Suisse

Philippe Becquart: «La synodalité, la voie du renouveau pour l'Eglise»

La synodalité, chère au pape François, n’est pas une technique, mais l’être même de l’Eglise. C’est cette redécouverte de ce qu’est l’Eglise qui, appliquée à l’ensemble des baptisés, pourrait bien aider à sortir des nombreuses crises actuelles. Eclairage avec Philippe Becquart, théologien responsable de la formation des Adultes pour l’Eglise catholique dans le canton de Vaud (ECVD).

Philippe Becquart, vous êtes enthousiaste à l’énoncé du mot ‘synodalité’. Est-ce une nouveauté du pape François?
François a véritablement thématisé le concept de synodalité. «C’est le chemin de l’Eglise du troisième millénaire», a-t-il déclaré, en ajoutant même : «le chemin que Dieu attend de l’Eglise», dans son discours, en octobre 2015, à l’occasion des 50 ans de l’institution du Synode des évêques. Depuis sa première exhortation Evangelii Gaudium (La joie de l’Evangile,) en 2013, tous ses textes suivent une certaine herméneutique, c’est-à-dire une interprétation de la synodalité, qui éclaire ses grandes intuitions pastorales. Pour le pape, la synodalité n’est pas une technique ou un remède, mais c’est l’être même de l’Eglise et la voie de son renouveau. Car l’Eglise est synodale par nature.

Mais qu’est-ce que l’on dit quand on dit cela?
Derrière ce mot technique se cache toute une compréhension de l’Eglise qui s’est particulièrement «désenveloppée» depuis Vatican II… Mais le concept n’est pas nouveau : ce qu’il veut dire, c’est que tout baptisé est un « ministre » appelé à annoncer l’Evangile. Autrement dit, nous sommes chacun, prêtres et laïcs, «disciples-missionnaires», disciples appelés à marcher à la suite du Christ et à l’annoncer selon l’état de vie et les lieux existentiels de nos engagements (famille, travail, mouvements, paroisses, communautés, société…). La synodalité, c’est le Peuple de Dieu qui chemine ensemble à la suite du Christ. Ce qui fonde cet être ensemble synodal, c’est le baptême. Le reste relève d’un dévoilement de nos vocations propres, en fonction des charismes et des ministères que le Seigneur nous a donnés ou confiés.

Comment a évolué notre compréhension de l’Eglise au fil du temps ?
La figure de l’assemblée des baptisés que l’on nomme Eglise a largement évolué au cours des siècles. De type épiscopal dans les premiers siècles de l’Eglise, avec ses nombreux conciles pour formaliser le contenu de la foi, elle devient de plus en plus paroissiale, avec son curé, jusqu’à la Réforme. Le concile de Trente, en réponse à la Réforme, va formaliser, dans la liturgie et dans l’organisation territoriale de la paroisse, la figure centrale du prêtre. Nous avons une Eglise pyramidale, avec au sommet, le pape, les évêques, puis les prêtres et, tout en bas, les baptisés. Mais la charge pastorale revient en propre au prêtre qui est le pivot de la structure ecclésiale.

Il faut attendre le XXe siècle pour voir les choses évoluer…
Avec Vatican II, les baptisés laïcs changent de statut et deviennent aussi des missionnaires. Mais seulement dans leur champ propre: le monde. La division – que portent peut-être encore les constitutions Lumen Gentium et Gaudium et Spes (Vatican II)– est la suivante: la charge spirituelle, le bien des âmes, revient au ministre. Et le laïc, lui, est missionnaire ad extra: le Peuple de Dieu va témoigner du Christ dans la réalité du monde.

Pour le pape, la synodalité veut dire: penser l’Eglise à partir de ceux qui la font, les baptisés.

Depuis ces dernières décennies toutefois, l’apostolat des laïcs a évolué considérablement. Et dans le concept de « disciples missionnaires » que propose François, le baptisé reçoit lui aussi la charge d’annoncer l’Evangile et porte avec le prêtre le bien des âmes, y compris au sein de l’Eglise. Pour le pape, la synodalité veut dire: penser l’Eglise à partir de ceux qui la font, hommes et femmes, tous les baptisés. C’est une théologie du baptême, du peuple de Dieu, de la sainteté.

