Suisse

Pourquoi les «doux» posséderont la Terre?

Que nous peut nous dire le Déluge et l’arche de Noé sur notre façon d’aborder le réchauffement climatique? Le colloque œcuménique en ligne «Penser les relations écologiques à l’ère de l’anthropocène» a convié la sagesse biblique et chrétienne pour ouvrir des pistes de sauvegarde de la Création.

Comment comprendre le «Tout est lié» du pape François? Quelle est la place des Alliances bibliques dans le débat écologique? L’épisode évangélique des marchands du Temple peut-il s’appliquer au libre marché? Autant de questions abordées par la vingtaine d’intervenants internationaux et de diverses confessions chrétiennes lors du colloque «Penser les relations écologiques à l’ère de l’anthropocène». Pandémie oblige, l’événement organisé conjointement par le Séminaire œcuménique et francophone de théologie de l’écologie (SOFTE) – lié à l’Institut catholique de Lyon – et le Conseil œcuménique des Eglises (COE), basé à Genève, s’est déroulée du 11 au 13 février 2021 derrière des écrans.

La force de la douceur

Parmi le grand nombre de sujets reliant la Bible à l’écologie, le jésuite François Euvé s’est interrogé sur le passage des Béatitudes «Heureux les doux, ils posséderont la Terre». Et non pas les plus forts, comme beaucoup ont tendance à le penser. Car pour le théologien français, la force de la «douceur» est une trame qui sous-tend tout le message biblique.

La notion de «domination» est pourtant bien présente dans l’Ancien Testament, admet François Euvé. Elle commence par l’action de Dieu, qui crée le monde en imposant sa volonté. Mais il le fait par la Parole, qui maîtrise pacifiquement le chaos primordial.

Domination également demandée dans la Genèse à l’homme sur la Création. Dieu donne certes «toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence». Mais il donne aussi «toute herbe verte» «à tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, et à tout ce qui se meut sur la terre, ayant en soi un souffle de vie». La domination va donc de pair avec un partage des ressources.

De Caïn à Jésus

Un état de choses qui ne correspond certes pas au monde actuel, où l’humain accapare à peu près tout. Une domination violente et totalitaire qui renvoie, souligne François Euvé, à l’épisode du meurtre d’Abel par Caïn. «La peur de manquer mène au désir de tout posséder».

Le jésuite François Euvé est intervenu au colloque «Penser les relations écologiques à l’ère de l’anthropocène» (capture d’écran)

Retour donc du chaos primordial, dans lequel la violence peut être contenue et limitée uniquement par la Loi. Avec Jésus et la Nouvelle Alliance, la Loi est toutefois dépassée par l’accomplissement de la Justice. Le bon Pasteur de l’Evangile donne sa vie pour ses brebis. L’événement pascal manifeste une «décentration» qui ouvre l’humain à l’acceptation de l’altérité, pas seulement de la personne humaine, mais de l’animal, de la plante, de la Terre, du Cosmos.

Pour le jésuite spécialiste de Teilhard de Chardin, l’accomplissement eschatologique passe donc par la douceur et l’abolition de la violence. En cela, le rapport homme-animal est «le lieu de vérification du rapport possible entre l’humain et le cosmos».

Noé, premier «héros de la biodiversité»

Une relation homme-animal mise en avant par d’autres intervenants du colloque. Le théologien protestant Martin Kopp, de l’Université de Strasbourg, s’est posé la question de la place des créatures non-humaines dans les Alliances de la Bible. Des alliances appelées à pleinement contribuer aux éthiques chrétiennes relatives aux être vivants.

L’Alliance post-diluvienne est, pour Martin Kopp, certainement la plus parlante. Le fait que tous les animaux sortent de l’arche en même temps que Noé et sa famille est un point «martelé» dans la Bible, a remarqué le théologien français. L’alliance est réalisée entre Dieu et les êtres vivants de toutes les espèces. «Face à l’extinction de masse à laquelle nous assistons, on peut dire que Noé est le premier héros de la biodiversité». Il s’agit donc de mettre fin à l’anthropocentrisme chrétien et «d’avoir devant les yeux la valeur propre et le droit à l’existence» de tout être vivant.

Les créatures pour «révéler la Gloire de Dieu»

D’autres Alliances de l’Ancien Testament peuvent éclairer les éthiques chrétiennes de la relation, avec les animaux domestiques également. Plusieurs passages bibliques appellent au respect de l’animal exploité et condamnent la maltraitance, tels que: «Tu ne mettras pas de muselière au boeuf, quand il foulera le grain» (Deutéronome, 25,4). Même si la Bible n’interdit clairement pas de mettre à mort des animaux, elle exhorte à ne pas les réduire à l’état d’objets. Cela doit, selon Martin Kopp, faire réfléchir les chrétiens sur les conditions de l’élevage industriel, qui «réifie» les animaux.

Les alliances bibliques ont également été le point de départ de Frédéric Louzeau, directeur du Pôle de Recherche du Collège des Bernardins (Paris). Le théologien catholique a invoqué le pasteur bâlois Karl Barth (1886-1968). Pour ce dernier, l’amour de Dieu «se confirme et s’accomplit dans la Création». La créature existe donc comme une révélation de la Gloire divine. Et la Création n’est pas seulement la préparation, mais l’anticipation de l’Alliance eschatologique. Le théologien protestant estimait que la «gravité spirituelle» de notre temps était pleinement liée à la «profanation de la Création», qui était le «stigmate d’un mépris de l’Alliance». La faute en revenant au «rationalisme du progrès».

Karl Barth soulignait que l’acte divin de Création s’appliquait à la totalité des créatures. L’homme est donc tenu, selon une idée qui a largement émergé du colloque, de partager sa puissance avec les autres êtres vivants. (cath.ch/rz)

L'Alliance s'est réalisée entre Dieu, l'homme et toutes les autres créatures vivantes (iconographie russe) | © Dimitris Vetsikas/Unsplash
17 février 2021 | 17:00
par Raphaël Zbinden
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