Suisse

«Réenchanter notre relation à la terre!»

Lausanne, 4 mars 2015 (Apic) «L’écologie est consubstantielle au christianisme», affirme Michel Maxime Egger. Le sociologue, théologien et spécialiste lausannois de ‘l’écospiritualité’ a expliqué à l’Apic sa vision d’une écologie intégrale, tirant ses racines de la tradition chrétienne, dans laquelle l’approche extérieure (écogestes, lois vertes, chartes éthiques…) est complétée par la dimension intérieure.

Auteur de La Terre comme soi-même (Labor et Fides, 2012), Michel Maxime Egger ne parle ni aux extraterrestres, ni aux esprits de la nature. Ce n’est pas chez quelque auteur New Age en vogue, mais bien dans la tradition chrétienne, notamment orthodoxe, qu’il définit sa vision d’un être humain «uni au Cosmos». Il a exposé sa vision le 3 mars 2015, à Lausanne, dans le cadre du cycle de conférences «Cheminements spirituels», organisé par Theofil, le Centre catholique d’études de Lausanne.

Apic: Vous parlez de «réenchanter notre relation à la terre». De quoi s’agit-il exactement?

Michel Maxime Egger: Il s’agit de comprendre les racines de la crise écologique actuelle et ses enjeux, notamment pour les Eglises et les chrétiens. Dans ma réflexion, ces racines sont liées au système de représentation de la nature et de l’être humain, qui s’est cristallisé avec la modernité occidentale vers la fin du 15e siècle. Ce paradigme sous-tend le système économique mondialisé, de consommation, qui repose sur le principe d’une croissance illimitée, qui est en train de détruire la planète. Ce paradigme est profondément dualiste.

Apic: Vous pensez au dualisme de Descartes?

MME: En particulier. C’est une philosophie qui a renvoyé Dieu dans la transcendance et réduit la nature à sa réalité matérielle. A partir de là, l’être humain a adopté une position de supériorité envers la nature. Ce paradigme a désacralisé la terre, l’a vidée de toute dimension de mystère. La nature est ainsi devenue un objet, et finalement une marchandise.

L’enjeu principal est donc de redonner à la nature sa dimension de mystère, d’en refaire un espace habité par le divin. Parallèlement, l’être humain est appelé à se «renaturer», à retrouver sa propre relation d’interdépendance avec la Création. Il doit se réapprendre comme faisant partie du grand tout cosmique et comme contenant en lui le cosmos et ses différents règnes, minéral, végétal et animal.

Apic: Mais l’humain n’a-t-il pas une place particulière dans ce cosmos?

MME: Oui, et c’est là la spécificité du message chrétien. Nous sommes à la fois faits de la terre, comme l’indique la Genèse, et créés à l’image de Dieu. Nous sommes ainsi, d’après l’expression de Grégoire de Nazianze, un Père de l’Eglise du 4e siècle, des «êtres-frontières». Notre vocation profonde est de devenir des «ponts» entre la terre et le ciel, d’œuvrer par l’assimilation de l’Esprit à l’union du créé et de l’incréé.

La place de l’homme dans cet ordre, ne lui donne ainsi pas une supériorité, mais une responsabilité particulière. Il doit devenir un agent de l’unité retrouvée entre lui-même, Dieu et le Cosmos.

Apic: L’être humain en est sans doute loin…

MME: L’écospiritualité appelle l’homme à faire un travail de transformation intérieure pour être capable de jouer ce rôle. Il doit en particulier compléter son mode de connaissance intellectuel, rationnel et logique par un mode de connaissance plus contemplatif, mystique et intuitif, dont les clés ont été en grande partie perdues, en tout cas en Occident.

L’être humain doit aussi travailler sur ses désirs et ses peurs, des ressorts intimes avec lesquels le marché joue pour faire de nous de bons participants au système économique. La peur du manque, par exemple, nous pousse à accumuler les biens et nous piège dans la course effrénée à la croissance.

L’écologie extérieure, dont on parle beaucoup aujourd’hui, à travers la gestion des déchets, les énergies renouvelables, les sommets mondiaux pour le climat, et autres, est extrêmement importante, mais doit être complétée par une écologie intérieure, qui lui donne sens.

Apic: A vous entendre, les chrétiens devraient être les plus fervents écologistes. Pourquoi n’est-ce pas forcément le cas?

MME: Le fait est qu’on a négligé, dans une bonne partie du 20e siècle, la théologie de la Création. Les Eglises se sont réveillées très tard sur le plan de l’écologie. La théologie est restée très centrée sur l’être humain. Mais au-delà de ça, je tente de démontrer que l’écologie n’est pas un sujet secondaire de la foi chrétienne, mais en est consubstantielle.

