Irak: Si Mossoul n'est pas libérée, les chrétiens ne reviendront pas dans la Plaine de Ninive

Rencontre avec les agents pastoraux Naseem Asmaroo et Lusia Shammas, de retour d’Irak

Fribourg/Yverdon, 23 octobre 2014 (Apic) Si Mossoul, la deuxième ville de l’Irak, n’est pas libérée des jihadistes qui s’en sont emparés le 10 juin dernier, les chrétiens qui ont pu fuir leur emprise ne reviendront pas dans la Plaine de Ninive… Les témoignages qui parviennent clandestinement de Mossoul décrivent l’enfer du «califat islamique» imposé par «l’Etat islamique» (EI ou Daech, selon l’acronyme arabe), témoignent Naseem Asmaroo et Luisa Shammas, qui se sont rendus au Kurdistan irakien du 11 au 19 octobre dernier.

Tous deux évoquent le spectre d’une «véritable catastrophe humanitaire» en cours. Ils décrivent une population totalement épuisée. «A Erbil seulement, il y a 140’000 réfugiés. Si cela dure, les familles courent le risque d’être déstructurées. Les écoles n’ont pas assez de places, car les familles ont fréquemment 5 à 10 enfants. Les nombreux étudiants universitaires n’ont plus de cours. La prostitution pour survivre est devenue monnaie courante…»

La prostitution pour survivre est devenue monnaie courante

Naseem et son épouse Lusia, deux agents pastoraux d’origine irakienne au service de l’Eglise catholique dans le Nord Vaudois, témoignent. Naseem vient du bourg d’Alqosh, presque entièrement évacué dans la nuit du 6 au 7 août dernier lors de la prise des villages de la Plaine de Ninive par les jihadistes de l’EI.

«Les habitants, paniqués par l’arrivée prochaine des jihadistes, ont fui vers Dohouk, au Kurdistan irakien, mais les islamistes se sont arrêtés à quelques kilomètres. Aujourd’hui, 10 à 15’000 personnes sont rentrées», témoigne Naseem. Dans le village de Tel Eskof, qui a été repris aux jihadistes, la population, par contre, n’est pas revenue. Dans cette région, disputée entre Erbil, capitale de la Région autonome du Kurdistan, et Bagdad, l’armée irakienne n’est pas présente. Les gens ont perdu confiance tant dans les forces armées de Bagdad que dans les soldats kurdes, car les «peshmergas» qui défendaient Qaraqosh ont quitté les lieux sans les informer.

Daech veut faire disparaître toute la culture préislamique

«Les miliciens de Qaraqosh, qui étaient sur les barrages, sont venus dire que les ‘peshmergas’ étaient partis, alors les villageois, pris de panique, ont quitté la localité sans rien emporter, de peur de tomber aux mains de Daech. La majorité des familles pensaient rentrer après quelques jours. Les femmes et les enfants sont montés précipitamment dans les voitures disponibles, et les hommes, les prêtres et les religieuses sont partis à pied en direction d’Erbil, au Kurdistan». Grâce à la prompte intervention du Père Najeeb Michaeel, un dominicain irakien, une partie des précieux manuscrits, dont certains datent du VIIIe siècle, et les trésors de l’Eglise de Qaraqosh, ont pu être sauvés.

Dans d’autres endroits, les islamistes ont brûlé des parchemins, de la littérature ancienne, des icônes. «Daech veut faire disparaître toute la culture préislamique, tout ce qui précède le VIIe siècle. Les jihadistes, dans leur interprétation étroite de l’histoire, veulent effacer la mémoire du christianisme en Irak. Pour eux, il n’y a rien avant l’arrivée de l’islam dans le pays», constate Lusia.

Les deux assistants pastoraux sont restés sur place, auprès des réfugiés de Mossoul et des villages de la Plaine de Ninive qui vivent depuis l’offensive jihadiste dans l’agglomération chrétienne d’Ankawa. Cette localité voisine d’Erbil accueille près de 50’000 réfugiés, soit davantage que sa population normale. «Les chrétiens ont été accueillis par dans les églises. Les prêtres, les évêques, les religieuses et les laïcs les aident tant qu’ils peuvent. Ils se sont substitués aux autorités locales, submergées par cet afflux, mais ils n’en peuvent plus… Ils sont épuisés!», insiste Lusia.

