Pourquoi tant de béatifications et de canonisations?
Rome: La béatification du dernier empereur d’Autriche largement contestée, comme d’autres
Pierre Rottet, Apic
Fribourg, 27 septembre 2004 (Apic) Nouvelles béatifications à Rome, dimanche 3 octobre. Deux religieux français, une religieuse italienne, mais surtout l’empereur Charles d’Autriche, mort en exil à Madère en 1922, seront déclarés bienheureux. Cela en compagnie de la vénérable Anna Katharina Emmerick, mystique allemande. Ses visions de la Passion du Christ ont inspiré Mel Gibson dans son dernier film.
Ces béatifications font l’objet de peu de commentaires, contrairement à celle du dernier empereur d’Autriche, Charles de Habsbourg, Qui suscite une très large controverse en Autriche et ailleurs. Le «couronnement» d’un Habsbourg n’est pas du goût de tout le monde. Entre le 10e et 13e siècle, l’Eglise a proclamé saints plus de rois que de papes (V. encadré). Le malaise causé par cette nouvelle béatification est lié à d’autres actes semblables, contestés eux aussi ces dernières années.
En Autriche, certains historiens arguent que cette béatification est pilotée par les milieux conservateurs, voire ultra conservateurs, comme Mgr Krenn, évêque aujourd’hui dans la tourmente – sa démission a été décrétée par le Vatican après les scandales à caractère pédophile au séminaire de St Pölten -, et feu le cardinal Groer.
Le débat tourne principalement autour du rôle de ce jeune empereur – il est mort à 35 ans – à la fin de la Première Guerre mondiale. En 1918, ses détracteurs considèrent qu’il a écrasé son empire. Et bradé le bien être de son peuple. La polémique touche également l’utilisation de gaz de combat, qui furent utilisés sur le front autrichien. Les historiens divergent, là aussi sur la question de l’implication ou non du souverain dans la décision. On reproche enfin à l’ancien empereur d’Autriche d’avoir voulu remonter sur son trône, au titre de «roi de droit divin», alors qu’il avait été forcé d’abdiquer. La monarchie austro-hongroise ayant été abolie, la famille dû se résoudre à l’exil. Aujourd’hui, le débat sur cette béatification est encore alimenté par le nom de la famille des Habsbourg. Encore et toujours puissante en Europe, et notamment en Allemagne et en Belgique.
Susceptibilités ménagées? Le portrait de l’empereur Charles, qui ornera le 3 octobre – avec les autres béatifiés – la façade de Saint-Pierre à Rome, le montrera en habits civils. Et non en tenue d’apparat. Près de 81 ans après sa mort, Jean Paul II reconnaissait le 20 décembre 2003 à Charles d’Autriche un miracle de guérison – passage obligé pour une béatification – d’une religieuse brésilienne condamnée par la médecine, assure-t-on.
Incompréhension
Pour justifier cette béatification, la biographie vaticane écrit que le futur bienheureux fut le seul de tous les responsables politiques à soutenir les efforts du pape Benoît XV en faveur de la paix lors de la Première Guerre mondiale. Un argument que balaient adversaires et historiens, très critiques à l’égard de l’empereur et de son action politique. Interrogé par l’Apic, Markus Ries, recteur de l’Université de Lucerne et professeur en Histoire de l’Eglise à la Faculté de théologie, n’entend pas entrer dans la polémique. Il estime cependant que l’argument avancé pour justifier cette béatification est un peu léger. «En tous cas pas assez pour justifier son statut de futur bienheureux», même s’il a été le premier à croire aux efforts de paix de Benoît XV, assure notre interlocuteur. Un argument suffisant pour en faire un saint? «Non, sinon pour les promoteurs de cette béatification», ajoute-t-il.
