En Roumanie, lors des élections, les politiciens flattent la majorité orthodoxe
Rencontre avec le Père Cristian Langa, prêtre de l’éparchie gréco-catholique de Cluj-Gherla
Châtel-St-Denis/Cluj-Gherla, 4 novembre 2014 (Apic) L’actuel Premier ministre social-démocrate Victor Ponta est le favori du deuxième tour de l›élection présidentielle qui se tiendra en Roumanie le 16 novembre prochain. Il jouit d’une avance de 10 points sur son rival conservateur Klaus Iohannis. Sur le terrain, la bataille pour séduire l’électorat se poursuit. Et comme quelque 85% des 22 millions de Roumains se déclarent orthodoxes, c’est à ce réservoir électoral que les politiciens s’adressent avant tout, confie à l’Apic le Père Cristian Langa, prêtre de l’éparchie gréco-catholique de Cluj-Gherla, en Transylvanie.
«En Roumanie, la majorité dicte! En tant que gréco-catholiques, nous sommes très minoritaires, nous n’avons par conséquent aucun poids électoral… En cette période d’élections, les politiciens se font voir en compagnie des évêques orthodoxes; ils leur font des donations. Tous savent qu’obtenir le soutien de la masse électorale orthodoxe est crucial», lâche Christian Langa.
Le prêtre catholique de rite byzantin, âgé de 49 ans, était l’invité de l’antenne Suisse romande et tessinoise de l’œuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse», basée à Villars-sur-Glâne. Ce fils d’un prêtre prisonnier politique sous le régime communiste (voir encadré) était de passage à Châtel-St-Denis les 25 et 26 octobre dernier à l’occasion de la «Journée des chrétiens persécutés».
«Même si l’Eglise, en tant que telle, ne fait pas de politique, les politiciens sont conscients que les prêtres et les évêques peuvent grandement influencer le vote. Et curieusement, les aides, les donations et les promesses fleurissent en cette période… «, confirme ce prêtre de la cathédrale de la Transfiguration, à Cluj. Il est également père spirituel du séminaire de l’éparchie de Cluj-Gherla, qui abrite 12 séminaristes fréquentant la Faculté de théologie gréco-catholique de l’Université Babes-Bolyai, fondée en 1872 à Cluj-Napoca.
En Roumanie, l’unité des chrétiens n’est pas à l’ordre du jour
Le Père Christian Langa relève par ailleurs que cette université publique – fait unique en Roumanie – abrite cinq Facultés de théologie: gréco-catholique, orthodoxe, catholique romaine, protestante et unitarienne. Ce qui ne l’empêche pas de souligner que dans son pays, l’œcuménisme est loin d’être une réalité concrète. En Roumanie, au plan religieux, en effet, l’unité des chrétiens n’est pas à l’ordre du jour et l’œcuménisme est encore considéré comme une hérésie par certains milieux orthodoxes. Le ton s’est durci à partir de 2008. Pendant dix ans, les gréco-catholiques avaient pu célébrer la Semaine de prières pour l’unité des chrétiens avec les orthodoxes et d’autres communautés chrétiennes. Puis il y a eu un diktat du Synode de l’Eglise orthodoxe roumaine, déplore le Père Langa. Le prétexte en fut une initiative du métropolite orthodoxe du Banat, Nicolae Corneanu, décédé en septembre dernier. Le 25 mai de cette année-là, Nicolae Corneanu recevait la communion dans l’église gréco-catholique de «Sainte Marie, Reine de la Paix et de l’Unité» à Timisoara.
