Suisse: Le potentiel de conflits liés à la religion est surestimé
Religions Etat et société : rapport du programme de recherche PNR 58
Berne, 3 juillet 2012 (Apic) A l’heure où la religion devient toujours moins essentielle pour la majorité de la population suisse, les thèmes religieux gagnent en importance et en caractère polémique dans le monde politique et les médias. Tel est le constat paradoxal du Programme national de recherche «Collectivités religieuses, Etat et société» (PNR 58), présenté le 3 juillet 2012 à Berne. Aucun autre pays d’Europe occidentale ne possède à ce jour une image aussi différenciée de son paysage religieux, se félicitent ses auteurs.
Même si à titre individuel, le lien à sa religion est toujours plus ténu, se dire chrétien, musulman, ou bouddhiste marque aujourd’hui une frontière entre les groupes de populations, relève le professeur Christoph Bochinger, président du comité de direction du PNR 58. Des affaires mineures, comme la construction d’un petit minaret sur un bâtiment industriel réaffecté ou la présence de quelques femmes en burqa font naître des débats nationaux sur les ’valeurs suisses’.
Dans les médias et la société, le potentiel de conflit émanant des religions est en fait surestimé, jugent les chercheurs. Lorsqu’ils traitent de ce thème, les médias agrègent la religion à d’autre sujets comme la migration, la question des réfugiés, le statut social, les conflits politiques internationaux, l’intégration, ou à des cas spectaculaires mais isolés, comme des crimes d’honneur.
Un autre constat veut que la vision des religions issues de l’immigration soit stéréotypée entre ’religions bonnes’ et ’religions mauvaises’. L’islam est ainsi majoritairement catalogué de ’problématique’ alors que le bouddhisme est considéré comme une ’bonne’ religion. Dans les deux cas, la réalité est bien différente.
La construction de ces frontières infranchissables pour certains groupes d’immigrants – on ne peut pas être à la fois chrétien et musulman – représente un danger réel pour la société suisse, soulignent les auteurs de l’étude. Les recherches ont montré a contrario que les représentants des religions non chrétiennes ont globalement une forte confiance dans les autorités et l’Etat suisses, relève le professeur Bochinger. On peut donc parfaitement être suisse et musulman ou bouddhiste.
«Je suis catholique, mais …»
Jörg Stolz, responsable de l’Observatoire des religions de l’Université de Lausanne, a fait la synthèse sur l’évolution de la religiosité individuelle. Pour constater que la tendance à l’individualisme et à la sécularisation, en cours depuis des décennies, se poursuit avec la diminution du nombre des fidèles des Eglises traditionnelles, la croissance des sans confessions et l’émergence de nouveaux groupes religieux. A fin 2010, les groupes confessionnels les plus importants sont l´Eglise catholique romaine (38,8%) et l´Eglise réformée évangélique (30,9%). 4,5% de la population font partie des communautés musulmanes et 0,2% des communautés juives. La part des personnes sans appartenance religieuse atteint 20,1%.
La «révolution culturelle» des années 1960 a eu un impact très fort sur les religions. Aujourd’hui, il est presque impossible de rencontrer quelqu’un qui ne vous dira pas. » Je suis catholique, mais… je suis protestant, mais…», relève le professeur lausannois.
Dans le même temps, la distance face à un athéisme militant se maintient dans la population : «On ne comprend pas les gens qui sont contre les crucifix dans les écoles ou les croix au sommet des montagnes.» Le plus grand groupe, et de loin, est celui des distanciés, c’est-à-dire des personnes indifférentes. Mis à part les communautés militantes, il rassemble environ 65% de la population, indépendamment de la religion. Le clivage se fait non pas entre les confessions et religions, mais entre fondamentalistes et progressistes, chez les musulmans comme chez les chrétiens ou les juifs.
Pour une «laïcité positive»
Face à ces évolutions, le professeur René Pahud de Mortanges, professeur de l’histoire du droit et de droit ecclésiastique à l’Université de Fribourg, plaide pour une «laïcité positive» qui intègre les religions comme des forces positives et ne les considère pas comme une menace. Le fait que les questions religieuses dépendent essentiellement des cantons a permis de développer une politique pragmatique face aux situations concrètes comme l’enseignement religieux à l’école, la présence de crucifix, ou la gestion des cimetières. Le recours à l’autorité judiciaire en cas de conflits persistants a permis de fixer des critères et des pratiques. Mais on s’aperçoit que les questions religieuses dépassent rapidement les frontières cantonales pour s’étendre à l’ensemble du pays. Faut-il dès lors que la Confédération intervienne et formule une politique religieuse ? Le professeur fribourgeois reste assez sceptique. A ses yeux les droits fondamentaux inscrits dans la Constitution devraient être suffisants.
Le PNR 58 du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS)»Collectivités religieuses, Etat et société» mandaté par le Conseil fédéral et doté d’un budget de 10 millions de francs a commencé ses travaux en 2007. Près de 135 chercheurs ont participé à 28 projets, dont les résultats ont été publiés au fur et à mesure de leur aboutissment. Le rapport présenté à la presse en offre une synthèse en un peu moins de 300 pages. Une représentation aussi différenciée du paysage religieux n’existe pour aucun pays d’Europe occidentale à ce jour» s’est félicité le président du comité de direction du PNR 58, Christoph Bochinger.
«Religions, Etat et société, La Suisse entre sécularisation et diversité religieuse», Zurich, 2012, Editions Neue Zürcher Zeitung, 278 p
Cinq chercheurs de l’Université de Fribourg ont pris part au Programme national de recherche «Collectivités religieuses, Etat et société»
Le Prof. René Pahud de Mortanges, titulaire de la Chaire d’histoire du droit et de droit ecclésiastique, a pris part au comité de direction. A ce titre, il contribue au rapport de synthèse sur le rapport entre l’Etat et les communautés religieuses. Le Prof. Christian Giordano, titulaire de la Chaire d’anthropologie sociale, a dirigé un travail en allemand portant sur la manière dont les enfants d’immigrés vivent leur religion en Suisse. Ansgar Jödicke, maître d’enseignement et de recherche au Domaine sciences des sociétés, des cultures et des religions, a mené un projet concernant les cours de religion entre l’Etat et les collectivités religieuses. Les Profs. Joachim Trebbe et Philomen Schönhagen du Département des sciences de la communication et des médias se sont intéressés à «La représentation de la religion et des collectivités religieuses à la télévision». Ils relèvent que le christianisme apparaît généralement comme non conflictuel, alors que les religions ne disposant pas d’une longue tradition en Suisse sont souvent traitées en fonction de la problématique qu’elles soulèvent.
(apic/mp)




