Pour info
Les illustrations des reportages sur l’Assemblée d’AD 2000, du 1er au 3 juin 2000, à Fribourg, ainsi que sur le Rassemblement diocésain «Eglise en fête» à Forum Fribourg, le 4 juin 2000, sont à commander à l’agence CIRIC: CIRIC, Chemin des Mouettes 4, CP 405, CH-1001 Lausanne. Tél. ++41 21 613 23 83 Fax. ++41 21 613 23 84 E-Mail: ciric@cath.ch
Paris: Le jésuite Pierre parle avec joie et réalisme de l’Eglise catholique en Inde
«Une Eglise dynamique, mais encore trop riche»
Jean-Claude Noyé, correspondant d’APIC à Paris
Paris, 2 juin 2000 (APIC) Jésuite français arrivé en Inde en 1937, le Père Pierre Ceyrac s’est battu toute sa vie pour le droit des pauvres à la dignité, au-delà des frontières culturelles et religieuses. A 86 ans, il aide les dalits – les intouchables – à devenir indépendants et libres. Il dirige aussi un mouvement qui porte secours à 25’000 enfants des rues. De passage à Paris, à l’occasion de la sortie de son dernier livre (1), il présente quelques aspects de la vie de l’Eglise catholique en Inde.
APIC : Quelle est votre perception de l’Eglise catholique indienne ?
P.C. : Une impression de vigueur et de dynamisme: 80’000 religieuses, près de 30’000 religieux, de nombreux novices. Les fidèles, assidus aux offices, ont une grande foi et le plus grand respect pour l’Eglise et le pape. Par ailleurs, cette Eglise est très engagée au plan caritatif, faisant de l’aide sociale, de l’aide au développement et de l’éducation des priorités. L’éducation c’est la libération des pauvres : or l’Eglise gère des centaines d’écoles primaires, «d’high schools» et de collèges universitaires réputés. Mais revers de la médaille, l’Eglise catholique en Inde a un visage trop riche, via le pouvoir que lui confère ses nombreuses institutions sanitaires et éducatives. Elle est en outre encore trop occidentale. «Nombre de nos évêques et de nos prêtres sont plus romains que le Vatican lui-même!».
«Rome, à mille lieues des réalités indiennes…»
La condamnation, si regrettable, du Père Anthony de Mello et la suspicion qui entoure les travaux du Père Jacques Dupuis illustrent malheureusement combien Rome est à mille lieues des réalités indiennes. Le Père Anthony de Mello était un merveilleux orateur, plein d’humour, dont les conférences ont été transcrites à la sauvette, ce qui a pu expliquer certaines approximations. Mais de là à le condamner ! Le provincial général des jésuites de l’Inde a écrit une lettre très courageuse de défense de ces deux frères. Pour en revenir à notre sujet, il faut dire que l’inculturation du catholicisme ne s’est pas faite en profondeur. Les travaux d’interpellation du christianisme par les Upanishads, conduits courageusement par les Pères Jules Monchanin, Henri Le Saux et Bede Griffiths, n’ont pas eu vraiment de suite. Enfin, et c’est lié, dans ce pays de la contemplation qu’est l’Inde, notre Eglise est trop centrée sur l’agir. Elle n’est pas assez mystique. J’appelle de tous mes voeux une Eglise plus pauvre, plus indienne et plus priante.
APIC : Comment expliquez-vous les violences dont sont victimes les chrétiens de ce pays ?
P. C. : Je vois trois facteurs. Le premier est le durcissement des relations entres hindous et musulmans au milieu desquels les chrétiens font figure de boucs émissaires. N’oublions pas que l’Inde, avec 140 millions de musulmans, est le deuxième pays de l’Islam après l’Indonésie et devant le Pakistan. Face à la détermination des musulmans et à leur intransigeance, il y a eu ces dernières années une montée en puissance des nationalistes hindous, à travers des partis comme l’ASS – c’est un de ses militants qui a assassiné Gandhi au prétexte qu’il voulait abolir les castes – et le BJP. Ces gens-là voudraient faire de l’Inde un Hindoustan. Mais Nehru et la constitution indienne s’y sont nettement opposés et ont défini les bases d’un pays séculier où toutes les religions sont reconnues.
Deuxième raison : la vigueur de l’Eglise, notamment au sein du système éducatif : les enfants de l’élite passent tous, ou presque, par les écoles chrétiennes. Cette réussite fait des jaloux. Enfin les membres des hautes castes, suivis, hélas, par ceux des castes moyennes, ont peur des coups de butoir que les chrétiens portent à au système social inique des castes. Il faut savoir que le BJP recrute essentiellement parmi les brahmanes, caste supérieure.
APIC : Quels sont, selon vous, les défis que doit relever l’Inde ?
P. C. : Le premier, c’est celui de la pauvreté : 326 millions d’Indiens vivent en dessous du seuil de pauvreté et ne peuvent se payer qu’un repas par jour. Mais on compte tout de même 600 millions d’Indiens en développement. C’est-à-dire qu’ils peuvent s’acheter un vélo, symbole de la liberté de se déplacer. Le deuxième problème, c’est celui des castes : 170 millions d’intouchables et 200 millions d’Indiens qui vivent dans une structure tribale et qui sont apparentées aux intouchables. Mais là aussi, les choses changent : le président de la République, M. Narayanan, est un intouchable. Une chose impensable il y a quelque temps en arrière. Du fait de l’éducation – les plus compétents réussissent – et de la valeur croissante accordée à l’argent, si vous pouvez payer 6’000 roupies, l’équivalent de 250 francs suisses, pour dormir dans un hôtel luxueux, peu importe que vous soyez intouchable ou brahmane.
Bref, du fait de la modernisation de l’Inde, le système des castes est condamné à terme. Sans compter qu’il n’est pas, en théorie, reconnu par la loi. Troisième problème: celui des religions évoqué ci-dessus. Enfin, le quatrième, récent, est celui de l’érosion des valeurs traditionnelles, surtout dans les milieux étudiants. Matérialisme, consumérisme, et le désenchantement qui va de pair, sont en hausse. Certains prédisent que dans moins d’un demi-siècle les campagnes seront à leur tour contaminées. Personnellement j’en doute. car l’Inde a en elle des germes de résistance très grands. (apic/jcn/ba)