De nombreux éléments théologiques sur lesquels se fonde l’écospiritualité peuvent être trouvés non seulement chez les ‘Pères de l’Eglise’, mais aussi dans la Bible. L’Ecriture sainte contient nombre de textes sur la présence de Dieu dans la nature, aussi bien l’Ancien que le Nouveau Testament. Je pense en particulier à la manifestation du Dieu personnel à Moïse dans le Buisson ardent, à la parole du prophète Jérémie –  »Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre» (Jr 23, 24) –, aux hymnes des épîtres aux Ephésiens et Colossiens célébrant la dimension cosmique du Christ récapitulant l’univers entier.

Il existe toute une tradition, à partir d’Irénée de Lyon au 2e siècle, de penseurs chrétiens qui ont une approche «panenthéiste» et non pas panthéiste de l’univers. La tradition chrétienne maintient une différence d’essence entre le créé et l’incréé (le divin). L’arbre «n’est pas Dieu», mais il «est en Dieu» et «Dieu est en lui», il est habité par une Présence. Tout l’univers baigne dans ce que Grégoire Palamas, un saint orthodoxe du 14e siècle, nomme les «énergies divines». Cette forme de pensée est également présente dans le catholicisme, notamment dans la tradition liée à saint François d’Assise, qui appelait les éléments naturels ses «frères» et «sœurs».

Apic: La tradition orthodoxe est-elle plus sensible à ces questions que le christianisme occidental? On sait que le patriarche Bartholomée de Constantinople est un fervent défenseur de l’environnement.

MME: Il est vrai que l’orthodoxie a gardé plus vivace l’enseignement des Pères de l’Eglise, avec leur vision panenthéiste très présente. La théologie des «énergies divines» de Grégoire Palamas n’a par exemple pas été reconnue par l’Eglise catholique, alors qu’elle fait partie du corpus dogmatique de la tradition orthodoxe.

Dans les textes, les responsables catholiques parlent de l’écologie comme d’un problème moral plutôt que spirituel. En revanche, le patriarche Bartholomée n’hésite pas évoquer la «sacralité de la terre».

Il faut dire aussi que le monde orthodoxe a été en grande partie épargné par le paradigme de la modernité et la révolution des Lumières. Il a été, dans ce sens, en tout cas sur le plan de la relation avec la nature, moins influencé que le christianisme occidental par l’esprit cartésien.

On trouve ainsi peut-être plus facilement, dans l’Orient chrétien, des éléments pour fonder et nourrir une écospiritualité.

Mais de manière générale, c’est toute la chrétienté qui est appelée à faire son autocritique et à redécouvrir, à travers sa propre tradition, un réenchantement de sa relation avec la terre.

Apic: Peut-être que la nouvelle encyclique du pape sur l’écologie, attendue pour cet été, changera cette donne?

MME: Ce texte sera sûrement intéressant. Je pense que l’on peut attendre beaucoup, sur le plan de l’écologie, d’un pape qui a pris le nom de François. Je souhaite qu’il nous surprenne, avec cette encyclique sur l’environnement, de la même manière qu’il nous a surpris par son audace dans d’autres domaines.


Encadré

Détenteur d’un master en sociologie de l’Université de Neuchâtel (1981), Michel Maxime Egger travaille en tant que lobbyiste pour le développement durable et des relations Nord-Sud plus équitables. Il a travaillé de 1993 à 2002 à l’œuvre d’entraide protestante Pain pour le prochain (PPP) et depuis lors à Alliance Sud, la communauté de travail des œuvres d’entraide suisses, dont il fait partie du comité de direction.

Depuis 2005, il est membre du comité de rédaction de «La Chair et le Souffle», revue d’anthropologie et de spiritualité, publiée par la Faculté de théologie de l’Université de Neuchâtel et les Editions Novalis. Il a notamment coordonné et participé à la rédaction des deux numéros sur le thème de l’écospiritualité.

Il a fondé le réseau Trilogies en 2004, qu’il anime depuis lors pour mettre en dialogue traditions spirituelles, quêtes de sens, écologie et grands enjeux socio-économiques de notre temps. Il donne également des conférences sur ces thèmes.

De confession orthodoxe, il a créé et dirigé les éditions «Le Sel de la Terre», collection de spiritualité orthodoxe contemporaine publiée avec les Editions du Cerf (1992-2005). Depuis le début de 2014, il codirige avec Philippe Roch la collection Fondations écologiques aux éditions Labor et Fides.

Il a été journaliste entre 1981 et 1993 (L’Hebdo, Construire, etc.) et a collaboré à de nombreuses publications (Le Temps stratégique, Choisir,Nunc, Positif, etc.).

Il a participé à plusieurs ouvrages collectifs. Il est l’auteur de «Prier 15 jours avec Silouane» (Nouvelle Cité, 2002) et «La Terre comme soi-même» (Labor et Fides, 2012).

(apic/rz)

Le sociologue et théologien Michel Maxime Egger veut réconcilier l'homme avec la nature
4 mars 2015 | 11:13
par Raphaël Zbinden
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