Egypte: Malgré la montée du fondamentalisme, les chrétiens ne vont pas partir

Rencontre avec le patriarche copte catholique Antonios Naguib

Fribourg, 31 octobre 2011 (Apic) «Nous rencontrons parmi les Frères musulmans en Egypte des personnes honnêtes et modérées, mais ce n’est ni la ligne de la majorité ni le reflet de la doctrine officielle…» Interviewé par l’agence Apic dimanche 30 octobre lors de son passage à Fribourg, le cardinal Antonios Naguib mise cependant sur l’amitié qui perdure entre nombre de musulmans et de chrétiens dans la société égyptienne.

Le patriarche copte catholique d’Alexandrie relève les contacts fréquents avec le grand imam d’Al-Azhar, cheikh Ahmed El-Tayyeb. Al-Azhar a certes suspendu depuis janvier dernier ses relations avec le Saint-Siège suite à la réaction du pape Benoît XVI après l’attentat meurtrier contre une église copte d’Alexandrie (*) et n’a pas envoyé de représentant le 27 octobre dernier à la 3e rencontre interreligieuse de prière et de dialogue pour la paix à Assise. Mais au plan local, «les contacts sont fraternels», souligne le cardinal Antonios Naguib.

Apic: De quelle manière se manifeste cette attitude fraternelle d’Al Azhar ?

Cardinal Antonios Naguib: Suite à l’attaque programmée de manifestants coptes, qui a fait 30 morts et 329 blessés le dimanche 9 octobre à Maspero, au Caire, Al Azhar a fait montre d’une attitude très positive. Ses responsables ont publié immédiatement une belle déclaration. On peut travailler avec eux et on peut affirmer que les relations officielles, au niveau local, sont bonnes. De plus, de nombreux musulmans, des intellectuels, des écrivains, ont écrit dans les médias en faveur de l’égalité de tous les citoyens, sans distinction d’appartenance religieuse.

Apic: Il semble tout de même que le climat a changé à la veille des élections législatives du 28 novembre!

Cardinal Antonios Naguib: On ne peut cependant pas parler de rupture dans les rapports entre chrétiens et musulmans. Nous faisons tout pour l’éviter. Dans les églises, les prêtres demandent aux fidèles de soutenir les partis et les personnes qui ont un programme de société et de Constitution basé sur la citoyenneté de tous, le respect et la liberté, l’égalité pour tous. Les Frères musulmans, mais également tous les musulmans, souhaitent imposer la charia.

Apic: Ce n’est cependant pas nouveau en Egypte… Ce problème remonte à l’époque du président Anouar el-Sadate!

Cardinal Antonios Naguib: L’article 2 de la Constitution actuelle précise que l’islam est la religion de l’Etat et la charia, la loi islamique, est la source principale de la législation. Avant la nouvelle Constitution qu’a fait rédiger le président Sadate en 1971, la charia n’était que l’un des sources de la législation. C’est lui qui a introduit ce changement !

Apic: Le président Sadate bénéficie pourtant d’une très bonne image en Occident!

Cardinal Antonios Naguib: C’est vrai: il a fait la paix avec Israël, et c’est ce qui importe pour l’Occident. Il faut aussi reconnaître que la paix était aussi bénéfique pour l’Egypte. Mais on oublie un autre aspect: il a libéré de prison les Frères musulmans, fermé les yeux sur leurs activités…

Durant six ans, le président Sadate a fait assigner à résidence le patriarche Chénouda, chef de l’Eglise copte orthodoxe, au monastère de Deir Amba Bishoï, dans la région désertique du Wadi Natroun.

Il s’en est pris également au nassérisme (le président Gamal Abdel Nasser prônait un socialisme panarabe, ndr). Certes, ce n’était pas un système idéal, mais il avait permis la création d’une classe moyenne en Egypte. Les chrétiens étaient alors très bien intégrés dans la société.