Cette division – ministres à l’intérieur et laïcs à l’extérieur – n’est donc plus d’actualité
Aujourd’hui, le gros de l’agir pastoral est porté par des théologiens et des laïcs formés. C’est une force pour l’Eglise, mais c’est aussi un problème. Premièrement, car la structure canonique (droit de l’Eglise) reste axée sur l’idée que la charge pastorale est l’affaire du prêtre. Deuxièmement, la raréfaction numérique du nombre de prêtres. Troisièmement, une déficience en termes de compétences autres que strictement théologiques.

Etre appelé au sacerdoce ne signifie pas forcément avoir des aptitudes de manager, d’organisateur d’une chaine complexe de tâches où le prêtre s’épuise. Le ministre devient administrateur et beaucoup de prêtres se retrouvent dépossédés de leur vocation initiale. Beaucoup disent qu’ils ne vivent pas ce pour quoi ils ont choisi une vie toute donnée au Christ. C’est une souffrance et parfois même un drame.

Etre appelé au sacerdoce ne signifie pas forcément avoir des aptitudes de manager.

Et c’est là que peut se présenter des cas d’abus?
Comme dans la société, il y a d’abord des problèmes liés aux déséquilibres humains: des problèmes d’incohérence, de dysfonctionnement psychologiques, d’autoritarisme, de double-vie, d’orientations sexuelles pas assumées. Mais il y a aussi une difficulté d’ordre théologique, voire idéologique: la représentation du prêtre et du ministère. Et c’est ce que l’on constate dans la crise des abus en Eglise.

La théologie sans cesse invoquée du prêtre alter-Christus (le prêtre agit au nom du Christ dans les actes sacramentels), voire du prêtre ipse-Christus (le prêtre est le Christ lui-même), comme le dit par exemple le cardinal Sarah, est potentiellement ravageuse. Elle place le prêtre dans une sorte de transcendance absolue qui risque de le déraciner de toute contextualisation humaine, affective et sexuelle, et même spirituelle. Cela peut effectivement se constater dans des cas d’abus sexuels: il est aisé de passer d’une vision théologique, spirituelle, voire mystique, à une sexualité perverse, à un autoritarisme destructeur.

Sans compter que le prêtre incarne une figure paternelle…
Le prêtre ne peut pas être pas le père des laïcs, comme un père de famille s’occupe de ses enfants. Car dans ce cas, nous ne sommes plus du tout dans le schéma d’une responsabilité baptismale partagée. Tout est lié, il ne faut pas croire qu’il n’y a pas de lien de causalité entre une représentation du prêtre, de son ministère et de l’Eglise, et la mise en œuvre concrète d’une certaine vision de la gouvernance d’équipe, de la mission, etc.

Le prêtre comme un frère qui chemine dans la communauté.

Cela suppose de revisiter les représentations que nous avons du ministère…
La vision synodale oblige, en quelque sorte, à passer de la figure du « prêtre-père » qui dirige – ou de l’époux qui commande –, à celle du frère qui chemine. Fondamentalement, c’est une libération, à la fois au niveau affectif, psychologique et humain. Un frère, il chemine dans la communauté, il fait confiance et il délègue. Parfois, il demande de l’aide, parfois il chute, parfois il est devant, derrière ou dehors. Il n’est pas dans une représentation qui l’oblige à être ce qu’il n’est pas. D’ailleurs, j’ai moi-même constaté que certains prêtres, dans leur manière d’exercer leur ministère, s’inspirent de cette figure du frère qui chemine avec. C’est alors une grâce pour le prêtre, mais aussi pour la communauté qui ne peut vivre sans le pasteur.



Philippe Becquart est un théologien français, natif du Vaucluse (France). Etabli à Fribourg depuis plus de vingt ans, après une formation en droit et en sciences politiques, il y a effectué ses études de théologie. Il a enseigné la philosophie pendant dix ans.
Marié et père de famille, il a été engagé en 2016 à la tête du département des Adultes de l’Eglise catholique dans le canton du Vaud (ECVD).

N’est-ce pas contradictoire avec le fait que le prêtre représente Jésus?
C’est justement une des lumières fondamentales du christianisme: Jésus est le Fils et il nous apprend à être des fils et des frères. Il est le Fils qui nous apprend la vraie filiation et la vraie fraternité. La façon dont Jésus chemine avec ses apôtres, ses disciples, hommes et femmes, nous montre comment vivre la fraternité du Fils. Être frères et sœurs dans le Christ. Il n’y a pas autre chose à inventer, que la vraie filiation que nous apprend le Fils.

