Rome: Le cardinal Ratzinger veut «réformer la réforme» liturgique
Refuser toute réforme serait un dogmatisme absurde
Paris/Rome, 30 décembre 2001 (APIC) L’évolution des pratiques liturgiques inquiète le cardinal Josef Ratzinger, le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Il l’a dit dans un livre paru il y a quelques semaines sous le titre «L’Esprit de la liturgie». Il le confirme dans un entretien accordé au quotidien français «La Croix», où il met en garde contre «un malentendu dû au désir de créativité dans la liturgie».
Dans cet entretien avec le quotidien catholique français, le cardinal allemand situe le problème dans le contexte d’une crise de la transmission de la foi, malgré des manuels de religion pourtant bien faits. Ce n’est pas l’Eglise qui est en cause, dit-il, mais le climat intellectuel et culturel de notre temps où l’agnosticisme devient la «religion naturelle».
Une unité du dessein de Dieu
Le livre «L’Esprit de la liturgie» est vraiment le fruit d’une réflexion de 50 ans. Tout son parcours spirituel se retrouve dans ce travail sur la liturgie, «entendue non seulement au sens strict, précise-t-il, mais comme la grande question fondamentale de la relation entre Dieu et le monde, entre l’homme et son Créateur, entre religion et vie publique. La question aussi, de voir comment, dans le concert des religions et à travers la continuité d’Israël à l’Eglise, il y a une unité du dessein de Dieu». Une unité qui s’exprime dans la liturgie, qui est vraiment «le centre d’où découle tout le reste de la vie chrétienne».
Dans son dernier livre, le cardinal tire beaucoup de ses références de l’Ancien Testament. C’est que la tradition vraiment catholique a toujours vécu la profonde unité de l’action de Dieu, et donc des deux Testaments, qui sont «un unique chemin de Dieu avec l’homme», répond-il. «Libérons- nous, ajoute-t-il, d’une vision trop étroite du Nouveau Testament qui ne peut plus comprendre la richesse universelle du Christ, ni la profondeur de la liturgie!»
C’est pourquoi, quand le Nouveau Testament inclut la dimension de repas dans l’eucharistie, le cardinal, sans nier celle-ci, précise qu’elle ne s’y réduit pas. «Dans l’eucharistie, souligne-t-il, il y a à la fois la table de la Parole et la table d’un repas – mais le repas des noces du Royaume! En fait, c’est tout le chemin de l’homme vers Dieu qui se trouve ainsi présent dans la liturgie, dans une synthèse de toute la création, de l’ensemble des religions, de la révélation judéo-chrétienne et du développement spirituel de chaque personne. Tout ce mouvement, cosmique et historique, est récapitulé dans la liturgie».
Un malentendu
S’il brosse un tableau bien sombre des pratiques liturgiques actuelles, le cardinal se défend d’être négatif. Son but était plutôt de communiquer à son texte «la joie de la vraie réalité de la liturgie», et il fallait pour cela mettre le doigt sur les problèmes qui la menace. Or, explique-t-il, «le grand danger pour notre temps pour la liturgie (comme pour la catéchèse, d’ailleurs), c’est que cette dimension cosmique est assez étrangère à notre culture individualiste; et puisqu’elle nous échappe, prévaut une mentalité selon laquelle il suffit de «créer» une liturgie correspondant à nos propres idées et dans laquelle c’est la communauté elle- même qui se présente. Ce danger de ne plus comprendre la grandeur de l’Eglise et de chercher quelque divertissement dans un groupe n’exprimant que lui-même m’inquiète. Il ne résulte pas d’une mauvaise volonté, mais du contexte où nous vivons».
Bien des dangers ont menacé la liturgie. «Notre problème aujourd’hui, analyse le cardinal, (…) c’est plutôt une fausse conception, un malentendu dû au désir de créativité dans la liturgie, désir encouragé par une volonté d’auto-expression des communautés. Tant de gens aujourd’hui se plaignent de ce qu’il n’y ait plus deux messes égales l’une à l’autre, au point de se demander s’il existe encore une liturgie catholique… Ce point de vue est certainement exagéré, mais le danger est là. D’où mon appel: libérons-nous de nous-mêmes, et abandonnons-nous à une réalité plus grande!»
La dimension «cosmique» de la liturgie
Le cardinal allemand insiste beaucoup sur l’»orientation» des églises (et donc de l’autel, du prêtre et de l’assemblée) vers le Soleil levant: le Christ. Pour lui, ce qui est important dans ce mouvement d’»orientation», c’est l’expression radicale de la «dimension cosmique» de la liturgie: «C’est une interprétation eschatologique de la Création. Nous sommes en chemin vers le Christ qui vient déjà, dans l’eucharistie, se rendre présent à nous dans le monde. La liturgie ne se laisse pas enfermer dans nos murs; au contraire, elle les ouvre vers le Soleil, vers la vraie lumière du monde, le Christ qui vient nous rencontrer là pour nous guider vers les cieux nouveaux et la terre nouvelle».
Le cardinal Ratzinger reste modeste quant à la mise en pratique de tout cela, car «on ne peut pas à nouveau tout changer dans la disposition de nos églises». Mais il suggère que l’on substitue la croix à l’Orient: s’il n’est pas possible de déplacer l’autel pour que toute l’assemblée «s’oriente» vers le Soleil levant, «on devrait au moins orienter visiblement toute la communauté vers un crucifix placé devant ou sur l’autel (et non à côté: les regards doivent se concentrer sur le Christ, pas sur le prêtre!)».
Un dogmatisme absurde
Le propos du cardinal Ratzinger ne rejoint-il pas le combat de groupes nostalgiques de l’ancienne liturgie? Le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi prête le flanc à de telles interprétations, observe «La Croix», quand il préface le missel traditionaliste de l’abbaye du Barroux (France) ou participe, comme en juillet dernier à Fontgombault, à des rencontres en faveur du rite de saint Pie V.
Le cardinal s’insurge quand «certains liturgistes voudraient faire croire que toute idée non totalement conforme à leurs «rubriques» serait un retour en arrière». Il demande une réflexion ouverte. «Je suis évidemment pour Vatican II, qui nous a apporté tant de belles choses, réagit-il. Mais déclarer cela indépassable, et juger inacceptable toute réflexion sur ce que nous devons reprendre de l’histoire de l’Eglise, voilà un sectarisme que je n’accepte pas!»
Faut-il pour autant une réforme de la réforme du Concile Vatican II? Le cardinal est pour la stabilité. Mais le fixisme est à ses yeux tout aussi contre-indiqué. «En fait, dit-il, c’est à chaque génération de voir ce qu’on peut améliorer pour être toujours plus conforme aux origines et au véritable esprit de la liturgie. Et je pense qu’il a effectivement matière aujourd’hui, pour la nouvelle génération, à «réformer la réforme». Non pas avec des révolutions (je suis un réformiste, pas un révolutionnaire…), mais en changeant ce qui doit l’être. Déclarer toute réforme impossible me semblerait d’un dogmatisme absurde». (apic/cip/cx/pr)