Dans les villes du Kurdistan, il y a désormais autant de réfugiés que d’autochtones

«Le gouvernement du Kurdistan a ouvert les frontières. Dans les villes du Kurdistan, il y a désormais autant de réfugiés que d’autochtones. Comme les responsables politiques à Bagdad n’arrivaient pas à mettre en place un gouvernement, étant donné la paralysie institutionnelle, les 17% du budget irakien qui auraient dû revenir au gouvernement du Kurdistan autonome n’ont pas été versés. Les réfugiés ont certes pu bénéficier d’un accès aux infrastructures, mais ils ne reçoivent pas d’argent. Une partie importante de la population kurde est elle-même pauvre et a déjà de la peine à joindre les deux bouts. Elle ne peut pas encore subvenir aux besoins de tous ces déplacés, dont les rangs ont encore grossi avec l’arrivée de 250’000 Syriens fuyant Daech. Tous les prix – nourriture, loyers – ont par conséquent fortement augmenté. Le gouvernement local n’a pas de budget pour faire face. Erbil dit que c’est à Bagdad de prendre en charge les réfugiés qui dépendent du gouvernement irakien, tandis que Bagdad répond que c’est la tâche du gouvernement du Kurdistan autonome», déplore Naseem.

Les paroisses ont ouvert grandes leurs portes aux réfugiés chrétiens

A Ankawa les paroisses ont ouvert grandes leurs portes aux réfugiés chrétiens, en fournissant tentes et nourriture. Les organisations internationales font confiance à l’Eglise, qui a dû prendre en charge les réfugiés et qui canalise l’aide. Mais, regrette Naseem, les ONG locales sont dépassées. Les organisations internationales viennent d’abord analyser la situation sur place, avant de prendre des décisions qui ne tombent pas avant un mois. «Pendant ce temps, la situation a déjà changé, et l’urgence ne peut attendre… L’hiver est arrivé, il fait froid et il pleut dans les tentes…»

L’œuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED) a fourni des containers pour les familles, mais les besoins sont loin d’être comblés. Le Père Najeeb, réfugié de Mossoul, puis de Qaraqosh, a obtenu des propriétaires de pouvoir occuper des immeubles en construction. Il y loge des déplacés et fait dresser des parois isolantes, pour séparer les familles et les protéger du froid.

Les yézidis subissent un véritable génocide de la part de l’Etat islamique

Lusia relève que si l’accès à la nourriture est en partie assuré, le problème du logement est urgent, notamment pour les déplacés qui logent dans la boue des parcs municipaux. Et si les réfugiés chrétiens sont pris en charge par les paroisses, qui sont saturées, il n’y a plus de place pour d’autres, comme les yézidis, qui sont les plus discriminés. «Ils n’ont pas eu une heure pour s’enfuir, sans rien pouvoir emporter. Ils subissent un véritable génocide de la part de l’Etat islamique. Des musulmans sunnites et chiites ont également fui les jihadistes. Contrairement aux chrétiens – qui ne sont pas considérés comme arabes -, les Arabes suscitent la méfiance de la population kurde, qui aimerait les voir retourner dans leur région. Dans leur grande majorité, les Kurdes pensent qu’il faudra à l’avenir des zones séparées pour les diverses communautés, seul moyen d’avoir la paix».

Les deux assistants pastoraux ont été surpris d’entendre de la bouche de nombreux réfugiés qu’ils ne veulent pas partir à l’étranger. Ils souhaitent rentrer chez eux le plus vite possible, mais ils ont besoin pour cela de sécurité. Pour eux, seule une force internationale peut la leur garantir, car ils ont perdu confiance dans les autorités, qu’elles soient kurdes ou irakiennes. (apic/be)

23 octobre 2014 | 18:09
par webmaster@kath.ch
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