François Haguenau | © Yann Arthus Bertrand
Suisse

Philippe François: «Le lien à la Bible est très profond dans la poésie suisse»

La rencontre entre Bible et poésie le passionne. Dans une anthologie publiée l’automne dernier, De la Bible au poème (Ed. Labor et Fides),le pasteur alsacien Philippe François montre comment la Bible sert d’inspiration et de repoussoir à travers les siècles, de Victor Hugo à Jacques Prévert, sans oublier les auteurs suisses comme Francine Carillo, Jacques Chessex ou Philippe Jacottet.

Matthias Wirz – Adaptation: Carole Pirker

Avec ce regard inédit sur cinq siècles de poésie francophone inspirée par les Écritures, c’est un continent littéraire souvent méconnu que nous dévoile Philippe François (voir encadré ci-dessous). Pour composer cette volumineuse anthologie, il a rassemblé des autrices et auteurs protestants, catholiques, juifs, agnostiques ou athées, des plus contemporains (Frédéric Boyer, Sylvie Germain, MC Solaar) aux plus anciens (Clément Marot), des plus pieux (Paul Claudel) aux plus insolents (Serge Gainsbourg).

L’auteur poursuit en fait son travail amorcé dans son Anthologie protestante de la poésie française et invite ici le lecteur à redécouvrir la Bible au travers de poèmes du 16ᵉ siècle à nos jours, inspirés d’un épisode ou d’une figure biblique. La démarche n’est ni confessionnelle, ni théologique: elle est culturelle, littéraire, et humaniste.

Cette anthologie comble en fait un vide…
Philippe François: oui, je me suis rendu compte que l’anthologie biblique de la poésie française n’existait pas, et qu’il fallait à la fois que je fasse une anthologie biblique et une contre-ontologie, en réunissant des textes un peu curieux et anormaux…

Comme ce texte de Jules Vernes, qui paraphrase le Psaume 129?
Effectivement, c’est une bizarrerie. On ignore ce qui l’a motivé car Jules Verne n’est pas un poète et il n’est pas particulièrement influencé par le christianisme. Dans le même ordre d’idée, j’ai inclus la traduction d’un psaume par Jean de La Fontaine. On sait qu’à un moment donné, il a dû donner des gages de christianisme au roi de France, et qu’il a donc publié à l’époque une anthologie de poésie biblique.

Jules Verne photographié par Félix Nadar. vers 1878 | Domaine public

Est-ce que les Écritures constituent en Occident la matrice de l’écriture poétique?
Oui, c’est une des matrices essentielles, jusqu’au 18e, 19ᵉ siècle, l’autre matrice étant l’Antiquité gréco-latine. Mais quand je lis les poètes d’aujourd’hui, on sent que cette matrice n’est plus du tout présente, car la culture biblique tend à disparaître, d’où l’intérêt aussi d’écrire cette anthologie, qui est une sorte de témoignage du passé. 

Pour les croyants, la Bible est une parole toujours vivante. Est-ce aussi le cas pour les poètes?
Disons que certains sont éblouis par le texte biblique, comme Paul Claudel, le grand poète catholique, mais pour d’autres, la Bible est une source d’inspiration quasiment négative. Je pense par exemple à Charles Baudelaire à propos du reniement de Pierre. C’est une référence, mais on sent que cette référence ne l’inspire pas, en tout cas pas de façon positive, puisqu’il termine en disant «Pierre a renié le Christ et il a eu raison». 

«Certains sont éblouis par le texte biblique, comme Paul Claudel, le grand poète catholique, mais pour d’autres, la Bible est une source d’inspiration quasiment négative.»

Quand Jacques Prévert écrit: «Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y! Et nous, nous resterons sur la terre qui est quelques fois si jolie, avec ses mystères de New York, et puis ses mystères de Paris qui valent bien celui de la Trinité». Il détourne de manière presque insolente une référence biblique. Peut-on parler de trahison?
Non, le terme trahison ne convient pas. Il y a un jeu avec le texte biblique, parce que c’est la référence culturelle commune de l’époque et elle le restera jusqu’au XXᵉ siècle. Gabriel Vahanian, mon maître en théologie, citait souvent ce beau texte de Jacques Prévert, mais c’est un jeu. Il ne faut pas y voir plus que cet esprit français un peu frondeur.

Au fond, que reste-t-il de la Bible quand on en fait un poème?
C’est une invitation à la lire, comme une sorte de prédication qui renvoie au texte biblique. Personnellement, je le vois comme une sorte d’hommage à la puissance d’un texte biblique, même quand il est négatif.

Quand on écrit de la poésie, il n’est donc pas nécessaire d’être croyant pour se laisser inspirer par la Bible?
Non, c’est un texte qui est à la disposition de toutes et de tous. Je suis toujours surpris que l’on dise parfois qu’il y a quelques reprises blasphématoires. Chacun est libre d’interpréter le texte comme il le souhaite. C’est un des grands principes du protestantisme. Je suis pasteur, donc très sensible à cet aspect. 

«Je suis toujours surpris que l’on dise parfois qu’il y a quelques reprises blasphématoires. Chacun est libre d’interpréter le texte comme il le souhaite.»

