Fribourg: Le pape Jean Paul II est mort il y a 5 ans
Quel héritage spirituel pour l’Eglise qui est en Suisse?
Fribourg, 17 mars 2010 (Apic) Cinq ans après son décès, le 2 avril 2005, comment l’Église qui est en Suisse vit-elle de l’héritage pastoral légué par Jean Paul II à la fin de son long pontificat? Qu’est-ce que la jeune génération a conservé du défunt Souverain Pontife? Éclairage du point de vue de la Suisse Romande et du monde francophone.
L’abbé Abbé François-Xavier Amherdt, Professeur de théologie pastorale, homilétique et Pédagogie religieuse à l’Université de Fribourg, a justement été ordonné prêtre par le pape Jean-Paul II, sur l’aérodrome de Sion en 1984. Il livre pour l’Apic ses réflexions sur l’héritage spirituel du pape polonais.
Au début du nouveau millénaire
Parmi les nombreux écrits de Jean Paul II, l’un de ceux qui continuent d’influencer durablement les orientations pastorales en Suisse Romande et en francophonie me paraît être la lettre apostolique rédigée à l’occasion du Grand Jubilé de l’an 2000 « Au début du nouveau millénaire » (Novo Millenio Ineunte – NMI). Reprenant l’une des intuitions centrales du Concile Vatican II, le Pape va jusqu’à préconiser que « l’appel universel à la sainteté » lancé par le chapitre 5 de la Constitution sur l’Église Lumen Gentium constitue le fondement de la programmation pastorale du troisième millénaire (NMI, n. 30-31) et le cœur de la « nouvelle évangélisation » qu’il n’a cessé d’appeler de ses vœux (id., n. 40) : « Il est temps de proposer de nouveau à tous, avec conviction, s’exclame-t-il, ce « haut degré » de la vie chrétienne ordinaire […] », selon une véritable « pédagogie de la sainteté qui soit capable de s’adapter aux rythmes des personnes » (id., n. 31). C’est pourquoi il n’y a pas d’autre programme nouveau à inventer, selon lui, que celui de l’Évangile et de la Tradition vivante qui nous centre sur le visage du Christ à connaître, chérir et imiter (cf. id., n. 29).
Une spiritualité de communion et de bonté
Nous centrer sur le Christ ne signifie pas que nous devenions indifférents à ceux qui nous entourent. C’est pourquoi le défunt Pape plaide en faveur d’une « spiritualité de la communion » dont il conjugue les principales caractéristiques : un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité, une attention au frère « pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde », une capacité de « voir surtout ce qu’il y a de positif dans l’autre pour l’accueillir et le valoriser comme un don de Dieu » (id., n. 43).
D’où l’exigence d’une « nouvelle « imagination de la charité » » que requièrent les contradictions de la croissance économique, technologique et culturelle (id., n. 50), et qui n’exclut personne « à partir du moment où « par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni à tout homme » (Gaudium et Spes, n. 22) ». Par une telle option préférentielle pour les pauvres et les petits, « on témoigne du style de l’amour de Dieu […] et d’une certaine manière, on sème encore dans l’histoire les semences du Règne de Dieu que Jésus lui-même y a déposées au cours de sa vie terrestre en allant à la rencontre de ceux qui recouraient à lui» (id., n. 49).
Proposition de la foi et pastorale d’engendrement
Il est impressionnant de constater que la plupart des intuitions qui ont présidé à la rédaction de la Lettre aux catholiques de France des évêques de l’Hexagone, intitulée Proposer la foi dans la société actuelle (1996) et qui nourrissent l’actuelle réflexion, omniprésente dans l’aire francophone, sur la « pastorale d’engendrement » (voir les livres de P. Bacq et C. Theobald) se trouvent comme contenues en germe dans le document prophétique de Jean-Paul II. Or c’est successivement dans la direction de la proposition de la foi et de l’Évangile, puis dans celle de la pastorale d’engendrement, que se sont orientées les dernières réflexions et sessions de formation pour les agents pastoraux de Suisse Romande (avec notamment le document « Proposer la foi – planification pastorale » du diocèse de Lausanne-Genève-Fribourg ; le projet pastoral « Pour une Eglise rayonnante de l’Evangile » dans le Jura pastoral ; et le suivi du Forum 2004-5-6 dans la partie francophone du diocèse de Sion).
Examinons de plus près ces convergences, à la lumière d’un article programmatique du vicaire épiscopal de Fribourg, l’Abbé Marc Donzé. « La pointe de la pastorale devrait viser la nouvelle naissance en Christ, qui constitue comme un engendrement nouveau. […] Ce qui devient premier, c’est d’offrir à chacun les conditions de possibilité de cette rencontre intime avec le Christ. Seulement les conditions de possibilité, mais c’est déjà beaucoup. Car la rencontre elle-même échappe à nos prises, elle relève du mystère de la personne dans son ouverture à l’Esprit Saint. » (« Evangile et Mission », 19.3.2008, p. 220).
C’est Dieu seul qui engendre à sa propre vie. Comme l’affirme Jean-Paul II, il faut respecter le « primat de la grâce » (NMI, n. 38). La pastorale d’engendrement part de la conviction que le Seigneur est à l’œuvre en chaque être, en tout chercheur de sens, même éloigné de l’Église, et qu’il convient d’accompagner ces humbles re-commencements.
La pastorale d’engendrement mise en priorité sur « l’être » plutôt que « le faire » (cf. NMI, n. 15). Elle nous invite à nous ancrer profondément dans la vie spirituelle, à faire des paroisses d’ « authentiques écoles de prière » (cf. NMI, n. 33), afin d’être rayonnants de la vie de l’Esprit. Elle s’abreuve constamment à la Parole, source de tout véritable programme pastoral, et en propose largement l’accès à tous, afin d’adopter l’allure évangélique de Jésus. Elle attache une grande importance aux relations de proximité. Elle encourage la formation de petites fraternités où se développe une « spiritualité de communion ». Elle veille à proposer à chacun le trésor spirituel de notre Église, en offrant une « proposition explicite » et une « pédagogie de l’expérience chrétienne et de la sainteté ». Elle est une manière de « libérer » l’Évangile de bonté au cœur du monde, dans une attitude de charité pour tous, et d’assurer la visibilité de l’Église dans le contexte de l’indifférence contemporaine. A l’image du Christ, elle vise à mettre l’homme debout en révélant la dignité humaine de chacun et en favorisant l’accès des personnes rencontrées à leur humanité authentique.
« N’ayez pas peur »
Les nouvelles générations de jeunes chrétiens l’ont compris, elles qui ne séparent pas prière et diaconie, pratique liturgique et participation aux luttes sociales, à l’exemple de Jean-Paul II, l’athlète de Dieu. Car tout dépend de cette expérience spirituelle fondatrice. « Une fois que cette rencontre avec le Christ est faite, ajoute M. Donzé, la vie se trouve transformée. Tout le reste découle de cette expérience : connaissance aimante de l’Écriture et de la Tradition, rites, sacrements, appartenance communautaire, service des pauvres et de la justice » (ibid.).
Aussi les rassemblements des JMJ romandes, de « Prier – Témoigner » et le réseau de jeunes directement inspiré de la devise de Jean-Paul II « N’APP » (c’est-à-dire « N’Ayez Pas Peur ») – avec notamment le festival estival « Theomania » – misent-ils toujours sur ces deux dimensions indissociables : c’est le déploiement de la grâce baptismale de chacun qui devient une source d’évangélisation. Une annonce authentique du Christ se fait essentiellement par rayonnement des fruits de l’Esprit dans la vie d’un chrétien. (apic/fxa/bb)



