Pourquoi l’Alléluia et le Gloria ne résonnent plus dans les églises
Chaque année, au début du Carême, un silence s’installe dans les églises. Plus d’Alléluia avant l’Évangile. Plus de Gloria le dimanche. L’orgue se fait discret et les fleurs disparaissent. Ces absences ne sont ni des oublis, ni des choix esthétiques. Elles sont prévues par les textes officiels de l’Église et traduisent le sens profond de ces quarante jours. Explications.
Jean Lannoy / CathoBel (adaptation Lucienne Bittar)
L’Alléluia est l’acclamation qui précède l’Évangile dans la liturgie catholique. Le mot vient de l’hébreu Hallelu-Yah, qui signifie littéralement «Louez le Seigneur» ou «Louez Dieu». Le terme apparaît à de nombreuses reprises dans les Psaumes, où il accompagne les hymnes de joie. Comme l’acclamation est traditionnellement associée à la joie pascale et à la résurrection du Christ, l’Alléluia est omis durant le Carême.
Une omission clairement prescrite
La Présentation générale du Missel romain en donne la règle précise: «L’Alléluia est chanté en tout temps en dehors du Carême», où il est alors remplacé par un verset avant l’Évangile. Le Missel prévoit que l’on chante le verset proposé par le Lectionnaire, ou éventuellement un trait tiré du Graduel.
Dans les faits, c’est bien souvent une autre acclamation de l’Évangile, sans Alléluia, qui est dite ou chantée. Certains remplacent ce mot par Maranatha («Notre Seigneur, viens» en araméen) ou par Hosanna, en référence au cri hébreu «Sauve(-nous), de grâce!» lié à la fête des Tabernacles dans la tradition juive. Cette imploration est liée à l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, lors de la marche des Rameaux.
Cette règle ne concerne pas seulement la messe dominicale. Les Normes universelles de l’année liturgique et du calendrier précisent que, du début du Carême jusqu’à la Vigile pascale, on ne dit pas ›Alléluia’. La lettre circulaire Paschalis sollemnitatis, publiée par la Congrégation pour le Culte divin en 1988, confirme encore que l’Alléluia est omis dans toutes les célébrations durant ce temps.
«L’enterrement de l’Alléluia», une tradition ancienne
Certaines traditions célèbrent un «enterrement de l’Alléluia» ou «congé de l’Alléluia» depuis le 8ᵉ siècle. Au tout début du Carême, le jour du mardi gras ou du Septuagésime – 7ᵉ dimanche avant Pâques, marquant un pré-Carême chez certains courants traditionalistes–, un parchemin ou un objet symbolique marqué du mot ›Alléluia’ est alors enterré ou mis en réserve lors des vêpres, alors que des chantres entonnent un dernier Alléluia.
Ce n’est qu’à la Vigile pascale que revient officiellement l’Alléluia, lors de la proclamation du Gloria – l’autre acclamation de louange et de glorification biblique –, juste après les sept lectures et psaumes de l’Ancien Testament. C’est aussi à ce moment que les lumières sont allumées et que les cloches sonnent (et reviennent de Rome) dans la tradition pascale. Ensuite, après l’oraison et l’Épître, juste avant l’Évangile de la résurrection, l’Alléluia est entonné par trois fois. L’Alléluia est ainsi le chant pascal par excellence.
L’absence, moins absolue, du Gloria
Le mot Gloria veut simplement dire «Gloire» en latin. C’est l’un des hymnes les plus anciens de la liturgie et il tire son origine de l’évangile selon saint Luc. Dans la nuit de Noël, après l’annonce aux bergers, l’évangéliste rapporte qu’«il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime.»
Cette proclamation est devenue la base de l’hymne que l’Église reprend à la messe, Gloria in excelsis Deo, «Gloire à Dieu au plus haut des cieux» en latin. Au fil des siècles, la louange s’est enrichie d’autres expressions tirées de l’Écriture, notamment de l’évangile selon saint Jean («Voici l’Agneau de Dieu») et de formules de profession de foi et de supplication.
Le Gloria suit la même logique que l’Alléluia. La Présentation générale du Missel romain établit que l’on chante ou on dit le Gloria le dimanche en dehors de l’Avent et du Carême, aux solennités et aux fêtes. Autrement dit, le Gloria est omis les dimanches de Carême. Il reste néanmoins chanté lorsqu’une solennité ou une fête importante tombe durant cette période.
Le dépouillement avant l’éclatement de la joie
L’absence de l’Alléluia et du Gloria s’inscrit dans un ensemble cohérent de dispositions. Le Missel romain indique que pendant le Carême, l’orgue et les autres instruments ne sont autorisés que pour soutenir le chant. Le texte précise également que les fleurs à l’autel sont interdites.
Pour comprendre ces retraits, il faut revenir à la définition du Carême donnée par le Concile Vatican II dans Sacrosanctum Concilium: «Le double caractère du temps du Carême, qui, surtout par la commémoration ou la préparation du baptême et par la pénitence, invite plus instamment les fidèles à écouter la Parole de Dieu et à vaquer à la prière, et les dispose ainsi à célébrer le mystère pascal.» Le Carême possédant un double visage, baptismal et pénitentiel, la liturgie adapte son langage à cette tonalité.
Le texte de Vatican II indique, par ailleurs, que la pénitence du temps de Carême ne doit pas être seulement intérieure et individuelle, mais aussi extérieure et sociale. Le dépouillement dans la liturgie exprime, par des signes concrets, que le Carême est un temps orienté vers Pâques. Et lorsque l’Alléluia est chanté à nouveau, il retrouve toute sa force. La liturgie fait alors éclater ce qu’elle a contenu.
Des exceptions
De ces «interdits» découlent aussi des exceptions. La plus grande est le dimanche du Laetare, le quatrième dimanche du Carême. Ce nom est tiré des premiers mots de l’antienne d’ouverture de la messe du jour: Laetare, Jérusalem!, «Réjouis-toi, Jérusalem!» (Isaïe 66,10).
Tout comme le dimanche de Gaudete durant l’Avent, le Laetare marque une pause de joie au milieu du Carême. Alors que le reste du temps est marqué par la pénitence et la sobriété, les textes liturgiques évoquent déjà la joie de Pâques qui approche. Cette joie s’exprime aussi par un bref retour de l’orgue et des instruments, des fleurs ornant l’autel et des ornements de couleur rose (un subtil mélange entre le violet du Carême et le blanc des solennités).
Les solennités et fêtes importantes, comme la Saint-Joseph ou l’Annonciation quand elles tombent durant le temps de Carême, font aussi office d’exception. Ainsi du Jeudi Saint, «fête de l’eucharistie». Le Gloria peut y être chanté, les instruments et les fleurs sont autorisés. Ces exceptions ne contredisent pas la discipline générale: elles manifestent que le calendrier liturgique hiérarchise les célébrations selon leur importance. (cath.ch/cathobel/jl/bl)





