Questions sur l’avenir du Kosovo, avec l’évêque de Skopje-Prizren

«Le lien avec la Serbie est une question du passé, la présence des Nations Unies et de l’OTAN durera un peu de temps. Actuellement, nous attendons les élections communales (le 28 octobre) et, au printemps, les élections régionales. On étudiera alors la question de l’avenir du Kosovo qui dépend aussi de la communauté internationale», a pour sa part déclaré Mgr Marko Sopi, évêque auxiliaire du diocèse de Skopje-Prizren pour les fidèles de langue albanaise. Il a sa résidence à Pristina, et est le responsable pour les catholiques du Kosovo. Son diocèse, après la guerre, compte 23 paroisses, 35 prêtres et 70 religieuses.

Mgr Sopi est témoin du renouveau de l’Eglise au Kosovo: «Les locaux ne nous suffisent plus pour abriter tous les jeunes qui arrivent». Les catholiques sont au nombre de 60’000, mais il y a 40’000 catholiques en dehors du Kosovo. La diaspora se trouve en France, en Autriche, en Allemagne, en Suisse (15’000), aux Etats-Unis. «Nous y avons envoyé des prêtres pour le ministère pastoral. Le diocèse a même envoyé 6 prêtres fidei donum en Albanie. Mgr Sopi a travaillé en Albanie de 1991 à 1995.

Q.: Quel sera l’avenir politique du Kosovo ? Lié ou non à la République Serbe ?

Mgr Sopi: Je pense que c’est là une question du passé. On ne peut plus désormais lier le Kosovo à la Serbie, comme il l’était auparavant. A présent, il y a les Nations Unies et l’OTAN. Nous pensons que cela durera un peu de temps. Le 28 de ce mois, il y a aura les élections communales. Cela fera naître les autorités légales et locales, un premier pas vers la normalité. Au printemps, en revanche, il y aura les élections régionales.

Q.: Une autonomie totale sera-t-elle possible ?

Mgr Sopi: Auparavant, nous avions l’autonomie, même avec la Yougoslavie, jusqu’en 1994. L’avenir dépend aussi de la communauté internationale. Que poids les changements intervenus à Belgrade auront-ils au Kosovo ? Aucun. Les Kosovars ont reçu des nouvelles très vagues sur ce qui se passait à Belgrade. Désormais, après les bombardements de la guerre, nous n’avons aucun rapport avec la capitale serbe. Nous considérons désormais Belgrade comme la capitale d’un pays voisin: armée, monnaie, tout est différent.

Q.: Et pourtant, Kostunica a été élu aussi par ceux qui veulent le retour du Kosovo à Belgrade…

Mgr Sopi: C’est une chose qui ne dépend pas d’eux, mais de la communauté internationale. Durant les dix dernières années, les Kosovars ont été objet de discrimination par les Serbes. Et les Kosovars veulent depuis toujours l’autodétermination.

Q.: Et les rapports avec le monde orthodoxe ?

Mgr Sopi: Nous avons de bons rapports, mais les orthodoxes pensent que le Concile Vatican II a été une liquidation de l’Eglise au profit du monde, et que l’oecuménisme est une hérésie du XX° siècle. Il n’y a pas beaucoup de dialogue au plan théologique. Quoi qu’il en soit, avec le peu de Serbes qui sont restés (5%, alors que, avant la guerre ils étaient 10%), il y des liens d’amitié et d’entraide, même si les rapports sont plus profonds encore avec les musulmans. Les musulmans kosovars ne sont pas fondamentalistes. L’Eglise, de toute façon est très estimée grâce à son travail en faveur de la paix. Bien plus, nous avons servi de pont pour faire se rapprocher les communautés islamique et orthodoxe.

Q.: Les Serbes ont été chassés du Kosovo…

Mgr Sopi: Les Serbes n’ont pas été chassés: ils sont partis d’eux-mêmes, par crainte des violences, ou par crainte de vengeances, après toutes les exactions qu’ils avaient faites contre les Kosovars.