Mais si on n’adhère pas à la croyance qui a soutenu la rédaction de ces textes, est-ce juste une forme ou une idée que l’on reprend?
Il est très difficile de répondre à cette question. L’influence que peut avoir le texte biblique est un peu mystérieuse. Il a bien sûr une influence sur les chrétiens, mais aussi sur les non-chrétiens, d’une façon ou d’une autre. Positive, neutre, négative, qui sommes-nous pour juger? J’aime bien cette formule empruntée à Jean-Luc Godard. Il disait: «Dieu reconnaîtra les siens». Il est très difficile de savoir ce qui motive un auteur à se laisser inspirer par la Bible et le poids qu’il lui accorde. 

Avez-vous un exemple?
Oui, celui de Jacques Chessex, un très grand auteur suisse, grand romancier, mais aussi grand poète, qui n’est pas obligatoirement influencé par la Bible. Puis un jour, il décide d’écrire un livre dans lequel tout pasteur protestant peut se reconnaître (La confession du pasteur Burg, en 1967, ndlr). Il s’en dégage une orthodoxie protestante assez surprenante et magnifique, que l’on peut utiliser dans la liturgie.

Quand vous lisez des poésies de non-croyants qui s’inspirent de la Bible, qu’est-ce que ça dit de neuf au théologien et au pasteur que vous êtes?
Toute interprétation biblique m’intéresse. Le poète et écrivain français Olivier Cadiot, par exemple, a traduit les psaumes dans la Bible (La Bible, Nouvelle Traduction, Ed. Bayard, 2001, ndlr), et c’est un chef d’œuvre absolu. Je connais un peu Olivier Cadiot, mais j’ignore s’il se définit comme croyant. Pourtant, sa traduction est magnifique et on peut utiliser ce texte superbe dans la liturgie. Lors d’enterrements, je lis d’ailleurs le psaume 90 dans la traduction d’Olivier Cadiot, et personne ne m’a jamais fait de remarque à ce sujet.

En dehors des psaumes, il y a bien d’autres textes bibliques et en particulier d’autres épisodes qui ont été inspirants pour les auteurs francophones
Oui, ils se sont beaucoup intéressés au personnage de Jonas, depuis le 17ᵉ siècle et jusqu’au 20ᵉ siècle. C’est le cas de Jean-Paul de Dadelsen, le grand poète alsacien qui est un proche de Camus, dont l’ouvrage posthume s’intitule justement Jonas. Et en Suisse, la théologienne et poétesse Francine Carillo a repris tout le texte de Jonas. Elle l’a retraduit et paraphrasé et selon moi, c’est un chef d’œuvre absolu, que je conseille à tous (voir encadré).

Retrouvez l’entretien complet dans le podcast de l’émission radio «Babel»

Est-ce que la poésie biblique des auteurs suisses de votre anthologie a quelque chose de particulier?
Sans vouloir gêner personne, il faut reconnaître que jusqu’au 20ᵉ siècle, la poésie suisse est assez secondaire, dans le domaine francophone. En revanche, à partir du 20ᵉ siècle, ce sont les Suisses qui dominent, avec Ramuz, Cendrars, Philippe Jaccottet. Et donc, j’ai découvert une tradition poétique suisse que je ne connaissais pas. En fait, sa particularité tient à son lien au texte biblique, qui est très profond. Peut-être est-ce dû au protestantisme, qui est très dense dans certaines régions de Suisse. Sinon, j’ai aussi découvert Edmond-Henri Crisinel, un très grand poète (poète et écrivain vaudois, 1897 – 1948, ndlr). Il a écrit quelques poèmes très courts sur la Bible qui sont absolument sidérants de densité et de beauté.C’est très puissant.

On dit parfois que la Bible est un miroir de nous-même. Est-ce que la poésie biblique parle aussi de nous?
Oui, mais il faut dire qu’avant même d’être liée à l’histoire de la littérature et ses différentes traditions, la poésie biblique est destinée à la communauté et qu’elle est faite pour se lire en commun. Cela dit, la littérature contemporaine est beaucoup plus centrée sur l’individu que dans les siècles passés. Ainsi, les tendances relativement récentes de la poésie nous invitent à nous interroger sur nous-même, et c’est une très bonne chose, du point de vue chrétien. (cath.ch/cp/bh)

De la Bible au poème, de Philippe François, Labor et Fides, 2025, 479 p.

Un spécialiste de la poésie biblique
Né le 8 décembre 1961 en Lorraine, Philippe François est un théologien et pasteur luthéro-réformé français, spécialiste de la poésie de langue française en lien avec le protestantisme. Il a publié deux anthologies et plusieurs articles à ce sujet. Après une thèse intitulée L’Idée de télévision protestante : Principe protestant et Télévision d’auteur, sous la direction de Gabriel Vahanian, il a aussi signé trois films documentaires sur le culte et la poésie biblique. Il est enfin concepteur d’expositions d’art contemporain sur la Réforme protestante. CP

Le Jonas de Francine Carrillo
Jonas s’enfonce dans le silence de l’en-bas
Et l’abîme sur lui referme son bras.
La mort va le prendre,
Rien n’est plus à attendre,
C’en est fini de lui et de son ancien souci.
Mais une vague soudain l’emmaillote
Et l’avale sans manière pour le conduire
Au seuil d’un étrange sanctuaire.
Le voici recueilli, trois jours et trois nuits,
Dans le sein d’un poisson, bercé par d’insolites eaux amniotiques.
Francine Carillo, in: Jonas. Comme un feu dévorant, Labor et Fides, 2017

François Haguenau | © Yann Arthus Bertrand
27 février 2026 | 17:00
par Rédaction
Temps de lecture : env. 7  min.
Bible (183), Chessex (1), Littérature (54), Pasteur (22), Paul Claudel (2)
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