Rome: Entretien avec Mgr Renato Martino, président du Conseil pontifical Justice et Paix
La guerre en Irak est «évitabilissime»
Antoine Soubrier, correspondant de l’APIC à Rome
Rome, 22 janvier 2003 (APIC) «Beaucoup de travail et beaucoup de courage»: tel est le conseil laissé par Jean Paul II à Mgr Renato Martino, lors d’un déjeuner, le 2 janvier 2003, trois mois après sa nomination à la tête du Conseil pontifical Justice et Paix. Ancien observateur permanent du Saint- Siège auprès de l’ONU, il se consacre aujourd’hui particulièrement à la crise irakienne, reprenant avec force les appels successifs du pape. Et croit qu’il n’y a pas d’autre solution que d’éviter la guerre.
Le prélat n’oublie toutefois pas les autres conflits dans le monde. Il a notamment déjà envoyé un message en Côte d’Ivoire et un autre au Venezuela pour faire part du soutien de l’Eglise aux populations locales. Il a commenté pour l’APIC la politique du Vatican sur les sujets marquants de la politique internationale.
APIC: Dans son discours au Corps diplomatique, Jean Paul II se dit «personnellement impressionné» par la peur qui règne aujourd’hui dans le monde. Cela a de quoi inquiéter. Comment l’interpréter?
Mgr Martino: C’est une constatation que le pape fait. Malgré l’invitation qu’il a lancée au début de son pontificat (»N’ayez pas peur», ndlr), il est impressionné et, je dirais même, scandalisé par cette situation de menaces qui pèse sur le monde.
La peur c’est la meilleure médecine pour ne rien faire. On finit par avoir peur de s’engager, d’agir, de parler. Comme l’a demandé Jean Paul II dans la plupart de ses discours durant les célébrations de Noël et du 1er janvier, il devient urgent de travailler pour la paix en posant des gestes concrets, que ce soit au sein d’une famille, d’une communauté, d’un pays ou même au niveau international.
Lorsque j’ai été reçu par le pape, le 2 janvier dernier à son invitation, j’ai particulièrement pu constater son appréhension concernant la situation mondiale, et pas uniquement la situation du Moyen-Orient.
APIC: On parle de l’éventualité du départ «d’envoyés spéciaux» du Saint- Siège à Washington et à Bagdad. Quel en serait l’enjeu ?
Mgr Martino: Dans le cadre de gestes de paix, on pourrait envisager une telle chose. Mais pour le moment, ce ne sont que des possibilités, pas des projets. Il faut attendre le moment juste et je ne pense pas qu’il soit arrivé. Par ailleurs, des contacts ont déjà été pris entre le Saint-Siège et la Maison Blanche, puisque le président américain George Bush et Jean Paul II ont eu un échange de courriers entre octobre et décembre.
APIC: Pensez-vous que l’on puisse parler encore de parler de guerre évitable?
Mgr Martino: Bien sûr! Il faudrait même parler de guerre «évitabilissime», c’est-à-dire qui n’a d’autres solutions que celle de ne pas être déclenchée! Jean Paul II lui-même a dit un «non» clair à la guerre. Et s’il la rend légitime «dans des cas extrêmes», c’est comme pour la peine de mort: l’Eglise laisse une issue possible au recours de la guerre, mais elle souligne en même temps que la société moderne possède aujourd’hui suffisamment de moyens pour ne pas y avoir recours.
Je pense, je prie beaucoup et j’espère que toutes les menaces qui viennent d’un côté comme de l’autre, dans le cadre de la crise irakienne, ne seront pas appliquées et qu’aucune des parties impliquées ne passera à l’action. Si les inspecteurs de l’ONU ont besoin de plus temps pour finir leur mission, qu’on les laisse travailler avant de prendre une décision !
APIC: Certains accusent le Saint-Siège de trop se fixer sur l’attitude américaine dans le cadre du conflit avec l’Irak, au détriment de la situation dans d’autres pays .
