Etats-Unis: Sur fond de scandale d’abus sexuels, Mgr Chaput remplace le cardinal Rigali
Philadelphie, une crise sans précédent
Philadelphie, 20 juillet 2011 (Apic) Mgr Charles Chaput remplacera le cardinal Justin Rigali à la tête du diocèse de Philadelphie, aux Etats-Unis, a annoncé le Saint-Siège le 19 juillet 2011. Depuis plusieurs mois, l’archevêché est en proie à un scandale de pédophilie sans précédent.
Voici près de 10 ans que les diocèses des Etats-Unis sont ébranlés par les accusations et révélations d’abus sexuels commis par des prêtres. Le scandale avait éclaté en 2002 à Boston, avant d’atteindre, entre autres, Los Angeles, Kansas City et Memphis. Mais selon la chaîne d’information américaine CNN, le cas de Philadelphie est différent. D’une part, parce qu’il prouve que ces crimes ne font pas partie du passé, contrairement à ce que l’Eglise catholique américaine laissait entendre. D’autre part, parce que la hiérarchie de l’institution est directement visée, pour la première fois dans le pays.
Adoptée en 2002, après le scandale de Boston, la réforme des évêques américains dans le domaine établissait une tolérance zéro envers les prêtres connus pour avoir abusé d’enfants, l’obligation de reporter les allégations d’abus aux autorités et la création de conseils de laïcs pour répondre aux accusations. Dès lors, «l’histoire que les évêques catholiques ont essayé de raconter est que, oui, la crise des abus sexuels est terrible, mais que c’est du passé», estime John Allen, vaticaniste à CNN. Cependant, le cas de Philadelphie prouve que des prêtres, faisant l’objet d’accusations crédibles d’abus sexuels, travaillaient encore dans des paroisses du diocèse en février 2011. Pour Jeffrey Anderson, un avocat qui a représenté des centaines de victimes d’abus, l’Eglise «chante une chanson différente, mais prend le même type de mesure pour se protéger.»
Pour la première fois, un membre de la hiérarchie est accusé d’avoir couverts les abus. Mgr William Lynn, ancien secrétaire pour le clergé, aurait permis à des prêtres criminels de fréquenter des enfants. Si la poursuite dont il fait l’objet devait déboucher sur une condamnation, les autorités pourraient à l’avenir tenir l’Eglise pour responsable des abus. Patrick Wall, consultant pour les victimes d’abus sexuels, espère que, sous la menace de la prison, les évêques changeront leur manière d’agir avec les prêtres criminels.
37 prêtres accusés d’abus sexuels
En février, un rapport d’un Grand jury – jury américain chargé d’investiguer sur des crimes présumés – accusait l’archevêché de Philadelphie de n’avoir pas enquêté sur des accusations d’abus sexuels commis par des prêtres sur des mineurs. Par la suite, le procureur fédéral a inculpé quatre prêtres et un enseignant d’une école catholique pour viol et agression sexuelle sur de jeunes garçons, ainsi que Mgr William Lynn pour avoir mis en péril ces enfants.
Selon le rapport du Grand jury, 37 prêtres faisant l’objet d’accusations d’abus sexuel exerçaient un ministère dans le diocèse de Philadelphie. Si, dans un premier temps, le cardinal Rigali n’a pas répondu directement aux conclusions du Grand jury, il a fait ensuite suspendre 29 des prêtres désignés. Et de s’excuser pour les abus commis: «Je suis vraiment désolé du mal fait aux victimes de ces abus et aux membres de notre communauté qui souffrent de ce grand crime.»
Démissionnaire à 76 ans
Le 19 juillet, la presse américaine a pris connaissance de la démission du cardinal Rigali et de la nomination, à la tête du diocèse de Philadelphie, de Mgr Chaput. Bien que le cardinal ait annoncé le même jour, lors d’une conférence de presse, que sa démission n’était en rien liée au scandale, CNN et le quotidien «The New York Times» s’interrogent sur le départ du prélat de 76 ans. Car tout évêque ne prend pas systématiquement sa retraite à 75 ans. Selon le jésuite Thomas Reese, interrogé par «The New York Times», «comme le cardinal a plus de 75 ans, vous ne pouvez considérer qu’il démissionne à cause des scandales. Le Vatican ne veut certainement pas donner l’impression qu’il a été forcé.»
Mgr Chaput, futur chef de l’archevêché d’un million et demi de fidèles, est un capucin de 66 ans, célèbre pour son conservatisme et son engagement politique. Archevêque de Denver depuis 1997, il fait partie de la minorité d’évêques catholiques refusant la communion aux politiciens catholiques soutenant le droit à l’avortement. Il est l’artisan de la défaite d’une loi autorisant les mariages homosexuels au Colorado et a condamné l’Université Notre-Dame, une institution catholique, pour avoir accordé un titre honorifique au président Barack Obama. Pour «The New York Times», Mgr Chaput se distingue depuis des années, parmi les leaders catholiques, pour sa promotion agressive des croyances catholiques dans l’espace public. Deuxième amérindien a être nommé évêque catholique aux Etats-Unis, en 1988, il est né en 1944 et a été ordonné prêtre en 1970.
Au cours des dix dernières années, le Vatican a confié à trois reprises des enquêtes internes à l’archevêque: sur les séminaires américains à la suite du scandale des abus sexuels, sur les Légionnaires du Christ suite aux révélations sur la vie de leur fondateur et sur l’évêque australien William Morris, accusé de s’être publiquement déclaré en faveur de l’ordination de femmes et d’hommes mariés.
Coup de balai à Philly
Mgr Chaput n’a donc pas été nommé à la tête d’un des plus puissants archevêchés du pays qu’en récompense de ses bons et loyaux services, mais également pour sa capacité à mener des enquêtes au sein de l’Eglise. Un profil qui pourrait lui être utile à Philadelphie. «Clairement, la nomination signifie une nouvelle voix forte et conservative dans un des postes les plus importants de l’Eglise», estime John Allen, correspondant du «National Catholic Reporter». Mais d’ajouter dans les colonnes du «New York Times»: «Mais si vous considérez la situation sous l’angle de la crise des abus sexuels, vous avez un puissant réformateur et une administrateur de confiance qui va nettoyer la maison.»
A l’annonce de la nomination, les avocats des victimes ont cependant exprimé leur mécontentement. Ils ont rappelé qu’au Colorado, il s’était opposé à une législation qui aurait donné plus de temps aux victimes d’abus sexuels perpétrés par les prêtres pour déposer leurs plaintes. Si chaque évêque américain confronté à une telle proposition législative l’a combattue, l’archevêque amérindien était allé plus loin, prenant la plume pour expliquer son point de vue dans un magazine religieux.
Mgr Chaput gagnera encore en importance et en pouvoir lorsqu’il sera créé cardinal, un titre décerné traditionnellement à l’archevêque de Philadelphie. Il pourrait cependant attendre quelques années avant de revêtir la barrette cardinalice: il reste quatre ans au cardinal Rigali avant de perdre son droit de vote au Collège. (apic/cnn/thenewyorktimes/amc)



