Vaste tour d’horizon et de la Méditerranée

Rome : Visite de Nicolas Sarkozy : le président français répond aux médias du Vatican

Propos recueillis à Rome par Romilda Ferrauto et Jean-Michel Coulet

Rome, 21 décembre 2007 (Apic) A l’issue de sa visite au Vatican, le 20 décembre, le président français Nicolas Sarkozy a accordé une interview à Radio Vatican ainsi qu’à L’Osservatore Romano. Dans ce long entretien, Nicolas Sarkozy s’est dit « catholique de tradition et de coeur ».

Le président français a également redit sa détermination à créer une zone de paix autour de la Méditerranée, évoquant en outre la situation libanaise et réaffirmant que la Turquie n’était pas en Europe. Sarkozy s’est engagé à déployer tous ses efforts pour obtenir la libération de l’otage franco-colombienne d’Ingrid Betancourt et, enfin, a confirmé avoir invité Benoît XVI à se rendre à Paris en 2008. L’Apic propose de larges extraits de cette interview.

Q. : Vous avez été reçu par Benoît XVI ce matin. Quel est votre sentiment sur cette visite et qu’elle fut la teneur de votre entretien.

Nicolas Sarkozy : Cette visite est importante parce que le pape est un chef d’Etat, le pape est un chef religieux et je me sens catholique de tradition et de coeur. C’est une autorité mondiale, spirituelle, et pour moi c’était une rencontre différente des rencontres avec d’autres chefs d’Etat. Il y a une dimension spirituelle, il incarne un message de paix, d’espoir et de réconciliation qui est utile dans le monde d’aujourd’hui qui est tout entier tourné vers la division, les affrontements, les incompréhensions. Et puis l’entretien que j’ai eu avec le pape était extrêmement chaleureux. C’est un homme de grande culture, un homme intelligent, c’est un homme qui aime écouter, qui a une grande expérience, à qui on peut parler franchement et nous avons eu cette conversation.

Q. : Est-ce que vous pourriez nous donner quelques précisions sur l’échange que vous avez eu avec lui ?

Nicolas Sarkozy : Nous avons parlé en détail de la situation au Liban, je lui ai dit combien j’étais attaché à la notion de diversité dans les pays de l’Orient et du Moyen-Orient. Je lui ai dit l’importance pour moi des valeurs chrétiennes dans l’histoire de France. Je lui ai dit combien j’attachais d’importance à la défense, à l’incarnation d’une identité européenne dans un monde qui ne devait pas s’aplatir devant une seule culture, et c’était un échange extrêmement libre. Mais je lui ai également dit combien je serais heureux que nous le recevions en France – indépendamment de la visite à Lourdes, bien sûr – et combien je serais heureux qu’il vienne à Paris.

Q. : Le Liban, avez-vous dit, est une priorité. Avez-vous une proposition concrète pour sortir le Liban de l’impasse actuelle ?

Nicolas Sarkozy : J’ai dit au Saint-Père la nature des échanges que j’avais eus avec les interlocuteurs de la scène libanaise et même avec le Président syrien. Je lui ai dit également ma préoccupation, le souci qui était celui de la France que le Liban sorte de cette période d’incertitude pour se rassembler derrière un président de consensus. Et je lui ai dit que la France jusqu’à la dernière minute, jusqu’à la dernière seconde, ferait tous ses efforts pour préserver ce miracle de la diversité qu’est le Liban.

Q. : Y a-t-il, selon vous, une possibilité d’action conjointe entre la diplomatie du Saint-Siège et l’Eglise maronite ?

Nicolas Sarkozy : D’une certaine façon, il y en a eu, puisque le patriarche a joué un rôle extrêmement important en prenant ses responsabilités pour tenter de réconcilier la communauté chrétienne libanaise. Et par ailleurs la voix du pape est entendue dans le monde entier, et spécialement au Liban, où il compte de nombreux fidèles.

Q. : Le Liban mais aussi le conflit israélo-palestinien. On sait que la France est très engagée dans ce domaine. Là aussi y a-t-il convergence avec le Saint-Siège et de quels moyens la France dispose-t-elle pour agir dans ce dossier ?

Nicolas Sarkozy : A la Conférence de Paris, nous avions invité le nonce apostolique, Mgr Baldelli, qui témoignait de la présence de l’Eglise dans une enceinte où il y avait tant de représentants de diplomaties d’autres pays. Le Vatican comme la France nous voulons la paix, nous pensons que c’est le moment de faire la paix autour de deux Etats, un Etat palestinien moderne, démocratique, viable et un Etat israélien garanti dans sa sécurité. Et j’ai dit au pape combien je pensais que c’était maintenant qu’il fallait faire tous les efforts pour aboutir au résultat de la paix et il m’a semblé qu’il partageait mon analyse.

Q. : Vous n’avez pas eu l’occasion de discuter avec lui des moyens par lesquels passe la paix aujourd’hui dans cette région ?

Nicolas Sarkozy : Le pape m’a dit combien il avait été satisfait des résultats de la Conférence de Paris : 7 milliards 300 millions pour aider à la reconstruction d’un Etat palestinien moderne. Parce que la misère fait le lit et le terreau du terrorisme. Par contre ces moyens qui ont été dégagés à la Conférence de Paris, ça compte. Nous avons également parlé des suites de cette Conférence de Paris. Le pape s’inquiétait de savoir s’il y aurait d’autres conférences. Je lui ai confirmé qu’il y en aurait d’autres. (…)

Q.: Vous avez rencontré jeudi soir avec Romano Prodi et José Luis Zapatero pour discuter de votre projet d’union méditerranéenne. Est-ce que cette union ne risque pas d’affaiblir l’Union européenne ?