Q.: Les Kosovars et les Albanais ont une mauvaise réputation en Europe: mafia, drogue…

Mgr Sopi: Non, ce n’est pas juste. Les Kosovars sont un peuple spécifique, différent des Albanais d’Albanie. La mafia nous est venue de l’extérieur, elle n’est pas un produit local. Nous autres, Kosovars, nous voulons vivre et travailler. Pensez un peu qu’un homme politique m’a déclaré que, au Kosovo, un an près les bombardements, les gens avaient reconstruit plus de maisons que n’en avaient rebâties la Bosnie en 4 ans !

Q.: Le Kosovo semble être un pays sans espérance, un endroit où il y a des luttes et des violences entre Serbes et Albanais…

Mgr Sopi: Entre nous, il n’y a pas de place pour le désespoir. Certes, les conditions économiques ne sont pas florissantes, mais les gens veulent aller de l’avant, construire le Kosovo. La seule chose dont nous ayons besoin, ce sont des financements internationaux, des investissements en provenance de l’étranger, des aides venues des Eglises. Il nous faut cette aide pour la reprise de l’industrie, qui était en train de renaître il y a dix ans, et qui a été stoppée avec la guerre. Notre population ne veut pas s’éloigner du Kosovo: les gens veulent y rester et y travailler. Les jeunes de moins de 25 ans représentent 50% de la population. C’est pourquoi la tâche de l’Eglise, en plus de la pastorale, c’est l’éducation. Cela redonne espoir à l’Eglise et à la société.

Q.: Comment est la vie de l’Eglise ?

Mgr Sopi: C’est un grand paradoxe: durant ces dix dernières années, depuis la chute du Mur de Berlin et depuis que Milosevic a dominé la Serbie, alors que se multipliaient les complications politiques, l’Eglise s’est développée et elle est devenue plus mure. La chute du communisme a signifié la liberté de la pratique religieuse. Auparavant, si quelqu’un se déclarait catholique, ou croyant, il était mis à l’écart de la société, et ne trouvait pas de travail. Même pendant la guerre de l’année écoulée, l’Eglise s’est accrue en nombre et en estime. J’ai donné des consignes aux prêtres et aux religieuses pour qu’ils ne quittent sous aucun prétexte leurs paroisses, à moins qu’il n’y ait une menace de mort immédiate. Et ainsi, les prêtres et les religieuses sont devenus le point de référence assuré pour les aides et les médicaments, pour l’hospitalité. Ceci a été fort apprécié par les fidèles mais aussi par les musulmans: tous ont reçu de la nourriture, des vêtements, des médicaments, un lit pour dormir. Même dans les camps de réfugiés, dirigés par la Caritas, les musulmans et les chrétiens sont remplis de reconnaissance. Même après la guerre, nous maintenons ces rapports d’amitié et de charité avec les Serbes, avec les Albanais, avec les Monténégrins, avec les Turcs, avec les Roms (Tziganes) avec les Ashkalies.

Q.: Et les jeunes ?

Mgr Sopi: Dans l’Eglise, ils se sentent plus sûrs et mieux compris dans leurs besoins spirituels. Et puis, notre clergé est très jeune: les plus âgés ont 55 ans tout au plus, mais les autres sont plus jeunes. Nous avons aussi des vocations: 14 séminaristes au petit séminaire, 17 séminaristes en théologie. Malheureusement, nous n’avons pas notre propre grand séminaire, et nous sommes contraints de les envoyer ailleurs: en Croatie, en Autriche, à Brescia, à Plaisance, à Assise, et même en Albanie. Le nombre des vocations de religieuses est lui aussi en croissance: les Soeurs de Saint Vincent de Paul ont accueilli 21 de nos novices à Paris. Nous n’avons pas de place pour les installer. (apic/fides/pr)

10 octobre 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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