Les historiens s’en mêlent: remous et polémique
Rome: Réactions à la publication d’un document sur les enfants juifs baptisés
De notre correspondant romain Hervé Yannou
Rome, 5 janvier 2005 (Apic) Un document issu d’archives religieuses françaises lance la polémique autour de l’attitude de Pie XII et des enfants juifs baptisés durant la seconde guerre mondiale (v aussi service Apic du 4 janvier).
Pie XII (1939-1958), le pape de la seconde guerre mondiale, dont le procès en béatification est en cours, ne cesse d’être sujet à polémiques autour de son attitude durant le conflit et face à la shoah.
Dernier rebondissement, le quotidien italien Il Corriere della Sera a publié le 28 décembre 2004 un document daté de 1946 et provenant d’archives religieuses françaises, selon lequel le Vatican aurait donné des instructions pour qu’en France les enfants juifs baptisés durant l’occupation allemande ne soient ni «remis à des institutions qui ne pourraient pas assurer leur éducation chrétienne», ni rendus à leurs parents de confession juive.
Ce texte, publié par l’historien italien Alberto Melloni, enflamme la presse de la péninsule depuis plus d’une semaine. En effet, il a présenté ce document, extirpé du Centre des archives de l’Eglise de France sise à Issy les Moulineaux en banlieue parisienne, comme une Instruction du Saint- Office approuvée par Pie XII et adressée à Mgr Angelo Roncalli, futur Jean XXIII, alors «ambassadeur» du pape à Paris et aujourd’hui bienheureux de l’Eglise.
«A propos des enfants juifs qui, durant l’occupation allemande ont été confiés à des institutions ou à des familles catholiques et qui maintenant sont réclamés par les institutions juives, la congrégations du Saint-Office (aujourd’hui appelé Congrégation pour la doctrine de la foi et dirigée par le cardinal allemand Joseph Ratzinger) a pris une décision qui peut se résumer ainsi», peut-on lire dans le document en cinq points publié par le journal italien.
Interrogations
Premièrement, il est conseillé «d’éviter, dans la mesure du possible, de répondre par écrit aux autorités juives, mais de le faire par oral». Deuxièmement, «à chaque fois qu’il sera nécessaire de répondre, il sera nécessaire de dire que l’Eglise doit conduire une enquête au cas par cas». Par ailleurs, «les enfants qui ont été baptisés ne pourront pas être remis à des institutions qui ne sont pas dans la mesure de leur assurer une éducation catholique». Pour les orphelins, «il n’est pas convenable qu’ils soient abandonnés par l’Eglise ou qu’ils soient remis à des personnes n’ayant aucun droit sur eux, à moins qu’ils ne soient en mesure de l’établir. Ceci est valable pour les enfants qui n’ont pas été baptisés». Enfin, «Si les enfants ont été confiés à l’Eglise par leurs parents et si ces derniers maintenant les réclament, ils pourront leur être remis, à condition que ces enfants n’aient pas reçu le baptême».
Ce qui a aussi marqué les lecteurs du document, c’est qu’il se termine par cette phrase: «Il est souligné que cette décision de la Congrégation du Saint-Office a été approuvée par le Saint-Père».
Pour l’historien italien qui a rendu public ce texte, le futur Jean XXIII n’aurait pas suivi ces Instructions venues d’en haut. Le nonce, explique-t-il, avait rencontré le grand rabbin de Palestine, Chaïm Herzog. Mgr Roncalli lui avait alors stipulé par écrit «d’user de son autorité auprès des institutions concernées chaque fois qu’on le lui signalait», pour que les enfants pensionnaires d’institutions et de couvents catholiques «puissent retourner dans leur milieu d’origine».
«Négligence formidable»
Cette publication en dehors de «toute rigueur historique» relève d’une «négligence formidable», s’agace le jésuite Peter Gumpel interrogé par I’Apic. En charge d’instruire le procès en béatification de Pie XII, il estime que les questions sont nombreuses quant à la véritable nature de ce document en français, à entête de la nonciature de Paris, sans destinataire, ni signature, qui se présente comme un «résumé» d’une «décision» du Saint-Office. «Le pape n’a pas écrit au nonce en français, pas plus que le Saint-Office», explique le jésuite rappelant que deux Italiens correspondent dans leur langue et que le document se trouve dans des archives françaises et non dans les papiers de la nonciature. Pour lui, le document serait une réponse du Vatican à la demande d’un prélat français confronté à cette question (peut être le cardinal Gerlier, alors archevêque de Lyon, dont le nom est manuscrit sur le document). La nonciature, comme c’est son rôle, n’aurait fait que la transcrire et la transmettre. Ainsi, la question de la désobéissance de Mgr Roncalli serait à exclure.
