Une favela vaut mieux qu’un palace

Rencontre avec le journaliste Michel Bavarel: un autre regard sur le Sud

Samuel Heinzen, de l’agence APIC

Genève, 12 avril 2002 (APIC) Au cours de ses nombreux voyages dans le Sud, Michel Bavarel s’est sans cesse demandé: «Comment se fait-il que l’on rencontre une telle joie parmi les déshérités?» Il publie aujourd’hui le résultat de sa quête et relate les dernières années de la vie de Frédy Kunz, dans un livre intitulé: «Si vous saviez la joie des pauvres» (éd. Saint-Augustin 2002)

Il aurait pu le faire ailleurs, mais l’auteur a choisi de mener cette quête au sein de la Fraternité du «Serviteur souffrant» qui s’est implantée dans plusieurs Etats du Brésil, ainsi que dans quelques autres pays d’Amérique et d’Europe.

Cette Fraternité s’est constituée autour d’un prêtre, Frédy Kunz, né à Berne en 1920 dans une famille ouvrière du Jura. S’il n’est jamais sorti de la «file des exclus» (il a même connu les camps nazis) Frédy Kunz n’en cultivait pas pour autant la morosité. «On n’entre pas dans la Fraternité pour souffrir, mais pour être heureux», disait-il. Imprégné par la fréquentation de cette Fraternité, Michel Bavarel rend compte sa longue expérience du Sud. Il y a découvert une joie de vivre insoupçonnée au milieu de la misère, de l’injustice et de la violence.

APIC: Faut-il vraiment vivre dans la pauvreté du Sud pour rencontrer des gens heureux ?

Michel Bavarel: Si les pays du Nord industrialisés connaissent l’abondance, ils génèrent aussi un mode vie individualiste souvent emprunt de tristesse. A l’inverse, les personnes qui sont dans la pauvreté semblent mieux disposées que les nantis à vivre dans la joie. En effet, l’obligation de partager et la nécessité flagrante d’avoir besoin des autres favorisent les relations et une communion à l’origine de toute joie.

APIC: La pauvreté serait-elle une source de joie ?

M.B.: Bien au contraire! Les inégalités profondes entre riches et pauvres dans la plupart des pays du Sud sont une source de violence, ne serait-ce qu’en raison de la nécessité dans laquelle se trouvent les déshérités de tenter d’échapper à la misère. Cependant, les pays du Sud qui connaissent le plus de violence sont en fait ceux qui ont le plus de ressources. Celles- ci représentent de tels enjeux économiques qu’on se fait la guerre pour les conquérir. Par exemple, au Congo-Kinshasha, les luttes pour la maîtrise des richesses ont fait directement ou indirectement probablement trois millions de morts. De même au Brésil, le développement du trafic de drogue à pris son essor au moment de la libéralisation des capitaux, grâce à l’arrivée massive de dollars qui ont permis son financement.

APIC: Il semble pourtant que la joie soit davantage présente chez les démunis .

M.B.: La Fraternité du Serviteur souffrant est un bel exemple de ce qui génère réellement la joie. Elle se situe à contre courant de la tendance qui place le bonheur dans la possession des biens matériels. Bien sûr, elle cherche à sortir les gens de la misère, mais pas pour leur donner une mentalité de riche. Par exemple, les groupes d’artisanat de la Fraternité permettent d’assurer un minimum de rentrées d’argent, mais leur but n’est pas une rentabilité à tout prix. L’accent est mis au contraire sur des activités favorables à la vie en commun. Parler, faire la cuisine ou s’occuper des enfants ensemble est préférable à la rentabilité. Dans ces groupes on n’hésite pas à «perdre du temps» à prier ou à discuter. L’important est de développer les relations humaines. Cette mentalité n’est d’ailleurs pas un acquis, l’individualisme fait églalement des ravages dans les favelas.

Fondamentalement la joie n’est pas dépendante des conditions sociales, mais quand on a beaucoup à perdre, c’est plus difficile de s’approcher de l’autre, de lui faire confiance et de construire une relation humaine.

Personnellement, entre des vacances dans un hôtel grand luxe et un séjour dans une favela, où je vais périodiquement, je n’hésiterai pas, car je trouve dans cette favela une extraordinaire densité de relations humaines. Que je rencontre aussi, par exemple, à Genève auprès des requérants d’asile qui ont avant tout besoin que soit reconnue leur dignité.

APIC: Où se situe la rupture entre riches et pauvres ?

M.B.: A nos yeux d’Occidentaux, les pauvres sont forcément malheureux et nous avons tout de suite le réflexe de chercher à résoudre leurs problèmes avec de l’argent. Certes la misère et la souffrance sont à combattre, en agissant sur leurs causes et aussi par le partage et l’entraide. Mais les pauvres ont leurs propres ressources. Ils ne doivent pas être considérés seulement comme des objets de notre sollicitude. Ils sont des sujets, des êtres humains à part entière, capables de créer des espaces de bonheur au c?ur d’une situation dramatique.

Je cite souvent une ethnopsychiatrie selon laquelle l’Occidental est particulièrement mal placé pour entrer en relation avec des personnes d’une autre culture, en raison de son sentiment de supériorité. Ce qui conduit certains à se comporter comme si le seul fait de venir du Nord donnait une compétence pour secourir le pauvre du Sud. Or pour établir une relation, il faut se situer au même niveau que l’autre.

Le rêve de Frédy Kunz, c’était que la Fraternité fasse envie. Ceux qui s’approchent en manifestant de la pitié risquent de susciter des réactions très fortes, et ça se passe généralement mal. Les membres de la Fraternité détestent qu’on exalte Frédy. Celui-ci s’est toujours défendu d’un quelconque héroïsme, car le vénérer c’est surtout s’en désolidariser.

APIC: Donc, pas d’exaltation face aux prophètes de notre temps, mais une attitude de grande simplicité .

M.B.: Frédy lui-même se montrait fraternel avec tous. Il traitait de la même manière puissants et petites gens. Il récusait tout fanatisme à son égard. Après sa mort, en août 2000, la Fraternité a évité de l’exalter, car cela risquerait de l’éloigner du chemin d’austérité, d’humilité, de simplicité qu’il a indiqué. Ce qui est fondamental, c’est de ne pas d’avoir peur de s’approcher, d’entrer en contact avec l’autre. Cinira, une souffrante de la rue de São Paulo disait: «Il ne s’agit pas de jeter aux pauvres des objets ou de la nourriture, mais de partager.»

Un don qui n’est pas un partage, c’est un don qui tue. Etablir un lien sur un niveau commun, ce n’est pas difficile et il n’est pas nécessaire de parcourir le monde pour rencontrer l’autre dans la joie. Cette expérience est également possible chez nous, peut-être à quelques pâtés de maison, ou même déjà avec son voisin de pallier. (apic/sh)

12 avril 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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