Mgr Martino: Il suffit de lire le discours de Jean Paul II au corps diplomatique pour comprendre que la préoccupation du souverain pontife n’est pas uniquement penchée du côté américain! Ses appels tout au long de son pontificat montrent aussi combien il a toujours été soucieux, avec ses collaborateurs, de trouver des solutions pacifiques partout où la guerre éclatait.
APIC: Dans son message du 1er janvier, Jean Paul II déplore le retrait de la Corée du Nord du traité de non-prolifération d’armes nucléaires. Quelle est la position du Saint-Siège à ce sujet ?
Mgr Martino: Tout ce que l’on a dit et que l’on dira au sujet de l’Irak est valable pour la Corée du Nord. Mais je pense que cette décision est un geste provocateur pour attirer l’attention de la communauté internationale sur la situation dramatique que vit ce pays aux niveaux économique et social. Je ne crois pas qu’ils passent à l’action. Il faut que ce geste fasse prendre conscience à la communauté internationale la nécessité de faire respecter certaines de ses promesses.
APIC: Concernant l’Afrique, le pape cite en particulier la situation ivoirienne. Quelle est la responsabilité de l’Eglise dans ce conflit?
Mgr Martino: L’Eglise doit aider l’Afrique à avoir un avenir et à prendre sa place dans la communauté des nations. En tant que président du Conseil pontifical Justice et Paix, je me suis particulièrement fixé, comme tâche, de porter à l’attention du monde la situation tragique de l’Afrique. Qui parle, par exemple de la République démocratique du Congo où il y aurait eu, ces trois dernières années, près de 2 millions de morts? Certains de ceux qui soutiennent financièrement ces pays en profitent pour prendre les ressources naturelles de l’Afrique, alors que l’argent qu’ils donnent ne dépasse pas souvent même le plus petit intérêt qu’ils peuvent tirer de l’exploitation du pays en tant que puissance coloniale. Il faut reconnaître en même temps qu’il existe un grand problème côté africain, à cause notamment d’une trop grande corruption.
APIC: Dans son message pour la journée de prière pour la paix, Jean Paul II demande la création d’une organisation nouvelle capable d’assurer la paix. L’Organisation des Nations Unies n’est elle pas suffisante ?
Mgr Martino: C’est un signal que Jean Paul II a voulu donner. Ce qu’il a voulu dire, c’est que l’ONU, qualifiée par Paul VI de «chemin obligatoire» vers la paix, doit sans cesse se remettre en question et se renouveler afin de toujours mieux exercer le principe de la démocratie avec toutes les composantes de l’Organisation. Je souhaite que ceux qui veulent la guerre prennent en considération cette dernière nécessité.
APIC: Faut-il souhaiter et peut-on espérer que le Saint-Siège devienne un jour membre permanent des Nations Unies?
Mgr Martino: La question est à l’étude et je ne peux pas en dire plus pour le moment.
APIC: Quels sont vos autres projets, en tant que nouveau président du Conseil pontifical Justice et Paix?
Mgr Martino: Cette année, nous basons notre travail sur le quarantième anniversaire de l’encyclique de Jean XXIII, «Pacem in terris». A l’appel de Jean Paul II, nous allons organiser de nombreuses commémorations à cette occasion, pour rappeler l’urgence de s’engager en faveur de la paix. Nous étudions la possibilité de le faire notamment aux sièges de l’ONU, à New York, et de l’UNESCO, à Paris. Par ailleurs, à l’occasion de l’année du rosaire, nous organiserons une récitation de cette prière à l’intention de la paix, avant le mois d’octobre prochain dans tous les sanctuaires mariaux du monde. Comme me l’a demandé Jean Paul II au cours de l’audience qu’il m’a consacrée le 2 janvier dernier, «beaucoup de travail et beaucoup de courage» sont désormais mon programme! (apic/imedia/bb)



