Vatican

Professeur Paul Dembinski: l'encyclique «Laudato si' est «révolutionnaire»

Genève, 11.08.2015 (cath.ch-apic) Dans sa dernière encyclique «Laudato si’ – Loué sois-tu», qui porte sur la sauvegarde de la planète, le pape François prône une écologie intégrale. «Le pape n’hésite pas à faire une critique radicale du monde contemporain», déclare le professeur Paul Dembinski, directeur de l’Observatoire de la Finance à Genève.

Professeur associé à l’Université de Fribourg, Paul Dembinski, intellectuel catholique né à Cracovie en 1955, ne cache pas son enthousiasme à la lecture de la lettre encyclique du pape François. «Dans son analyse, le pape ne veut pas séparer la crise économique et le consumérisme qui nous mènent droit dans le mur, de la crise anthropologique… François nous rappelle que la mesure de l’écologie, c’est l’homme».

«C’est une bonne base de discussion, pas le manuel ultime de la pensée économique pour l’ensemble des chrétiens», confie-t-il à cath.ch. Si cette encyclique n’est pas un ouvrage à prétention scientifique, encore moins un document ‘vaticaniste’,  c’est bien l’expression du souci du pape envers son troupeau. «On sent que François est à l’écoute des préoccupations des Eglises locales, de l’Amérique latine à l’Asie, de l’Amérique du Nord à l’Europe, de l’Afrique à l’Océanie».

«François regarde la réalité à l’aune des valeurs centrales de l’Evangile. C’est un ouvrage révolutionnaire, un cri d’alerte, un avertissement qui vient d’une haute autorité spirituelle, la réflexion étayée d’un jésuite, qui s’appuie sur les recherches d’experts, mais n’a pas peur de prendre la liberté de transgresser les limites interdisciplinaires. C’est par conséquent un document d’une grande importance!», lance Paul Dembinski.

«Si l’économie n’est pas au service de l’homme, elle perd tout son sens»

«Si l’économie n’est pas au service de l’homme, elle perd tout son sens», souligne le pape François. C’est le même constat que faisait le pape Benoît XVI en juillet 2009 dans son encyclique ‘Caritas in veritate’» (L’amour dans la vérité), qui, actualisant la doctrine sociale de l’Eglise dans un contexte de mondialisation, critiquait déjà les fondements mêmes du système économique international actuel, note le professeur d’économie.

«Si le message est le même, car dans les deux cas on explique que la raison économique n’est pas indépendante de l’éthique et de la morale, l’encyclique ‘Laudato si’ est très différente dans la structure du langage. Cette lettre du pape François ‘marche sur la terre’. C’est la première fois qu’un pontife romain s’adresse explicitement à l’humanité entière pour proposer un dialogue».

«Poussé à l’extrême, le système financier devient idolâtre!»

Prenant appui sur l’écologie, le pape entraîne le lecteur de l’écologie à l’homme, et se penche sur la civilisation contemporaine qui dévore la planète, note-t-il. «On ne peut séparer le destin de la terre et celui de l’homme, les deux sont inséparables à ses yeux. Selon François, le désastre écologique – pollution, déchets, changement climatique et ses conséquences – n’est que l’empreinte visible d’un désastre plus profond qui touche l’homme et l’humanité dans leurs natures respectives. Ainsi, il n’y a pas deux crises, l’une sociale et l’autre écologique, mais une seule, celle de notre civilisation qui a oublié que la technique, la finance et l’économie n’ont de valeur que si elles servent la plénitude de l’homme, et de tout homme».

Mais si le pape François fait une critique claire de l’état de notre monde, «il évite d’entrer dans des débats idéologiques». Dans sa critique du système financier international, il estime que c’est la réalité qui prime: «poussé à l’extrême, le système financier devient idolâtre!»

S’inspirant de Saint François, le pape argentin plaide pour la frugalité, insiste Paul Dembinski, mettant ainsi un accent nouveau dans la pensée sociale de l’Eglise. «Si nous ne commençons pas à nous imposer de nous-mêmes la frugalité face à l’idéologie de la croissance à tout prix, laisse entendre le pape, nous allons vers une catastrophe. Il prône par contre un développement porteur d’inclusion, qui ne laisse pas les plus pauvres au bord du chemin. D’autres penseurs ont développé cette pensée d’une frugalité volontaire, comme Jean-Baptiste de Foucauld (*)».

Eloge de la frugalité

En remettant l’être humain au centre de la crise écologique, le pape identifie ce qui isole l’homme de son environnement naturel et le coupe de sa propre nature. «La culture du déchet, l’opulence consumériste pervertissent jusqu’à idée de la liberté». A l’autre bout du monde, poursuit-il, les déchets asphyxient les pauvres et la course effrénée à la productivité, notamment agricole, dénature leurs conditions de vie. «Les passages sur l’urbanisation et le béton qui envahit tout montrent sa préoccupation concernant le gigantisme complexe des villes et des entreprises, à ses yeux fondamentalement antagonique à l’être humain».

Le pape, relève Paul Dembinski, fait une critique radicale du monde contemporain, mais ne donne pas de recettes toutes faites pour s’en sortir. Il prône le changement des attitudes individuelles, des ‘micro-gestes’ au quotidien. Mais il estime que cela ne suffit pas: il faut aussi des changements structurels, mettre en place des «structures du bien commun», dégager du temps pour faire autre chose que de l’activité économique, prendre le temps de vivre, le ‘toujours plus’ devant céder la place au mieux. «Une hérésie par rapport à l’idéologie contemporaine de la consommation!»

(*) Jean-Baptiste de Foucauld – «L’abondance frugale. Pour une nouvelle solidarité», Odile Jacob, 2010.


Encadré

Une référence en matière d’éthique financière

Dirigé par le professeur Paul Dembinski, l’Observatoire de la Finance est né dans le sillage d’une question posée au début des années 1990: «A quoi servent et quel est l’impact des marchés financiers ?»

Le rapport «Marchés financiers: une vocation trahie ?», publié en 1993, a débouché sur la création en 1996 de l’Observatoire de la Finance. Indépendant, apolitique et non religieux, c’est un «laboratoire d’idées» qui fait le lien entre le monde des techniques et pratiques financières, et les exigences du bien commun. Basé au 24 de la Rue de l’Athénée, à Genève, l’Observatoire de la Finance est devenu une référence en matière de responsabilité et d’éthique dans le domaine financier. «Dans une période où le souci de l’éthique, à l’instar de celui de la durabilité, se généralise, l’Observatoire a acquis une certaine crédibilité et compétence qu’il entend développer et mettre à disposition de ses partenaires et du public», peut-on lire sur son site internet www.obsfin.ch. Paul Dembinski est depuis 1990 professeur associé à l’Université de Fribourg, où il enseigne les questions liées à la concurrence et à la stratégie internationale des entreprises. (apic/be)

Professeur Paul Dembinski
11 août 2015 | 16:37
par Jacques Berset
Partagez!