Et n’est-ce pas aussi l’attitude du pape François?
Mais bien sûr! Vous voulez savoir ce qu’est la vision synodale de François, observez-le lors des Synodes. Que ce soit lors des synodes sur la famille, en 2014-2015, sur les jeunes, en 2018, ou sur l’Amazonie, en 2019, le pape François adopte un comportement et de père et de frère, et il dévoile ce qu’est la synodalité. C’est-à-dire, il permet à l’Esprit-Saint de parler à son Eglise. Cela suppose de sortir des textes préparés, d’accepter de remettre en cause les schémas préconçus, et d’oser faire autrement que comme on a toujours fait. La synodalité exige de l’audace, parce qu’elle crée de l’inattendu, du différent, de l’inconfort…

La synodalité ne passe pas d’abord par des changements de structure, mais par une conversion personnelle.

Cela suppose donc de changer, voire de bousculer les structures?
Changer les structures ne change pas les problèmes. Je ne pense pas que la synodalité passe d’abord par des changements de structures, mais plutôt par des conversions personnelles. La transformation pastorale passe avant tout par une conversion, dont la première condition est d’accepter de se laisser regarder par le Seigneur. Les prêtres, les baptisés ne peuvent espérer une Eglise qui écoute, qui parle vrai, qui accompagne, qui discerne, qui sert les plus pauvres… sans une conversion de toute la communauté.

C’est la responsabilité que nous avons chacun à assumer en conscience et devant le Seigneur. Le risque serait de passer du cléricalisme des prêtres au cléricalisme des laïcs. Cela ne m’intéresse pas spécialement. C’est même ce que je redoute comme on le voit d’ailleurs avec plusieurs revendications au sein de l’Eglise en Allemagne. Que l’on arrive à plus de désunions, voire à une forme de schisme pratique, ce n’est pas ce que je souhaite.

Que préconisez-vous alors?
Les laïcs, hommes et femmes, doivent redécouvrir leur baptême, c’est cela le grand défi. Si l’Eglise aujourd’hui, avec le peu de moyens qu’elle a, devait s’atteler à une tâche, ce serait de permettre aux laïcs de redécouvrir toute la potentialité de leur baptême. De cette tâche-là, naîtra un renouveau de la mission, de la famille, de la diaconie. Faire confiance aux femmes, aux pauvres, par exemples. Et il ne faut pas avoir peur de penser l’altérité: l’altérité dans les ministère, l’altérité homme-femme, l’altérité pauvre-riche, etc. Ce qui constitue également un grand chantier de la synodalité. (cath.ch/gr)

Comment le concept de synodalité est applicable à votre échelle, pour l’Eglise du canton de Vaud (ECVD)?
Avec l’ECVD, nous arrivons au terme de deux ans de réflexion sur la synodalité. Au départ, nous sommes partis des difficultés rencontrées en pastorale territoriale, dans nos Unités pastorales. Nous avons essayé de comprendre pourquoi la pastorale territoriale est si complexe? Pourquoi est-ce que l’on constate des blocages importants? La réflexion est partie de l’équipe pastorale, de la place du curé modérateur, des structures, des modes de gouvernance, etc.

Avec un groupe de réflexion – composé du vicaire épiscopal Christophe Godel, de son adjointe Béatrice Vaucher, du philosophe Grégory Solari et de moi-même – nous avons pu faire entendre ce mot et l’expliciter, dans les différents services que nous avons visités. Nous avons ensuite proposé une démarche pour tenter de mettre en œuvre cette prise de conscience de la synodalité de l’Eglise dans notre agir pastoral. Nous avons effectué un travail plus approfondi avec quatre équipes pastorales – à Morges, Prilly-Prélaz, Montreux et Notre-Dame à Lausanne.

Chaque territoire, selon ses ressources, se crispe sur des nœuds. La synodalité n’est pas une thérapeutique pour soigner tous les maux de nos équipes pastorale. Ce n’est pas non plus une technique pour changer nos structures. Toutefois, huit attitudes au cœur de l’agir synodal ont émergé de ces consultations et permettent de travailler à la conversion de nos équipes : écouter, parler vrai (parrhésie), cheminer, accompagner, discerner, décider, servir, célébrer. Il s’agit d’une orientation synodale, d’un processus de réflexion à mener en équipe. Et surtout, chaque attitude suppose une conversion personnelle, dans la manière d’être en relation à l’autre et à l’Eglise. GR

Philippe Becquart, théologien laïc en poste à responsabilité dans l'Eglise catholique du canton de Vaud | © Grégory Roth
19 juillet 2020 | 17:00
par Grégory Roth
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