Nicolas Sarkozy : Non. Il y a 60 ans, cette Europe recluse de souffrances, d’affrontements, de guerres fratricides, a décidé de s’unir. La question est posée : est-ce que la rive Sud et la rive Nord de la Méditerranée ne doivent pas s’unir ? Est-ce qu’il n’est pas temps d’arrêter les souffrances et les oppositions ? Est-ce qu’il n’est pas temps de construire autour de cette mer Méditerranée qui est notre mer – et je le dis en Italie – une zone de paix, de faire de la Méditerranée la mer la plus propre au monde ? De créer des sources d’énergie commune entre le Nord et le Sud, notamment avec le nucléaire ? De créer une zone de développement, d’assurer la paix et la sécurité ? De réunir ces peuples qui de toute manière ne changeront pas d’adresse ? Et c’est la grande idée, la grande vision que j’ai de cette Union de la Méditerranée : rassembler pour faire la paix. L’Europe s’est rassemblée sur l’acier et sur le charbon dont on avait besoin pour reconstruire après la guerre. Et bien la Méditerranée doit se rassembler autour de projets concrets : la paix, le développement, l’écologie, la sécurité, la maîtrise de l’immigration, le dialogue des cultures.

Q. : Et bien entendu cette union concernerait tous les pays du pourtour méditerranéen ?

Nicolas Sarkozy : Bien sûr, on est méditerranéen ou on ne l’est pas… et je ne vois pas comment on peut porter un message de rassemblement et de paix en excluant tel ou tel. (*)

Q. : Certains analystes estiment que ce projet a aussi pour but d’écarter définitivement la candidature de la Turquie à l’Union européenne ou de lui donner une autre forme. Est-ce que vous avez l’occasion de parler de votre point de vue concernant la Turquie et l’Union européenne au Vatican et est-ce que vous pensez que votre point de vue rejoint celui du Saint-Siège ?

Nicolas Sarkozy : Je ne suis pas le porte-parole du Saint-Siège mais j’en ai parlé bien sûr avec le Saint-Siège. La Turquie n’est pas en Europe, c’est une réalité géographique. La Turquie est en Asie mineure. Donc il faut des liens très étroits entre la Turquie et l’Europe. La Turquie c’est une grande civilisation, c’est un grand Etat, c’est un grand peuple mais qui n’est pas en Europe. Nous avons encore en Europe les Balkans : c’est l’Europe ; et par ailleurs la Turquie est méditerranéenne. Je veux un accord de partenariat entre la Turquie et l’Europe, le plus intense possible, qui n’est pas une adhésion. Et bien sûr la Turquie, dans le cadre de l’union de la Méditerranée, a toute sa place : c’est une grande puissance méditerranéenne, du moins à ma connaissance. Mais cela ne veut pas dire que parce qu’elle est dans l’union de la Méditerranée, elle ne doit pas être en Europe : elle ne doit pas être en Europe, de mon point de vue, parce qu’elle n’est pas européenne. (…)

Q. : La presse quotidienne italienne ou internationale se fait l’écho quotidiennement de votre diplomatie. Il semble que vous innoviez, en dehors de la diplomatie bilatérale et multilatérale, et que vous utilisiez une diplomatie qu’ils appellent « de l’émotion ».

Nicolas Sarkozy : La diplomatie du coeur, c’est une belle expression, mais ce n’est pas parce que c’est de la diplomatie qu’il faut n’y mettre ni sentiment ni coeur. C’est peut-être pour cela que la diplomatie a si souvent échoué. Et si tout d’un coup on y mettait du coeur et du sentiment… Moi je suis comme je suis et j’essaie d’être authentique, sincère, honnête, vrai. Et partant, je ne vois pas comment on fait de la diplomatie en faisant abstraction de toute forme de sentiment. J’ai remercié le Saint-Père pour ses prières et son message pour que Ingrid Betancourt sorte de l’enfer où elle se trouve. Et en ce qui me concerne, je mettrai tous mes efforts, jusqu’à la dernière seconde, pour qu’elle en sorte. Comme j’ai mis tous mes efforts pour que les infirmières en sortent. Alors appeler cela de l’émotion… je plains beaucoup ceux qui n’en ont pas. Parce que sans émotion, on ne fait rien du pouvoir que le peuple vous a confié. Moi, je veux faire quelque chose du pouvoir qu’on m’a confié : ce quelque chose, c’est d’être utile.

Q. : L’avenir de l’Europe est un thème qui tient à coeur au pape Benoît XVI et vous disiez que vous en avez parlé. Est-ce que vous pourriez nous en dire plus sur cet échange ?

Nicolas Sarkozy : L’Europe a franchi une grande étape avec le Traité simplifié et l’Europe s’est doté d’un groupe des sages. L’Europe doit maintenant mettre du concret. La France assurera la présidence de l’Europe après nos amis Slovènes, au 1er juillet 2008. Et la France essaiera de porter l’idée d’une Europe de l’immigration, d’une Europe de la défense et d’une Europe de l’environnement, c’est-à-dire d’une Europe qui ait de grandes ambitions en matière de développement durable. Pour montrer le chemin au monde, il faut que le monde arrête de danser sur un volcan. / apic/imedia/rf/jmc/pr

Encadré

(*) Le président français Nicolas Sarkozy et les chefs de gouvernement italien Romano Prodi et espagnol José Luis Zapatero ont lancé ensemble jeudi soir un «Appel de Rome pour l’Union de la Méditerranée», qu’ils entendent concrétiser lors d’une conférence le 13 juillet prochain à Paris. Sarkozy, Prodi et Zapatero ont adopté ce texte lors d’une réunion tripartite tenue dans la capitale italienne jeudi soir.

(apic/ar/pr)

21 décembre 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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