Nigeria: Rencontre avec Mgr Callistus Valentine Chukwuma Onaga, évêque d'Enugu

Plus d’un demi-million de chrétiens ont déjà fui les terroristes de Boko Haram

Fribourg, 26 octobre 2013 (Apic) Plus de 1’100 personnes ont trouvé la mort depuis mai dernier au Nigeria au cours d’attaques meurtrières de la secte islamiste Boko Haram. Le mouvement terroriste fondé par Mohamed Yusuf en 2002, dont le nom en haoussa signifie «l’éducation occidentale est un péché», veut instaurer un Etat régi par une loi islamique rigide. Le Nord du pays, majoritairement musulman, se vide de ses chrétiens – plus d’un demi-million ont déjà fui les pogroms et les discriminations – tandis que dans le Sud, à majorité chrétienne, la situation est, pour le moment, plutôt calme.

L’Apic a rencontré Mgr Callistus Valentine Chukwuma Onaga, évêque d’Enugu, au Sud-Est du Nigeria. Il était de passage en Suisse les 26 et 27 octobre à l’occasion de la «Journée en faveur des chrétiens discriminés et persécutés», organisée par «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED) à Lucerne, et son antenne romande et tessinoise, à Villars-sur-Glâne. Cette année, l’œuvre d’entraide catholique a choisi de braquer ses projecteurs sur le Nigeria, qui est, avec ses quelque 170 millions d’habitants, le pays le plus peuplé d’Afrique.

Dans l’Etat d’Enugu, qui appartient à l’ancien Biafra – dont la tentative de sécession entre mai 1967 et janvier 1970 a fait plusieurs millions de morts – la population appartient essentiellement à l’ethnie Ibo, en majorité chrétienne. Cet Etat, qui compte les diocèses catholiques d’Enugu, Awgu et Nsukka, est peuplé majoritairement de catholiques (75%) et de protestants. Ils cohabitent sans trop de problèmes avec des minorités appartenant aux religions traditionnelles, ainsi qu’avec environ 1% de musulmans.

Boko Haram sème la mort dans une grande partie du pays

«Malgré les conflits ethnico-religieux qui divisent une grande partie du pays, notre région est calme et on vit encore aujourd’hui de façon pacifique. Les relations avec la petite minorité musulmane, composée en partie d’Ibos, mais surtout d’Haoussas et de Yorubas, sont bonnes. On vit ensemble sans grandes difficultés», confie à l’Apic l’évêque d’Enugu, une région du Nigeria christianisée il y a un siècle par des missionnaires venus d’Irlande.

Mais depuis que Boko Haram sème la mort dans le Nord et le Nord-Est du pays, d’importantes mesures de sécurité doivent être prises dans l’Etat d’Enugu, notamment lors des grandes fêtes chrétiennes. Les conséquences du conflit interreligieux sur fond de rivalités ethniques se fait désormais sentir dans les Etats méridionaux. Des centaines de milliers de chrétiens sont déjà retournés dans leur région. «Beaucoup de nos gens travaillaient au Nord, des commerçants notamment. Leurs maisons ont été pillées et brûlées par les islamistes, des villages ont été incendiés, en ville des quartiers entiers ont été détruits».

Boko Haram trouve des soutiens au sein même des milieux gouvernementaux

Jonathan Goodluck, un chrétien protestant venant du Sud, avait assuré l’intérim à la tête de l’Etat fédéral depuis février 2010 en raison de l’absence prolongée du président Umaru Yar’Adua, un musulman du Nord, qui était gravement malade. Son élection à la présidence du pays en avril 2011 n’a fait qu’aiguiser les tensions. «Il est de notoriété publique que Boko Haram bénéficie d’un certain soutien populaire, voire même au sein de certains milieux gouvernementaux», assure l’évêque d’Enugu.

L’Eglise, affirme-t-il, cherche à convaincre la population, exaspérée par la corruption qui gangrène le pays, que s’il y a des responsables politiques qui sont corrompus, il s’agit d’individus, et non de chrétiens ou de musulmans en tant que tels. Mais il est difficile de discuter avec des responsables de Boko Haram, «car ce sont des gens sans visage, on ne sait pas qui ils sont vraiment, tout ce que l’on sait, c’est qu’ils reçoivent du soutien – de l’argent et des armes – de l’extérieur».

«Les fidèles sont partis, les églises sont presque vides»

L’évêque soupçonne l’influence de militants d’Al-Qaïda, d’Al Shabaab, venant de la Corne de l’Afrique, de Libye, d’Iran… «Ils s’en prennent aux musulmans qui ne partagent pas leur vue, aux chrétiens aussi. Dans le diocèse de Maiduguri, les islamistes ont déjà brûlé plus de 20 églises catholiques, davantage encore d’églises protestantes. Les fidèles sont partis, les églises sont presque vides». Les diocèses épargnés par les attaques récoltent de l’argent pour la reconstruction des lieux de culte et le salaire des prêtres qui n’ont plus assez de fidèles pour les soutenir matériellement.

