Une intervention contraire à l’Evangile
Pinochet: Virulente lettre ouverte au pape du professeur-chanoine François Houtart
Bruxelles, 26 février 1998 (APIC) Le chanoine belge François Houtard, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain, s’en prend en termes vifs au pape, dans l’affaire Pinochet. Il lui demande ni plus ni moins de démissionner. La réaction du professeur fait suite à la démarche officielle du Vatican effectuée il y a deux mois – reconnue le 19 février seulement – à la demande des autorités chiliennes pour libérer Pinochet, toujours retenu à Londres.
L’auteur de plusieurs livres sur l’Amérique latine dit avoir bien connu Jean Paul pendant une trentaine d’années avant qu’il ne devienne pape. «Il n’a pas changé, écrit-il, son anticommunisme viscéral ne l’a pas quitté. Selon lui, Pinochet a débarrassé son pays du marxisme. C’est un grand mérite à ses yeux».
«Aucune raison juridique ni humanitaire ne peut être invoquée pour passer l’éponge sur des crimes contre l’humanité», écrit le chanoine Houtart. Il le fait dans une lettre ouverte adressée au pape, publiée par l’hebdomadaire «Témoignage Chrétien» du 25 février, sous le titre: «Jean-Paul II doit-il démissionner?».
Disant avoir appris par les médias «votre intervention» (du pape) «auprès des autorités anglaises et espagnoles», François Houtart fait part de la «peine profonde» qu’il en a ressentie. Ayant présidé la session du Tribunal des peuples sur l’impunité en Amérique Latine à Bogota en 1991, il a pu, écrit-il, «personnellement (se) rendre compte de l’horreur qu’a signifiée le régime politique dirigé par les militaires au Chili». Et il signale que ce tribunal s’est prononcé sur le cas chilien en dénonçant «l’impunité que s’étaient attribuée les auteurs des crimes, avant d’accepter le passage à une démocratie contrôlée».
Une clémence qui n’a rien d’évangélique
Le chanoine Houtart s’insurge: «Parler de réconciliation dans le cas du Chili n’a aucun sens, tant que les coupables ne reconnaissent pas leur faute. Après cela, mais après cela seulement, les victimes et les responsables du bien public peuvent faire preuve de clémence. La position que vous avez prise entre en contradiction avec les principes élémentaires de toute morale, y compris celle de l’Evangile, qui exige la contrition du pécheur. Faire table rase du passé signifie également ignorer la fonction d’un régime politique qui contribua à faire entrer le pays dans le système économique néo-libéral, que par ailleurs vous venez de condamner lors de votre voyage au Mexique. Quant aux avocats les plus ardents d’une certaine réconciliation au Chili, ils appartiennent principalement à des milieux sociaux qui ont largement profité de l’inégalité sociale dramatiquement accrue au cours des dernières années».
Le professeur Houtart rappelle encore à Jean Paul II l’envoi effectué par lui il y a trois ans dans le cadre du 50e anniversaire du mariage d’Augusto Pinochet, d’une photo dédicacée du pape et d’une lettre du cardinal Sodano, secrétaire d’Etat du Saint-Siège (et ancien nonce au Chili), saluant en la personne du général et en celle de son épouse «un couple chrétien exemplaire», ce qui avait «fortement heurté un grand nombre de chrétiens chiliens». «Venant de votre part et de celle du plus haut personnage de la Curie romaine, on ne pouvait guère estimer qu’il s’agissait d’une simple question de vie privée», relève-t-il.
Un objet de scandale
Le signataire se demande dans quelle mesure un pape qui ne peut résister aux pressions internes ne devrait pas démissionner. «Vous avez, dit-il, fait l’objet de pressions de la part de certains membres de l’administration centrale de l’Eglise, bien connus pour leur sympathie envers tout ce qui, dans le passé, a pu contribuer à la chute du communisme ou à ce qu’on qualifiait de communisme. Il semble que pour eux, les mérites acquis en la matière excusent n’importe quel crime. L’image qu’ils donnent de l’Eglise est l’objet de scandale et beaucoup de chrétiens affirment aujourd’hui, avec raison, que ce n’était pas à cette Eglise qu’ils appartiennent. Dans la mesure où vous aussi cautionnez de telles positions, on ne peut éviter d’identifier l’Eglise avec les pouvoirs oppresseurs, quelle que soit par ailleurs la teneur de certains discours. Si, au contraire, vous ne pouvez plus tenir tête aux pressions internes, ne serait-il pas temps de laisser à votre successeur le soin de le faire ? «
Avant d’exprimer ses «sentiments respectueux», le chanoine Houtart dit espérer que le pape comprendra que des chrétiens se sentent concernés par de telles questions, «en vertu d’un souci de justice et d’humanité pour les innombrables victimes du général Pinochet et finalement par adhésion aux valeurs du Royaume telles qu’elles sont exprimées dans l’Evangile «. (apic/cip/pr)



