Les ’ambassadeurs’ du Saint-Siège sur le pied de guerre
Rome: Entretien avec Mgr Justo Mullor Garcia, formateur des diplomates au Vatican
Antoine Soubrier, correspondant de l’APIC à Rome
Rome, 12 février 2003 (APIC) La situation internationale l’exigeant, le Saint-Siège a déployé sa diplomatie dans les pays impliqués dans la crise irakienne. Alors que le cardinal Roger Etchegaray, l’envoyé spécial de Jean Paul II pour les missions impossibles, est actuellement en Irak, le pape continue de recevoir des responsables politiques de tous bords à la recherche de solutions. En même temps, un immense réseau d’informations est tissé par l’intermédiaire des nonces apostoliques, les ambassadeurs du Saint-Siège. En clair, tous sont sur le pied de guerre.
Les cheveux blancs plaqués en arrière et le clergyman taillé sur mesure, Mgr Justo Mullor Garcia vit dans un des plus anciens palais romains, situé à quelques pas du Panthéon. A 71 ans, cet ancien diplomate espagnol dirige ce qui pourrait être comparé à la prestigieuse Ecole Nationale d’Administration, chargée de former les diplomates français. L’Académie ecclésiastique a formé tous les nonces apostoliques actuellement en fonction ainsi que les diplomates de la secrétairerie d’Etat.
APIC: Quel rôle jouent les nonces apostoliques dans la crise actuelle ?
Mgr Justo Mullor Garcia: Ils sont avant tout des représentants du pontife romain. Actuellement, ils sont les représentants d’un homme de paix et non pas d’un pacifiste, comme certains aiment à le dire sans trop se soucier de la sémantique. La grande force des nonces apostoliques est qu’ils n’ont aucun intérêt matériel devant eux. Je l’ai moi-même expérimenté lorsque j’étais nonce dans différents pays. Partout où je me rendais, la personne du pape que je représentais inspirait un très grand respect. Même des gouvernements très laïcs comme au Mexique ont un grand respect pour «l’homme du pape».
Je me souviens en particulier que lorsque quelqu’un prenait la parole aux Nations Unies, où j’ai servi pendant 7 ans au siège de Genève, un nombre non négligeable de participants continuait à parler ou à lire les journaux au cours des séances. En revanche, lorsque l’observateur du Saint-Siège parlait, il y avait un silence total.
Tout cela montre le poids de la parole de l’envoyé du pape. La force de notre diplomatie se trouve dans le fait que le nonce apostolique est à la fois un diplomate et un pasteur, ce qui lui permet d’avoir une mission plus vaste que celle d’un diplomate. Il est envoyé en même temps auprès de l’Eglise locale et auprès de l’Etat ou de l’institution internationale qui le reçoit. Il peut donc servir de médiateur entre les deux parties, ou même
faire participer l’Eglise locale dans la recherche d’une solution à un conflit. N’oublions pas qu’en 1991, lors de la guerre du Golfe, les seuls diplomates qui sont restés en Irak étaient le nonce apostolique et l’ambassadeur de Russie !
APIC: On parle beaucoup, ces jours-ci, du cardinal Roger Etchegaray, ’envoyé spécial’ de Jean Paul II en Irak. Ne risque-t-il pas de prendre la place du nonce actuellement sur place?
Mgr Justo Mullor Garcia: Il s’agit de deux missions complémentaires et différentes, le cardinal Etchegaray ayant été chargé, comme vous le dites, d’une mission ’spéciale’ dans un moment exceptionnel. Le nonce apostolique, pour sa part, remplit une mission quotidienne. Tous les deux sont, l’un et l’autre, «hommes du pape» chargés de porter sa parole à la même Eglise locale, au même peuple, aux mêmes autorités civiles.
APIC: Les nonces apostoliques sont-ils préparés à une situation comme la crise irakienne?
Mgr Justo Mullor Garcia: La formation des nonces a évolué avec le temps et ne cessera d’évoluer. L’Eglise accompagne l’humanité depuis 20 siècles, elle continuera à le faire durant autant de siècles, s’il le faut, ou davantage encore.
Un des aspects nouveaux de la situation internationale actuelle est que pour la première fois dans l’histoire, les hommes, entendus comme collectivité, sont capables de se détruire eux-mêmes, avec l’utilisation des armes de destruction de masse. Le grand malheur c’est que dans la guerre moderne, c’est la population civile qui paye la facture de la confrontation entre deux adversaires.