La «mauvaise humeur», pour ne pas dire l’incompréhension de nombre de fidèles à propos de la béatification du dernier empereur d’Autriche, s’inscrit à la suite d’une longue liste de noms pour lesquels la béatification, ces dernières années, a été controversée, à commencer par Pie IX, béatifié le même jour que Jean XXIII, accusé d’avoir été un pape intransigeant et anti-moderne (pour rappel, son «syllabus»), sans parler de l’aspect politique de son pontificat. Polémique aussi, à propos d’un autre pape: Pie XII, pas encore béatifié, contre lequel de nombreuses voix s’élèvent. Son dossier est actuellement en «veilleuse».
S’ajoute encore Edith Stein. Pour certains, son martyr n’était pas dû à ses vertus, mais bien parce qu’elle était juive; Escriva de Balaguer, de l’Opus Dei, dont on dit que son procès a été trop rapide. Et mené surtout grâce aux puissants moyens de l’Opus Dei; le cardinal Stepinac, accusé de collaboration avec le régime pro-nazi, et d’être trop proche des oustachis croates; Jan Sarkander, prêtre moldave assassiné lors des guerres de religions entre catholiques et protestants. Sa canonisation a heurté les protestants; Gianna Berretta Molla enfin: de nombreuses organisations féminines ont protesté contre sa canonisation, déplorant qu’elle s’était sacrifiée pour sauver son bébé.
La liste n’est pas exhaustive. Elle pourrait même s’allonger avec Isabelle d’Espagne, dont la béatification a été retardée, elle aussi, mais qui pourrait provoquer une levée de boucliers sans précédent des musulmans, des juifs et des mouvements indigènes en Amérique latine. Une telle démarche, relève-t-on outre Atlantique, où l’on conteste fermement les argumentations vaticanes, dévaloriserait le sens des béatifications ou des canonisations. «Béatifier Isabelle la catholique représenterait un vrai problème», prévient d’ailleurs le professeur Ries, qui s’était à l’époque ouvertement opposé à la canonisation de Pie IX. Le public, admet le professeur Ries, ne comprendrait pas que soit placé sur un même pied les vertus d’Isabelle d’Espagne et de Jean XXIII, par exemple. Que soient mis côte à côte leurs actions au niveau des valeurs humaines».
Chiffres impressionnants
A ce jour, Jean Paul II, le plus grand «faiseur de saints» de l’histoire de la papauté, a canonisé 483 saints, dont 402 martyrs, et a béatifié 1337 personnes, dont 1031 martyrs. En moyenne, le pape actuel a ainsi proclamé 54 bienheureux et 19 saints par an depuis le début de son pontificat. Avant lui, seulement 302 saints et 1201 bienheureux furent déclarés par l’ensemble des papes depuis 1588, date de la création de la Sacrée Congrégation des Rites par Sixte V, qui comprenait à la fois l’actuelle Congrégation pour la cause des saints créée par Paul VI le 8 mai 1969 et l’actuelle Congrégation pour le culte divin. Anecdotes: la première canonisation remonte à 993 seulement.
Les Italiens et les Espagnols en force
En 2002, on comptait 2’000 «candidats» à la sainteté qui attendaient l’aboutissement de leurs causes. En dépit «des efforts consentis afin d’encourager les Eglises locales en offrant des bienheureux ou des saints souvent déjà considérés comme des héros nationaux», un déséquilibre flagrant est constaté dans les causes en cours à la Congrégation pour les causes des saints. Problème, en effet: à ce jour, près de la moitié (1’000) des causes en suspens sont italiennes et un quart (500) espagnoles, alors que le dernier quart comprend principalement des causes françaises, polonaises et d’Amérique du sud. La foi se serait-elle à ce point cantonnée en Italie et en Espagne? Markus Ries tente une explication: la pratique de la vénération des saints est sans doute plus visible dans ces pays où la religiosité populaire est traditionnellement très ancrée.
Aujourd’hui encore, la Congrégation vaticane chargée d’étudier les procès en cours, la Congrégation pour les causes des saints, est submergée de demandes d’ouvertures de procès, toujours plus nombreuses, Cela depuis que Jean Paul II en a facilité le déroulement, se faisant ainsi le porte- parole de «l’appel universel à la sainteté» lancé par le Concile Vatican II. Au risque de banaliser le geste.
