Le poids du passé reste lourd

Russie: L’orthodoxie à la recherche d’une doctrine sociale

Moscou, 19 février 1998 (APIC) L’Eglise orthodoxe russe est à la recherche d’une doctrine sociale. Mais le poids du passé reste lourd. Sous le régime soviétique, elle a continué d’être utilisée aux fins de la politique du gouvernement, et certains restent aujourd’hui réservés face à la perspective d’une totale séparation de l’Eglise et de l’Etat, explique dans la revue «Il Regno» Anatoli Krassikov, membre de l’institut pour l’Europe de l’Académie russe des sciences.

Il y a exactement un an, un groupe d’experts officiels choisis par le Saint Synode de l’Eglise orthodoxe russe a entrepris le travail visant à élaborer «une conception des rapports entre l’Eglise et la société laïque». Il s’agissait de mettre en pratique une décision prise par tous les évêques du Patriarcat de Moscou deux ans plus tôt, ceux-ci ayant admis la nécessité de combler une lacune dans la vie des chrétiens orthodoxes: l’absence d’une doctrine sociale propre.

Deux lignes opposées

Pour Anatoli Krassikov, qui a assisté en qualité d’expert indépendant et non officiel à la première réunion du groupe, tenue fin janvier 1997 dans le monastère de Saint-Daniel (Moscou), «il ne sera pas facile de concilier les deux lignes opposées qui ont émergé de la discussion». Certains voudraient voir l’Eglise orthodoxe russe «s’ouvrir aux problèmes brûlants du monde moderne, chercher et donner les réponses adéquates aux préoccupations des fidèles qui vivent dans le contexte de la réalité moderne». D’autres, par contre, semblent «s’enfermer dans les tranchées des temps éloignés». Bien que cela puisse paraître étrange à première vue, septante années de régime soviétique se sont passées sous le signe d’une certaine continuité dans les rapports Etat-Eglise. «La plus grande association religieuse du pays, sérieusement mise à mal par les répressions et les persécutions de l’Etat athée, explique-t-il, fut pourtant utilisée, comme lors des siècles précédents, pour servir la politique du gouvernement: défense de l’Etat à l’extérieur, silence sur les thèmes sociaux à l’intérieur».

Depuis 1929 les associations religieuses étaient juridiquement privées du droit de se mêler des problèmes de société. Seule la chute du totalitarisme marxiste a ouvert à l’Eglise orthodoxe, comme à d’autres Eglises, la possibilité d’établir un contact direct et libre avec la société et d’exprimer publiquement leur avis sur tout ce qui regarde la vie sociale. C’est la première fois que cela arrive en plus de mille ans de l’histoire de la Russie, note le professeur. Mais une question se pose: jusqu’à quel point le clergé est-il prêt à un tel libre contact ? S’est-il complètement libéré de la mentalité du passé ?

Relations Eglise-Etat: des divergences

Lors de la réunion à Saint Daniel, A. Krassikov avait attiré l’attention des participants sur le fait que l’Eglise russe est en train d’affronter des thèmes déjà abordés par les Eglises chrétiennes soeurs et qu’il serait bon de s’y référer, en commençant par l’examen de la doctrine sociale du catholicisme. Mais il existe, ajoutait-il, quelques points sur lesquels une position peut être formulée uniquement de l’intérieur de notre Eglise vu son expérience historique et la spécificité de la situation présente.

Une des grandes questions à résoudre est celle des rapports entre l’Etat et l’Eglise. Le patriarche Alexis II a plus d’une fois souligné l’impossibilité d’un retour au statut de religion d’Etat: l’Eglise doit être séparée de l’Etat, mais non de la société, a-t-il fait valoir, pour pouvoir exprimer librement le point de vue chrétien sur la politique des gouvernants et sur les conditions de la vie matérielle et spirituelle du peuple. De son côté, le métropolite Cyrille, qui préside le groupe de travail sur la doctrine sociale, oppose aux institutions actuelles, choisies démocratiquement, un «sobor populaire», sorte de conseil suprême de l’Etat formé et dirigé par la hiérarchie orthodoxe. Tout en reconnaissant les aspects négatifs de l’expérience passée, le métropolite se range en dernière analyse du côté de la «symphonie» à la byzantine, et il ne cache pas ses sympathies pour un «régime fort».

Une Eglise coupée du peuple ?

Selon A. Krassikov, l’opinion des croyants orthodoxes est pourtant bien différente. Et de rappeler les résultats d’un sondage effectué par l’Institut des analyses sociales à la veille des élections présidentielles en 1996: la majorité d’entre eux optent pour la démocratie et les droits de l’homme. 13 % seulement souhaitent que la Russie devienne une «puissance chrétienne-orthodoxe», et 12 % seraient disposés à vivre dans un régime de type soviétique.

Le fossé entre la masse des fidèles et une partie notable du clergé (qui s’accentue avec le refus de renoncer au vieux calendrier julien pour traduire les textes liturgiques en russe, par respect pour le slave, que presque personne aujourd’hui ne peut comprendre) préoccupe à juste titre les dignitaires ecclésiastiques soucieux de l’avenir de la religion en Russie. Ce n’est pas un hasard, relève l’académicien russe, si le plus jeune membre du Saint-Synode, l’archevêque Serge, a lancé un appel: il faut tout faire pour que l’Eglise orthodoxe russe ne soit pas vue comme une épave du passé, mais une force vive capable de marquer de son empreinte la vie du peuple. (apic/cip/pr)

19 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Partagez!