Turquie: L'Eglise n'a pas disparu du pays, mais elle change de visage en raison de l'immigration

Rencontre avec le Père Claudio Monge, supérieur du couvent dominicain d’Istanbul

Fribourg/Istanbul, 2 mai 2013 (Apic) L’Eglise n’a pas disparu de Turquie, mais elle change de visage en raison de l’immigration. Les Levantins (chrétiens locaux présents dans le pays depuis de nombreuses générations) sont vieillissants et les jeunes sont partis à l’étranger. Ils sont remplacés par d’autres chrétiens venus d’Afrique noire, des Philippines, de Roumanie, de Pologne ou de Russie. Rencontre avec le Père Claudio Monge, supérieur du couvent dominicain d’Istanbul.

Originaire du Piémont et parlant le turc, qu’il a appris à l’Université de Strasbourg, où il a également obtenu un doctorat en théologie des religions, le Père Claudio Monge, âgé de 45 ans, est présent en Turquie de façon continue depuis dix ans. Durant ses études, cet ancien permanent de Taizé (il y a séjourné de 1991 à 1992) se rendait régulièrement dans ce pays pour y apprendre la langue et s’imprégner de cette riche culture bigarrée, héritée de l’Empire ottoman, du bassin méditerranéen, du Moyen Orient et de l’Europe.

Un islam turc très diversifié

«L’islam turc est très diversifié, et si la majorité est d’obédience sunnite hanafite, il faut noter la présence très structurée des confréries soufies – hors la loi sous Mustafa Kemal Atatürk (fondateur et premier président de la République turque, ndr) et théoriquement toujours interdites -, et des alévis, adeptes d’un islam plus proche du chiisme et considéré par la majorité sunnite comme quasiment hétérodoxe», confie-t-il à l’Apic.

Mais le dominicain italien rassure tout de suite: «Il n’y a aucun risque que la Turquie devienne un Etat islamique…. C’est au XVe siècle déjà que le sultan Mehmet II promulgue, à côté de la charia, le premier code de loi turc, le Kânun, qui est un code civil!» Au siècle suivant, Soliman Ier, Soliman le Magnifique pour l’Occident, poursuit sur la même voie. Il est surnommé Kânuni (le Législateur). «L’islamisme en provenance de la Péninsule arabique ne correspond pas à l’ADN de la Turquie!»

Le Père Monge relève que l’islam turc est considéré par les musulmans sunnites orthodoxes comme étant «à la frontière de l’hérésie». Le monde arabe a toujours regardé le monde turc avec soupçon, en raison de cette «anomalie au cœur de l’orthodoxie musulmane».

Frustration face à l’attentisme de l’Union européenne

Si l’Etat turc ne court pas le risque de céder à l’islamisme fondamentaliste, il pourrait par contre y avoir «des dérives nationalistes hargneuses», surtout à la suite des atermoiements de l’Union européenne. La Turquie a déposé sa demande d’adhésion à l’UE en avril 1987 et ne voit rien venir, malgré les réformes qu’elle a déjà réalisées. Le religieux dominicain rappelle qu’après la 1ère Guerre mondiale, Mustafa Kemal Atatürk a bâti un Etat national sur les cendres de l’Empire ottoman, multiethnique et s’étendant à son apogée sur trois continents: Asie, Afrique et Europe.

Le nationalisme ad intra qui caractérise toujours la République turque risque de basculer dans le nationalisme ad extra, estime le Père Monge, car l’absence de perspective concernant l’adhésion à l’UE a provoqué un fort sentiment de frustration.

«Le gouvernement turc misait beaucoup sur l’adhésion à l’UE. L’UE aurait dû intégrer la Turquie il y a dix ans déjà, c’est une chance perdue. Maintenant, avec les difficultés qu’elle connaît, c’est devenu beaucoup plus difficile». Pour le dominicain italien, c’est une occasion manquée. «On aurait dû intégrer la Turquie il y a dix ans déjà, car son adhésion aurait davantage permis l’élaboration d’un islam européen, en favorisant, en outre, une évolution démocratique ultérieure dans la pays (évolution qui semble actuellement connaître quelques coups d’arrêt)…»

L’effondrement de l’Empire ottoman change la donne

Du point de vue historique, l’Empire ottoman était composé d’une multitude de nations, et les religions avaient leur autonomie dans le système des «millet», un terme ottoman désignant une communauté religieuse légalement protégée, qui disposait notamment de ses propres tribunaux en matière de statut personnel. Il existait donc, avant le démembrement de l’Empire ottoman lors de la 1ère Guerre mondiale, une grande pluralité.