L’Eglise, de même que les autres grandes religions, doit aujourd’hui être plus attentive que jamais à accompagner l’humanité sans perdre de vue ce danger. Elle doit exercer une mission de sagesse évangélique afin de mettre une fin à cette folie. L’homme est capable du meilleur comme du pire, il est fou et sage en même temps. Le chrétien doit croire que c’est possible de faire triompher, si non l’amour, au moins la sagesse. A coté de l’amour fraternel, l’Eglise doit cultiver la sagesse. Nous devons continuer à espérer contre toute espérance.
D’ailleurs, conscient d’arriver sur la terre natale d’Abraham, le cardinal Etchegaray l’a rappelé à son arrivée à Bagdad, lundi. Ce n’est pas chrétien de pencher vers le pessimisme. Ce prélat français est un très bon exemple dans cet exercice de croire contre toute espérance comme Abraham, dans lequel se reconnaissent le trois grandes religions monothéistes : juifs, chrétiens et musulmans.
APIC: La crise irakienne semble diviser l’Europe alors que l’on commençait à peine à parler de projet d’unification .
Mgr Justo Mullor Garcia: L’Europe, parce que foncièrement chrétienne, est une terre de liberté dans ses différentes composantes. Terre de liberté, elle est aussi terre de dialogue, lequel n’existerait pas s’il n’y avait pas de divergences. Il est normal que, surtout dans un moment aussi grave, surgissent des visions différentes devant l’alternative dramatique de faire ou de ne pas faire une guerre dont les conséquences, dans l’état actuel des choses, pourraient être extrêmement négatives pour les pays concernés, pour l’une des régions les plus explosives du monde et donc pour ce dernier aussi.
APIC: Les nonces apostoliques sont souvent appelés pour jouer le rôle de médiateurs. Comment l’expliquez-vous?
Mgr Justo Mullor Garcia: Cela dépend beaucoup des pays. Mais en général, il est vrai que le Saint Siège a l’avantage d’être une institution plus vaste qu’un pays et donc d’avoir une vision plus universelle et nuancée des problèmes. Du simple point de vue quantitatif, l’Eglise compte plus d’un milliard de fidèles, alors qu’un Etat est plus limité, à l’exception, bien sûr, de la Chine ou de l’Inde.
La formation des nonces est également portée à ce genre de situation. La spécialité de l’Académie, c’est en effet ce que j’appellerais la ’romanité’. L’Eglise catholique est une Eglise unitaire mais décentralisée. Rome en reste toujours le coeur, avec les représentants pontificaux qui servent de lien entre les Eglises locales et le Saint-Siège. Le nonce apostolique est l’homme de l’unité et l’homme de la diversité. C’est le point fondamental de la formation que nous donnons. Ce sont des jeunes prêtres qui se préparent à servir à la fois le successeur de Pierre et les Eglises locales. Lorsque le nonce apostolique est appelé dans le cadre d’un conflit, par exemple, il ne part pas avec le seul bagage technique, qui est cependant un bagage indispensable. Il y va avant tout en tant que prêtre, envoyé de l’Evangile vers tous les hommes.
APIC: Comment sont formés les nonces apostoliques?
Mgr Justo Mullor Garcia: Pour entrer à l’Académie, il faut avoir un doctorat ecclésiastique, quelque soit la matière. Il leur est demandé en outre une solide connaissance du droit canon. Ce sont les évêques qui, chaque année, nous envoient des prêtres, âgés environ de 25 à 33 ans, afin qu’ils soient formés à la diplomatie vaticane ou, plus exactement au «service de Pierre». Sur place, nous assurons une formation unique, basée non seulement sur la diplomatie et le droit international, mais aussi sur l’histoire de l’Eglise, ses espérances et ses défis.
La différence principale entre l’Académie ecclésiastique et une institution comme l’ENA, par exemple, que vous avez mentionné, se trouve en particulier dans le fait que l’on entre dans l’Ecole Nationale d’Administration par vocation personnelle. Souvent même, certaines personnes y entrent par vocation familiale et l’on retrouve des énarques prestigieux de père en fils, passant par cet institut de réputation internationale. En revanche, on rentre à notre Académie par obéissance et sur proposition des évêques, pour devenir serviteur du pontife romain. Autrement dit, ce n’est donc pas une profession, mais une mission de dialogue avec les Eglises locales et les gouvernants, même si elle exige une préparation technique et un professionnalisme certain.
APIC: L’Académie ecclésiastique fête cette année le 302ème anniversaire de sa fondation. Quel bilan faites-vous aujourd’hui de cette école?