Aujourd’hui, les critiques vont en effet jusqu’à parler d’»inflation» du nombre de candidats. Les plus sévères apparentent ces cérémonies à une «fabrique de saints». Le cardinal José Saraiva Martins, actuel préfet de la Congrégation pour les causes des saints est loin de partager cet avis. Il rétorque, réfutant ces interprétations: «Cela ne signifie nullement que l’on produise en série, assure-t-il. L’objectif est de proposer des exemples «complètement divers de ’héros’ de la sainteté chrétienne».
Ainsi, le pape n’a pas hésité à honorer, aux côtés des martyrs du 20ème siècle, des personnes n’ayant rien fait «d’exceptionnel» au cours de leur vie, mais ayant su «appliquer l’Evangile au quotidien, de manière cohérente et concrète». L’exemple le plus récent est celui des Italiens Luigi et Maria Beltrame Quattrochi, premier couple de l’histoire de l’Eglise à être béatifié en novembre 2001. Ouvriers, artisans, politiques, et autres, pères ou mères de familles ou encore jeunes laïcs, toutes les classes sociales et conditions de vie deviennent ainsi progressivement représentées, argumente-t-on à Rome. C’est une évidence, constate Markus Ries, la perception de l’idée de sainteté a beaucoup changé ces derniers temps.
Une canonisation coûte cher
Canonisations et béatifications massives, controversées ou non, surprenantes ou non, «arbitraires» ou «légitimes»? Reste un problème, et non des moindres: une canonisation n’est pas donnée à tout le monde, même si la réforme de Jean Paul II a réduit les frais. Il faut savoir qu’un procès en béatification coûte à lui seul en moyenne près de 50’000 euros. A quoi s’ajoutent d’autres frais, entre 100 et 1’000 euros pour les décrets, sans parler des frais liés aux dédommagements des laïcs travaillant sur une cause.
Outre ces frais, doublés si la cause se poursuit jusqu’à la canonisation, il faut également payer l’organisation des cérémonies, même si, pour limiter les coûts, plusieurs personnes peuvent être béatifiées ou canonisées en une même célébration. A titre d’exemple, la récente cérémonie de canonisation de Josemaria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei, a coûté près de 300’000 euros. PR
Encadré
Le privilège d’être roi ou reine
Entre le 10e et le 13e siècle en Europe, l’Eglise catholique a proclamé plus de saints chez les rois et les reines que chez les papes. Cela sans parler des monarques qui, pour avoir été protagonistes de grands événements liés à la foi chrétienne, furent salués comme des saints par le peuple. En tout, une trentaine de souverains et souveraines ont été créés saints. Parmi les plus connus, notons sainte Hélène, la mère de Constantin; Sigismond, roi des Burgondes; sainte Adélaïde, régente sous le Saint-Empire romain germanique; Vladimir de Russie et son fils Boris, ainsi que la grand- mère de Vladimir, Olga; Stephan, du royaume de Hongrie, créé saint avec toute sa famille: son épouse Gisèle, son fils Imre, et jusqu’à son successeur, Vladislav Ier, en passant par son beau-frère Henri II et sa femme Cunégonde. Citons encore Edouard II, roi d’Angleterre, Canuto IV, roi du Danemark, et jusqu’à des rois de Norvège et Suède, sans oublier Louis IX, plus connu sous le nom de saint Louis et Ferdinand III de Castille. Et tant d’autres, au nombre desquelles figurent plusieurs reines, comme Marguerite d’Ecosse, ainsi que des souveraines ayant régné en Pologne, en Hongrie, au Portugal. Sans oublier non plus la maison de Savoie, bien représentée elle aussi. PR
Des photos de Markus Ries sont disponibles à l’Apic, à Fribourg. (apic/pr)