«Les différentes communautés avaient sous l’Empire ottoman une plus grande autonomie que sous l’Empire byzantin, qui était très autoritaire et centralisé. Même si les non musulmans devaient alors payer la «jizya» ou «capitation», un impôt obligatoire pour les non musulmans (chrétiens et juifs), destiné à assurer leur protection». Le spécialiste de l’islam turc relève que les chrétiens orientaux s’étaient presque réjouis de la chute de l’Empire byzantin et, encore plus, de l’éloignement de la mainmise de Rome, «l’arrivée du sultan ottoman les libérant de la tiare».

L’effondrement de l’Empire ottoman, avec notamment la perte de ses territoires européens et arabes (Syrie, Palestine, Liban, Irak, Arabie), éveille un fort sentiment national turc et change la donne. Les militaires turcs, rassemblés autour du maréchal Mustafa Kemal Atatürk, finissent par chasser les Européens d’Anatolie. L’unité nationale turque se comprend alors comme une unité ethnoculturelle forte, face à des minorités allogènes (Arméniens, Grecs et Kurdes) sommées de quitter le pays ou de s’assimiler.

Une lente euthanasie des Eglises historiques

Dès cette époque, la pluralité existant sous l’Empire ottoman disparaît, et dans la mise en place d’un «Etat nation» turc, l’existence de minorités devient plus une menace qu’une richesse, souligne le Père Monge. «L’autonomie des communautés, la diversité, sont rejetées, ce qui remet en question le concept des Eglises nationales basées sur l’ethnie». Le Père Monge plaide pour un dépassement de l’idée historique des «Eglises nations», renfermées sur elles-mêmes et vieillissantes, qui subissent en Turquie ce qu’il n’hésite pas à appeler une «lente euthanasie». Car pour lui, «on ne peut pas perpétuer le système qui existait au temps de l’Empire ottoman».

Le religieux dominicain souhaite que l’on puisse promouvoir au sein des Eglises locales le concept de citoyenneté, qui comporte des droits et des devoirs, et incite les communautés chrétiennes à s’insérer dans la réalité turque. Il rencontre encore «des chrétiens de l’ancienne génération» qui sont d’accord de célébrer dans différentes langues, «sauf en turc!»

En outre, la petite Eglise catholique n’existe pas au plan juridique en Turquie, seul le Saint-Siège est reconnu, avec une nonciature à Ankara. L’absence d’une reconnaissance de la personnalité juridique pour les communautés religieuses ne permet pas à l’Eglise locale d’acquérir des propriétés à son nom. «Notre couvent d’Istanbul est là depuis des siècles, paie des taxes immobilières, mais nous ne sommes pas propriétaires au sens juridique…»

La Conférence épiscopale catholique ne comprend plus que cinq membres: deux évêques latins (depuis l’assassinat le 3 juin 2010 de Mgr Luigi Padovese, évêque du vicariat apostolique catholique romain d’Anatolie), un évêque arménien et deux vicaires apostoliques syriaque catholique et chaldéen.

«La Conférence épiscopale n’existe que sur le papier. Elle est trop faible politiquement pour être protagoniste (son poids pastoral ad intra est presque nul!) Dans les pourparlers pour la refonte de la Constitution turque, quand elles sont sollicitées par la commission parlementaire pour la révision de la Constitution, les diverses obédiences chrétiennes sont incapables de se présenter avec une délégation commune. Il n’y a pas non plus de consultation de la base, notamment pour rechercher au sein des communautés chrétiennes des membres qualifiés pour mener ce dialogue».

Dans la Turquie d’aujourd’hui, l’évangélisation ne peut se faire qu’à l’intérieur des murs des églises, les processions dans la rue ne sont pas autorisées, de même que le port d’habits religieux. «Le prosélytisme (dont la définition est vague et prête à toutes les interprétations) est prohibé, et même certains membres de l’AKP, le parti au pouvoir, trouvent cela ridicule, vu le poids numérique négligeable des chrétiens dans le pays!»