Apic: Les troubles qui agitent le Moyen-Orient n’épargnent pas l’Egypte. Ne craignez-vous pas une émigration massive des chrétiens avec la montée du salafisme ?

Cardinal Antonios Naguib: Je ne pense pas que tous vont partir, car où iraient-ils ? S’ils sont un million à partir, il en restera toujours plus de 6 millions, car la grande majorité n’a pas la possibilité de partir ailleurs. C’est leur pays!

Si le Synode des Evêques pour le Moyen-Orient d’octobre 2010 ne parle pas de «persécution» à propos de la situation des chrétiens dans cette partie du monde, c’est parce que cela ne correspond pas à la définition communément acceptée.

Il n’y a pas en Egypte de système officiel qui créerait des structures de traitement injuste, permanent et réglementé par une loi ou un décret qui viserait les chrétiens en particulier. Notons que le Conseil suprême des Forces armées (CSFA) (qui dirige actuellement le pays, nrd), s’est engagé à se pencher sur le dossier des permis de construction des églises chrétiennes, dans le but d’apaiser les tensions interconfessionnelles. Le défi pour les chrétiens est de pouvoir vivre dignement dans leur patrie, malgré les difficultés.

Encadré

#Vers une islamisation de l’Egypte à long terme ?

Dans l’édition internet de l’hebdomadaire égyptien «Al-Ahram Hebdo» du 26 octobre au 1er novembre 2011, Névine Mossaad, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire, estime que contrairement à ce qui se passe en Tunisie, «la mauvaise gestion de la révolution (égyptienne, nrd) est sur le point de la saper». Pour la politologue égyptienne, la Tunisie a fait le choix dès le début de suivre l’ordre logique des choses en ce qui concerne la transition vers un Etat démocratique, en commençant par une assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution consensuelle et représentative de tous les spectres de la société. «Ainsi, ils coupent le chemin à toute dérive. En revanche, l’Egypte a adopté un calendrier largement différent».

Aujourd’hui, le spectre d’une montée islamiste se profile: «Le risque d’une confiscation des acquis des révolutions dans les deux pays par les islamistes menace toujours: c’est un danger à ne pas ignorer. En Egypte, comme en Tunisie, les renversements des régimes autocratiques ont renforcé l’influence des mouvements islamistes, auparavant réprimés. La montée islamiste risque de nous faire revenir à une époque obscurantiste pire que l’époque despotique déchue».

En Egypte, les Frères musulmans et les salafistes sont passés sur le devant de la scène. «Le terrain semble être plus propice (qu’en Tunisie, ndr) à une islamisation à long terme. Les islamistes de l’Egypte — en dépit de la répression subie pendant des décennies — ont toujours été présents sur la scène politique et sociale. Ils étaient présents au Parlement et dans les syndicats, ce qui leur a permis d’avoir des bases populaires et politiques». Névine Mossaad relève encore qu’il ne faut pas négliger l’importance de l’Egypte comme pays-clé de la région, «ce qui fait d’elle une cible pour plusieurs pays du Golfe, y compris l’Arabie saoudite qui finance actuellement ces islamistes».

(*) Suite à un attentat meurtrier le 31 décembre 2010, visant l’église copte orthodoxe d’Al-Kidissine à Alexandrie, le pape Benoît XVI avait demandé aux responsables des nations un engagement concret pour protéger les chrétiens et condamner la stratégie de violence menée envers eux. Des propos qualifiés dès le 2 janvier d’»ingérence» par le grand imam d’Al Azhar. Le 11 janvier, Le Caire avait annoncé le rappel de son ambassadrice près le Saint-Siège, Lamia Aly Hamada Mekhemar, pour consultation. Le 20 janvier, c’était au tour de l’Université d’Al Azhar de suspendre le dialogue avec le Vatican. Le Saint-Siège a depuis réaffirmé à plusieurs reprises son désir de rétablir le contact avec l’Université. (apic/be)

31 octobre 2011 | 14:22
par webmaster@kath.ch
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