Ou l’histoire d’un chômeur recyclé

Pérou: Un âne peut cacher un taxi

Pierre Rottet, de l’APIC

Chiclayo, 12 août 2002 (APIC) Affronter les difficultés avec ingéniosité et bonne humeur, c’est ce qu’un Péruvien est parvenu à faire. Dans un pays où souvent l’imagination devient l’unique alliée pour survivre, où un rien même un vélo revu et corrigé peut servir de taxi, la débrouillardise règne en maître. Y compris pour notre Péruvien en question, qui avait pour toute richesse un âne encore à sa disposition. Un outil de travail, un âne-taxi, pour conduire passagers ou marchandises. Encore fallait-il y penser. Notre histoire.

Les quolibets et les lazzi peuvent pleuvoir, don Isaac Ripalda n’en a cure. Lui et son âne-taxi poursuivent leur bonhomme de chemin, dans les rues de cette petite localité rurale de Pucala, près de Chiclayo, au nord de Lima, au Pérou.

Ils peuvent bien rire, amusés, moqueurs, élogieux pour son idée où même parfois envieux, les «compadres», confie-t-il au quotidien «El Comercio». Avec son âne-taxi, et sa petite voiturette attelée, Isaac gagne sa vie. Du moins pour nourrir sa famille et envoyer ses 6 gosses à l’école. L’essentiel, si l’on additionne encore quelques habits ou une «chicha» suffisamment fraîche pour être bue en cas de grosse soif, dans cette chaude région du pays.

Isaac est noir. Comme beaucoup de ses compatriotes dans cette partie du Pérou qui borde l’océan, il est l’un des descendants de cette race que l’histoire s’est un jour chargée d’emmener ici, il y a quelques siècles.

Pour Isaac, la bonne cinquantaine, tout a commencé, ou recommencé le jour où il a été licencié de son travail, après 26 ans de bons et loyaux services. Merci et au revoir. Et sans indemnité. Comme si les petites gens pouvaient en revendiquer une. Les assurances maladies? Trop chères. Quant au chômage, mieux vaut ne pas en parler. C’est du reste un mot inconnu ici. Qui oblige à compenser, par l’imagination et la créativité, par la débrouille, si l’on veut éviter la misère crasse.

Coup du sort?

Et de l’imagination, l’homme en a. D’autant que l’idée de créer son âne- taxi est née d’un autre mauvais coup du sort. Pour s’en sortir, Isaac avait acheté il y a quelques mois une mobylette sur laquelle il avait bricolé une plate-forme suffisamment grande pour y transporter au marché du chef lieu, Pucala, les produits agricoles du terroir local. C’était sans compter avec les voleurs, avec les délinquants qui le privaient une nouvelle fois de son gagne-pain.

Louer un autre véhicule de transport? Le manège sera bien vite abandonné. La location à elle seule engloutissait le fruit de son travail. Lassé, Isaac demande un prêt de 200 soles, une cinquantaine de dollars, et se met à construire, à bricoler surtout, avec l’aide de l’un de ses fils, une petite charrette, que l’âne, désoeuvré et qui n’en faisait pas une à la maison, allait allègrement tirer. Une semaine après, le nouveau transporteur de charges et de personnes déambulait dans les rues du bourg, puis du bourg à la ville, et jusque dans les marchés les plus reculés et escarpés du coin, difficiles d’accès pour tout le monde. Sauf pour un âne, fût-il tireur d’une charge de 600 kilos, ou de quelques paresseux passagers.

Aujourd’hui, tout le monde en profite, y compris ses premiers détracteurs. D’autres songent à l’imiter. Mais Isaac n’entend pas se laisser détrôner facilement. «Je demanderai des droits d’auteur, assure-t-il mi-figue mi- raisin, visiblement heureux de sa nouvelle situation. Même des entreprises ont désormais recours aux services de son âne. Qui passe là où la plupart des moteurs s’arrêtent et où les jambes flageolent, fatiguées.

Rien ne ressemble plus à une administration.

Don Ripalda bombe le torse, aujourd’hui, lorsqu’il s’arrête pour écouter les compliments de la plupart de ses concitoyens. Le plus drôle, enfin, manière de parler, est que la municipalité de Pucala tente maintenant d’imposer un impôt, à Isaac et son âne-taxi, le même que pour n’importe quel taxi. En quoi, rien ne ressemble plus à une administration qu’une autre administration, du Pérou ou d’ailleurs. Surtout lorsqu’il s’agit de prélever de l’argent.

Mais don Isaac ne veut pas s’en laisser compter. Plutôt acheter un bon fourrage pour son outil de travail, son âne nommé «Como Tu» (Comme Toi), pas polluant pour un ou, ou si peu, lorsqu’on ne fait pas attention où l’on met les pieds. (apic/pr)

12 août 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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