Malgré les interdits qui subsistent, le religieux dominicain se veut optimiste: les contacts avec le monde turco-musulman, notamment dans le milieu universitaire, sont nombreux et assez fréquents. Le dialogue reste toujours, et toujours davantage, la seule option possible. JB

Encadré

Les chrétiens de Turquie, une toute petite minorité

En Turquie, pays musulman de 76 millions d’habitants, les quelque 250’000 chrétiens appartiennent à diverses obédiences. Les plus nombreux sont les Arméniens apostoliques (orthodoxes), qui seraient 65’000, tandis que les syro-orthodoxes (ou «jacobites») sont moins de 10’000. Originaires du Tur Abdin, en Haute Mésopotamie, au sud-est de la Turquie, ils se concentrent désormais à Istanbul et dans les grandes villes. Les grecs-orthodoxes, appartenant au Patriarcat œcuménique de Constantinople, sont encore 2’000, tout au plus. Ils se concentrent à Istanbul et Izmir, l’ancienne Smyrne.

Les catholiques se partagent selon quatre rites: Arméniens, Syriaques, Latins et Chaldéens. Les Chaldéens turcs viennent historiquement du sud-est de la Turquie. Depuis la guerre contre l’Irak, ils ont été rejoints, en bonne partie dans la mégapole d’Istanbul, par leurs coreligionnaires du pays voisin, qui parlent arabe et qui cherchent à émigrer vers des cieux plus cléments, en Europe ou aux Amériques. Parmi les Eglises historiques, se trouvent encore des anglicans et des luthériens, tandis que les évangéliques sont très dispersés. Rien qu’à Istanbul, ils se rassemblent dans une centaine de petites communautés, des «églises maisons». JB

Encadré

Le Père Claudio Monge, spécialiste de la théologie des religions

Originaire du Piémont et parlant le turc, qu’il a appris à l’Université de Strasbourg, le Père Claudio Monge est présent en Turquie de façon continue depuis dix ans. Le religieux est né le 28 mai 1968 à Piasco, un gros bourg célèbre pour sa production de harpes, situé dans la province de Cuneo (Piémont). De nationalité italienne, il est entré dans l’Ordre des Frères Prêcheurs, les dominicains, en 1993. Il est le supérieur de la Communauté dominicaine d’Istanbul et président de l’Union des Religieux de Turquie, où il vit depuis 10 ans. Il est docteur en théologie (spécialité «Théologie des Religions»).

Il a soutenu en 2006 à la Faculté de Théologie catholique de l’Université Marc Bloch de Strasbourg (UNISTRA) une thèse sur «Dieu hôte. Enquête sur l’hospitalité en histoire et en théologie comparées des religions à la lumière de Gn.18». (*) En 2003, il a obtenu un master en langue et civilisation turco-ottomane au Département des langues orientales de l’UNISTRA. Il est professeur chargé de cours à l’Université de Fribourg en Suisse, où il se rend régulièrement pour des cours portant notamment sur l’approche historique des fondations de l’islam ou la théologie du dialogue interreligieux.

(*) «Dieu Hôte. Recherche historique et théologique sur les rituels de l’hospitalité», Zeta Books, 2008. JB

Encadré

Une petite communauté dominicaine à Istanbul et Izmir

Le couvent des dominicains d’Istanbul se trouve au numéro 44 de la rue de la Tour de Galata (Galata Kulesi Sokak en turc), tout à côté de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul (Sen Piyer ve San Paolo Kilisesi), dans l’actuel quartier de Beyoglu. Il est situé entre la Tour de Galata et la Corne d’Or, dans l’ancien quartier des Génois, qui fondèrent, au XIIIème siècle, l’empire latin de Constantinople sur le territoire de l’Empire byzantin, à la suite de la quatrième croisade.

L’église Saint-Pierre et Saint-Paul fut construite en 1841 pour les Dominicains par l’architecte suisse Gaspare Fossati. Plusieurs édifices religieux chrétiens, détruits par des incendies, ont été construits sur le même site depuis 1535. Cinq religieux dominicains vivent à Istanbul et trois autres à Smyrne (Izmir). (apic/be)

2 mai 2013 | 11:31
par webmaster@kath.ch
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