Quant à Pierre Blet, lui aussi jésuite et historien interrogé par I’Apic, il entend calmer la polémique. Ce grand spécialiste du pape de la seconde guerre mondiale (il a participé à la publication entre 1965 et 1982, des 12 volumes des Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale), se souvient qu’en 1997, Pie IX (1846-1878), béatifié en 2000, avait lui aussi fait l’objet de controverses autour de «l’enlèvement d’Edgardo Mortara», un enfant juif de Bologne baptisé par sa nurse, qui le jugeait à l’article de la mort, et à l’insu de ses parents. Les policiers de la ville étaient alors venus le chercher pour le faire éduquer selon les principes de l’Eglise.
Pas un scoop
Ainsi, pour le père Blet, le document publié par Il Corriere della Sera n’est pas un scoop. «Ce sont les positions de l’Eglise d’alors. Il ne s’agit pas d’antisémitisme, mais d’une question très complexe autour du sacrement du baptême». Durant la guerre, les évêques français ont d’ailleurs donné des instructions pour que les enfants juifs recueillis ne soient pas baptisés. «Le droit canon stipulait alors qu’un enfant baptisé devait recevoir une éducation catholique. Pie XII ne pouvait que le faire appliquer» explique le jésuite. Il se souvient personnellement de l’affaire des enfants Finaly en 1953. Le docteur Finaly et son épouse ont été déportés en Allemagne le 15 avril 1944 et y sont morts. Auparavant, ils avaient confié leurs deux enfants à une catholique, à charge de les remettre à d’autres membres de la famille Finaly . Mais, en 1945, malgré la demande de ceux-ci, cette femme refusa de le faire, afin que ces enfants qu’elle avait fait baptiser soient éduqués en chrétiens.
Il fallut un procès, en 1953, pour que la famille obtînt gain de cause. C’est alors que l’affaire rebondit et devint publique. Selon les instructions du cardinal Pizzardo, pro-préfet du Saint-Office, les institutions catholiques cachèrent les enfants en s’appuyant sur le droit de l’Église: «des enfants baptisés ne peuvent être rendus à une famille qui ne les élèvera pas dans la foi catholique». En définitive, les enfants furent remis à leur tante après l’intervention de plusieurs figures de l’Eglise française d’alors, comme le théologien Yves Congar, futur expert au Concile Vatican II.
«Surmédiatisation»
Le professeur Philippe Chenaux, auteur d’une biographie de référence sur Pie XII (Pie XII. Diplomate et Pasteur), a aussi expliqué à I’Apic que si cette position de l’Eglise d’après-guerre est bien connue, elle peut aujourd’hui «choquer à juste titre». Pour lui cette «surmédiatisation» nuit à «la recherche et à la compréhension d’événements qui sont complexes. Il faut tenter de replonger dans le contexte, de se mettre dans l’optique de l’époque et de ne pas tomber dans le jugement de valeur. Certains ont d’ailleurs pu élever la voix contre ces positions très rigides».
L’historien donne ainsi l’exemple de Benoît-Marie du Bourg d’Ire (1895-1990). Ce capucin français, surnommé «le père des juifs», suggéra au Saint-Siège de publier un document sur la question de la conversion des juifs au christianisme. Il ne fut pas écouté et même inquiété par l’autorité romaine.
Pour Philippe Chenaux, si la presse italienne a publié ce document , «ce n’est pas en toute innocence». Le dossier de béatification de Pie XII devrait très bientôt être examiné à Rome par une commission de théologiens. «La bataille est engagée» par les adversaires de la cause. Ils voudraient opposer Pie XII à Jean XXIII. Ce dernier, béatifié par Jean Paul II, a sauvé de nombreux juifs durant la guerre et a convoqué le Concile Vatican II qui a mis fin à «l’enseignement du mépris» de l’Eglise catholique vis-à- vis des juifs. C’est en 2006 que l’on pourra sans doute consulter l’ensemble des archives jusqu’en 1939. (apic/imedia/hy/pr)