Le patriarche orthodoxe a interdit les prières en commun avec les catholiques
«Le métropolite Corneanu avait demandé, pendant la messe, de recevoir la communion, c’était son désir profond. Il l’a fait en présence du nonce apostolique. Et comme cela avait été filmé, cela a donné des arguments aux évêques orthodoxes radicaux, qui ont fait pression. Le patriarche orthodoxe a alors interdit les prières en commun avec les catholiques, par exemple lors des enterrements, de la bénédiction de monuments ou de toute autre manifestation religieuse. Désormais, en Roumanie, chaque communauté prie l’une après l’autre. On ne peut plus célébrer ensemble. Les prêtres qui ne respecteraient pas cet ordre sont punis. Depuis 2008, l’œcuménisme a beaucoup souffert, c’est un coup dur! Lors de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, nous prions avec les protestants, les baptistes, les réformés, les luthériens, les pentecôtistes, les adventistes, les évangéliques, mais pas avec les orthodoxes…»
Aujourd’hui, déplore le Père Langa, l’œcuménisme est en Roumanie un idéal trop élevé, trop théorique, «mais ce n’est pas une réalité sur le terrain, il n’y a rien de concret! Il y a des villages où l’on nous interdit d’enterrer nos morts, sauf si on déclare qu’ils sont orthodoxes». Mais dans le diocèse orthodoxe de Timisoara, il n’y a pas de conflit, grâce à l’action du métropolite Corneanu. Après la chute du communisme et la relégalisation de l’Eglise gréco-catholique, il avait pris d’emblée l’initiative de lui rendre toutes les églises et cimetières, registres et archives. Ils avaient été confisqués par les communistes en 1948, puis remis à l’Eglise orthodoxe suite à la dissolution forcée de l’Eglise gréco-catholique, une Eglise catholique de rite byzantin unie à Rome, que l’on appelait autrefois l’Eglise «uniate».
Dans de nombreux autres endroits, les églises gréco-catholiques confisquées et transformées en églises orthodoxes n’ont pas été restituées à leurs anciens propriétaires. 2’500 églises et 22 couvents avaient été intégrés à l’Eglise orthodoxe, avec leurs archives, les registres de baptêmes, de mariages, de funérailles… Les bulles de fondation des évêchés avaient été saisies par la police politique et on n’a pas pu les retrouver. L’Eglise a pu récupérer aux archives d’Etat les diplômes impériaux des évêques. Certaines paroisses gréco-catholiques, qui ont réussi à dialoguer avec les orthodoxes, se sont vu restituer une partie de leurs documents. «Le 28 septembre dernier, trois de nos évêques ont participé à l’enterrement du métropolite Corneanu. On craint cependant que cette bonne atmosphère ne change avec l’arrivée d’un nouveau métropolite». JB
Encadré
Le Père Cristian Langa a été invité par l’AED pour témoigner du martyre de l’Eglise gréco-catholique de Roumanie, dissoute en 1948 par le pouvoir communiste en place à l’époque. Responsable de l’antenne romande et tessinoise de l’AED, Roberto Simona a rappelé «l’héroïsme de l’Eglise de Roumanie», dont le Père Langa est un témoin privilégié. «Vous nous rappelez ces persécutions subies dans un temps pas si lointain et tout près de chez nous. Vous avez vécu cette période tragique de l’histoire de la Roumanie, d’abord en tant que simple citoyen, puis en tant que séminariste, mais également en tant que fils… Votre père, Tertulian Langa, a passé plus de 16 ans dans les terribles prisons communistes, Son crime ? N’avoir pas renié sa foi au Christ et dans l’Eglise!»
Jeune séminariste, fraîchement marié et père d’une fille de 3 mois, Tertulian Langa fut arrêté en 1948 sans acte d’accusation. Le procureur lui déclara simplement qu’il n’y avait aucune preuve contre lui, «mais comme il était en prison, c’est qu’il était coupable». «Avoir des rapports avec le nonce et les évêques, ce n’était pas un délit!», lance Cristian Langa. Tout aurait pu s’arranger s’il avait renoncé à sa conviction religieuse et à son adhésion à l’Eglise catholique. Mais il préféra passer 16 ans en prison où il subira humiliations et tortures plutôt que d’abjurer sa foi. Il ne sera libéré qu’en 1964. Prêtre dans la clandestinité, il sera plus tard nommé vicaire général du diocèse de Cluj-Gherla. Le Père Cristian explique que son père disait toujours à ses enfants que Dieu permet la souffrance à ceux qui peuvent la supporter, mais qu’il donne en même temps de nombreuses grâces.
Durant ces années, le régime permettait difficilement les visites aux prisonniers politiques. Ainsi, ce n’est qu’après 6 ans que Tertulian a pu recevoir en prison la visite d’un parent, pour la durée d’une seule heure. Son épouse avait renoncé à son droit de visite pour permettre à sa fille de voir son père pour la première fois. «Ma grande soeur le reconnaît tout de suite grâce aux récits de notre mère». Le Père Christian nous dit encore que même après toutes ces années de prison, sa famille continuera à subir la persécution.