«Si nous n’avons pas à faire face aux attentats sanglants, comme dans d’autres régions du Nigeria, les effets des attaques de Boko Haram se font sentir jusque chez nous, bien que nous soyons à 800 km de Maiduguri. Des parents vivent encore dans ces régions, et l’on ne sait pas s’ils vont revenir vivants quand ils se rendent à l’église, car ils sont pris pour cibles par ces terroristes qui veulent instaurer la charia, la loi islamique. Le 1er janvier 2012, Boko Haram a fait savoir publiquement que les chrétiens devaient s’en aller de ces régions: on peut parler en effet d’épuration ethnique!»

Les musulmans modérés sont aussi dans le collimateur des extrémistes

Mgr Callistus Onaga entretient des contacts permanents avec les évêques vivant dans les régions où sévissent les terroristes. «Mgr John Namaza Niyiring, l’évêque de Kano, m’a dit que chaque fois qu’il célébrait la messe, il imaginait que cela pourrait être la dernière fois. L’évêque de Maiduguri, Mgr Oliver Dashe Doeme, a déjà subi trois attaques terroristes, visant ses bureaux et la cathédrale St-Patrick», souligne l’évêque d’Enugu.

Face aux attaques indiscriminées contre les chrétiens, mais également contre les musulmans modérés et les institutions publiques, le président Jonathan Goodluck a proclamé l’état d’urgence dans trois Etats du Nord-Est, en majorité musulmans: Yobe, Borno et Adamawa.

Mgr Uzoukwu témoigne de son espérance à la paroisse de Ste-Thérèse à Fribourg

Présent les 26 et 27 octobre à la paroisse de Ste-Thérèse à Fribourg, à l’occasion de la «Journée en faveur des chrétiens discriminés et persécutés» de l’AED, Mgr Martin Uzoukwu, a témoigné de son espérance. Malgré les attentats qui ont décimé sa communauté, l’évêque de Minna, capitale de l’Etat de Niger, dans le centre-ouest du Nigeria, a estimé qu’il valait mieux ne pas répondre à la violence par la violence. «Les armes ne peuvent pas nous sauver, il faut avant tout transformer le cœur de l’homme», confie-t-il à l’Apic.

«Nous devons suivre le Christ et l’Evangile pour le retour de la paix, et surtout éviter d’assimiler tout musulman à un islamiste extrémiste. Il faut à tout prix refuser de tomber à notre tour dans la haine! «

Sans user de pathos, l’évêque de Minna a minutieusement décrit comment, le matin de Noël 2011, ses fidèles sortant de la messe à l’église Ste-Thérèse de Madalla ont été hachés par les débris de tôle et de béton projetés par l’explosion d’une voiture piégée. Des personnes âgées, des femmes avec leur bébé dans les bras, ont été déchiquetées. «43 personnes sont décédées ce jour-là… J’en ai enterrées en un seul jour 17 dans le cimetière de Madalla… Je n’avais plus de larmes pour pleurer. Beaucoup s’étaient levés et voulaient prendre des armes pour se venger. Je leur ai dit qu’il fallait éviter de se laisser aller à la haine, que c’est Dieu qui se chargerait de faire justice !» Aujourd’hui, près de deux ans après le drame, des blessés sont encore hospitalisés, d’autres sont mutilés à vie. Certains ont encore des éclats logés dans le crâne et resteront à jamais handicapés…

«Dieu ne vas pas abandonner ses enfants, il y a encore de l’espoir»

L’évêque de cette région du Nigeria ravagée par les attentats ne se laisse pas pour autant décourager: «Dieu ne vas pas abandonner ses enfants, il y a encore de l’espoir, la vie continue malgré tout ! Grâce au soutien financier de l’AED, on a reconstruit l’église. Cette aide matérielle est très importante. Quand, de l’extérieur, vous venez nous visiter, manifestant ainsi votre solidarité, vous nous donnez du courage. Vous pouvez aussi faire pression pour que cesse cette violence insensée. Maintenant, les gens reviennent à la messe. Ils disent que s’ils doivent mourir, autant que ce soit dans leur église. J’ai aussi cet esprit de résistance, et je dialogue avec les musulmans, avec leurs imams. La grande majorité d’entre eux condamnent la violence et veulent la paix. Je demande juste qu’ils n’en restent pas aux paroles, mais qu’ils agissent concrètement. Ce sont eux seuls qui peuvent persuader les islamistes d’abandonner la violence…» (apic/be)

27 octobre 2013 | 01:01
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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