Mgr Justo Mullor Garcia: L’évolution de l’Académie a été constante depuis sa fondation. Elle montre combien l’Eglise a toujours accompagné l’humanité et qu’elle continue de le faire, à tous moments et partout. C’est ce que l’on appelle la catholicité ou, d’une façon très expressive, la romanité.
Dans notre Académie on apprend, pour ainsi dire, à accompagner les Eglises locales et l’humanité, et à dialoguer avec elles. Au point de vue quantitatif, le bilan de ses trois siècles d’existence est positif dans ce sens: elle a fourni cinq papes à l’Eglise, dont le tout dernier Paul VI, ainsi qu’un nombre considérable de cardinaux, en particulier de secrétaires d’Etat, de nonces apostoliques et d’autres prélats. Mais au point de vue qualitatif, le bilan est encore plus significatif même s’il est moins visible aux yeux de l’opinion publique ou des observateurs superficiels.
Le dénominateur commun de ces ecclésiastiques est l’attention, qu’au nom du pape, ils ont prêté aux fidèles et aux hommes, à l’Eglise universelle et aux Eglises locales ainsi qu’à la société humaine dans ses expressions multiples. Les «hommes du pape» sont des hommes de dialogue et de service, d’écoute et de échange, d’inculturation de la foi chrétienne et d’incarnation de celle-ci dans de situations les plus diverses. Dans notre Académie se forment de prêtres pour l’Eglise universelle au service du monde. Tel est, je crois, son bilan de trois siècles d’activité. AS/BB
Encadré :
300 ans d’existence, 300 ans d’évolution
L’Académie pontificale ecclésiastique a été fondée par Clément XI, en 1701. Dès le début, son objectif a été de préparer, par des cours spécialisés, de jeunes prêtres à travailler au service diplomatique du Saint-Siège. Ses statuts ont été réformés par Pie VI en 1775, puis par Léon XII en 1829 et enfin par Léon XIII en 1879.
Aujourd’hui, on compte une trentaine d’étudiants qui suivent les cours à l’Académie, sur des sujets divers tels que «Espérance et défis dans l’Eglise d’aujourd’hui», «Identité humaine et sociale du diplomate pontifical», «Histoire de la diplomatie pontificale», «Droit international», . Huit d’entre eux sont Italiens, les autres venant des 5 continents.
Dans un palais du 16e siècle
Tous vivent dans un palais du 16ème siècle, entourés des tableaux d’anciens élèves devenus célèbres – cinq d’entre eux sont devenus papes, parmi lesquels Jean XXIII et Paul VI – ou encore des photos des promotions depuis les années 60. On retrouve ainsi la plupart des diplomates pontificaux actuels, comme les cardinaux Agostino Casaroli et Angelo Sodano, les deux derniers secrétaires d’Etat du Vatican, à l’époque où ils étaient jeunes étudiants.
Le séjour des élèves à Rome est marqué par des études intensives. Dans une grande bibliothèque dont les murs sont recouverts de vieux livres de droit international ou d’histoire de l’Eglise, il n’est pas rare de voir des jeunes prêtres travaillant avec sérieux à la rédaction de thèses ou de mémoires sur des ordinateurs portables dernière génération .
Des «experts en humanité»
A l’occasion du 300ème anniversaire de la fondation de l’Académie pontificale ecclésiastique, en 2001, Jean-Paul II s’était rendu à l’Académie ecclésiastique. Dans son discours, il avait souligné l’importance, pour les étudiants, de devenir «des experts en humanité». «Vous êtes ici avant tout pour parvenir à votre sanctification, ce qu’exige votre futur service à l’Eglise et au pape», avait-il précisé. Le pape avait cependant mis les futurs nonces apostoliques en garde contre «des phénomènes comme la sécularisation, le consumérisme paganisant et la persécution religieuse qui rendent très difficile voire quasi impossible l’annonce du Christ». AS/BB
Encadré:
Les pays qui entretiennent des relations diplomatiques avec le Saint-Siège
Aujourd’hui, le Saint-Siège entretient des relations diplomatiques avec 174 pays, plus l’Ordre de Malte. 83 de ces relations ont été nouées sous Jean Paul II. A ces pays, il faut ajouter deux missions à caractère spécial, la Mission de la Fédération de Russie, avec un ambassadeur, ainsi que le Bureau de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (0LP), avec un Directeur. Trois bureaux de représentation d’Organisations internationales sont par ailleurs présents dans la diplomatie vaticane. Il s’agit de l’ONU, de l’UNHCR et du bureau de la Ligue des Etats arabes. (apic/imedia/bb)