Cristian et son frère sont nés peu après la libération de leur père. Mais pour les fils, la vie sera difficile: le nom de Langa est enregistré par le régime, et les enfants subiront des discriminations de la part de leurs enseignants. Enfant, le Père Christian savait déjà qu’il n’aurait pas le droit d’accéder à certaines Facultés universitaires comme le droit, l’histoire ou la philosophie, qui étaient interdits aux enfants de personnes considérées comme traîtres. Malgré le froid, la faim et les tortures, Tertulian Langa dira que ses années de détention ont été les plus belles de sa vie, «parce que j’ai vu le Seigneur agir à travers nos souffrances… Quand on va vers le soleil, l’ombre est derrière nous!» JB
Encadré
La population roumaine a vécu près d’un demi-siècle sous l’oppression communiste. Ce régime a martyrisé non seulement l’Eglise, mais également une partie de l’élite intellectuelle et politique d’avant-guerre. Des dizaines de milliers de détenus politiques et d’opinion, de nombreux évêques et des prêtres, catholiques ou orthodoxes, ont fini dans le goulag roumain, emprisonnés voire exécutés. Quelque 230 lieux de détention mis en place par le régime communiste (1945–1989) ont été répertoriés par le Mémorial des Victimes du Communisme et de la Résistance, à Sighet, dans la région de Maramures, au nord-ouest de la Roumanie.
L’Eglise gréco-catholique de rite byzantin – supprimée sous le régime communiste – a de la peine à se remettre de la sévère répression subie durant des décennies. Issue de l’orthodoxie, elle s’est unie à Rome vers 1700, après le Synode d’Alba Iulia en 1697. Elle a été déclarée illégale par le nouveau pouvoir communiste le 1er décembre 1948. Ses membres ont été forcés d’intégrer l’Eglise orthodoxe roumaine, qui se vit offrir tous les biens de l’Eglise gréco-catholique. La majorité du clergé «uniate» refusa de signer le document de passage à l’orthodoxie. Prêtres et évêques réfractaires furent alors arrêtés et internés. Ce n’est qu’à la chute du régime communiste que cette Eglise redevint légale en décembre 1989. A l’époque communiste, même la possession de livres liturgiques était considérée comme une activité d’opposition au régime. Distribuer du matériel provenant du Vatican était interdit. Rome, ’ce pouvoir impérialiste’, était accusée de conspirer contre le communisme.
Les évêques gréco-catholiques étaient jetés en prison, le régime les qualifiant d’»espions du Vatican». Plusieurs d’entre eux sont morts en détention, comme Mgr Valeriu Traian Frentiu, évêque d’Oradea Mare, décédé le 11 juillet 1952 dans la sinistre prison de Sighet. Au commencement des années 50, les prêtres et les évêques qui ne voulaient pas intégrer l’Eglise orthodoxe roumaine étaient envoyés dans des couvents orthodoxes, installés dans des bâtiments séparés, entourés de fils de fer barbelés. Au début, le traitement était assez humain. S’ils étaient très surveillés, les détenus avaient cependant assez à manger, pouvaient garder leurs habits liturgiques, célébrer la messe… Ils recevaient des visites de délégations orthodoxes, qui tentaient de les convaincre de se rallier à leur Eglise, ce qu’ils refusaient avec conviction!, a déclaré à l’Apic l’évêque de Cluj-Gherla, Mgr Florentin Crihalmeanu. Selon le dernier recensement de la population roumaine datant de 2002, 86,7% des quelque 22 millions d’habitants se sont déclarés chrétiens orthodoxes. Les catholiques romains sont plus d’un million (5 % de la population du pays), La communauté gréco-catholique de rite byzantin (unie à Rome depuis le Synode d’Alba Iulia), qui, en 1948, comptait près de 1,7 million de fidèles, n’en aurait aujourd’hui plus que 200 à 500’000, selon les sources. JB
Des photos du Père Cristian Langa sont disponibles auprès de l’Apic au prix de CHF 80.– la première, CHF 60.– les suivantes. (apic/be)



