans l’option préférentielle pour les pauvres, les défis de Laudato si’, la protection de la Maison Commune.

Justement, quel a été l’impact de Laudato si’ sur l’Eglise péruvienne, de la hiérarchie jusqu’à la base ?

Je pense que le Pérou est l’un des pays où l’encyclique Laudato si’ a été la plus travaillée, y compris au niveau de l’épiscopat. Nous aussi, en tant que Commission épiscopale d’action sociale, nous avons œuvré pour la production et la diffusion d’une version populaire de Laudato si’.

Plus de 4’000 exemplaires ont été diffusés. Nous avons également organisé plusieurs rencontres dans le pays sur ce thème en 2015, dans lesquels ont participé beaucoup d’agents pastoraux ainsi que des responsables de la société civile. Ces rencontres ont été des opportunités de travailler le thème au sein des instances de l’Eglise, mais aussi de dialoguer avec la société civile.

Que représente la venue de François en Amazonie ? Cette visite peut-elle changer quelque chose pour l’Eglise d’Amazonie péruvienne ?

L’impact le plus important sera le renforcement de l’Eglise locale dans ses luttes et ses propositions alternatives face aux problématiques socio-environnementales. Il faut rappeler qu’à Puerto Maldonado, l’extraction minière illégale et informelle est très fortement présente. Elle est très polluante et génère une forte insécurité, des problèmes de traite de personnes et d’autres désastres. Outre la rencontre avec les représentants des peuples natifs d’Amazonie, le pape François va également se rendre au «Principito»,  un foyer d’accueil fondé par le Père Xavier Arbex, un prêtre genevois, qui accueille des enfants victimes directes ou indirectes de cette extraction minière illégale. C’est tout un symbole!

Peut-on attendre du pape un discours plus ferme sur la nécessité d’affronter les problèmes d’environnement ?

Je pense que oui. Même si le contexte politique est difficile, le pape François s’est déjà illustré à plusieurs reprises pour ses prises de positions fortes sur l’éthique, en faveur des droits humains ou contre la corruption. Sur le thème de l’Amazonie, il va avoir un discours fort. D’autant qu’il a déjà lancé le synode pan-amazonien qui se tiendra en octobre 2019. Je pense d’ailleurs qu’il en parlera lors de son passage à Puerto Maldonado en rappelant sa volonté d’une Eglise toujours plus impliquée.

Il va se montrer clair et exigeant sur la responsabilité des Etats quant à la protection de l’environnement et de l’Amazonie en particulier. En ce qui concerne les entreprises, cela reste à déterminer. N’oublions pas tout de même que le pape François a déjà rencontré au Saint-Siège les représentants de différentes compagnies minières multinationales. Je n’ai aucun doute sur le fait que le souverain pontife  va soutenir les droits des peuples natifs sur le thème de l’extraction minière et pétrolière. Il travaille sans relâche sur le thème de la sauvegarde de la Création.

Vous avez évoqué le synode pan-amazonien. Comment a été perçue cette annonce parmi le clergé qui travaille en Amazonie péruvienne ?

Cela a été une bonne surprise ! En fait, c’est un évêque péruvien qui a soufflé l’idée d’un synode pan-amazonien au cardinal brésilien Claudio Hummes, président du Réseau ecclésial pan-amazonien (Repam), en 2017. Avec un objectif: réfléchir de manière plus détaillée sur ce qu’il se passe en Amazonie.

Mgr Claudio Hummes a présenté l’idée au pape François avec qui il entretient des relations amicales et l’idée a mûri pour aboutir à ce synode. Il s’agit de travailler à partir de la propre expérience des évêques d’Amazonie, de faire des propositions communes, de s’appuyer mutuellement, avec l’appui du Saint-Siège.

Comment les peuples indigènes perçoivent-ils la visite du pape ?

J’ai eu des contacts avec plusieurs dirigeants de peuples indigènes d’Amazonie. Pour nombre d’entre eux, l’attente est positive, parce qu’ils voient que l’Eglise les soutient, qu’elle est à leur côté. Ils se sentent en confiance pour évoquer leurs problématiques. Ils voient donc un pape solidaire qui vient visiter une Eglise solidaire. Parallèlement, les peuples amazoniens, dans le cadre de l’Association inter ethnique pour le développement en forêt péruvienne (AIDESEP), tissent depuis longtemps des contacts réguliers avec les différents organes liés à l’Eglise et donc ont confiance dans l’institution. L’Eglise les a déjà accompagnés lors de plusieurs conflits, y compris hors de l’Amazonie.

L’Eglise est souvent le seul recours pour la population indigène | © Jacques Berset

Qu’aimeriez-vous que le pape laisse au Pérou après sa visite ?

Qu’il laisse un agenda lié aux droits individuels et collectifs des peuples à vivre sur et de leurs territoires. Un agenda lié à la protection de la Maison Commune et la responsabilité des divers acteurs. Un agenda qui nous permette d’affirmer que nous sommes confrontés à une crise unique, socio-environnementale. Un agenda qui nous permette de préparer au mieux le synode pan amazonien. Mais aussi un agenda pour notre Eglise locale afin de continuer à travailler pour la Justice, la Paix et la Sauvegarde de la Création. (cath.ch/jcg/be)


  1. Fondée en 1965, la CEAS est un organe de service de la Conférence épiscopale péruvienne, pour l’animation, le conseil, la promotion et la coordination de la Pastorale sociale au niveau national. Elle assure la promotion d’une pastorale des Droits de l’Homme qui consolide la justice, la démocratie, le développement et la paix au Pérou.
  2. Le «massacre» de Bagua, en juin 2009. Pendant plusieurs semaines, quelques 2’500 indiens avaient bloqué un axe routier près de Bagua, au nord-est de l’Amazonie péruvienne. Objectif ? S’opposer à un projet d’extraction pétrolière au cœur de la forêt, un projet signé par Alan Garcia, le président de l’époque, ignorant totalement les droits des peuples à être consultés. Face aux revendications, le président avait envoyé des troupes de police héliportées pour affronter les indigènes armés d’arcs et de lances. Bilan: 33 morts et plusieurs dizaines de blessés.
  3. Phénomène climatique qui touche les côtes du nord du Pérou et de l’Equateur et qui se caractérise par des pluies diluviennes. Au Pérou, en 2017, les précipitations ont fait près de 160 morts et des dizaines de milliers de sans-abri.

 

 

Les communautés indigènes d'Amazonie seront au centre du Synode d'octobre 2019 | © Jacques Berset
18 janvier 2018 | 08:00
par Jacques Berset
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