Un nouvel acte de violence de Kigali contre l’Eglise catholique

Rwanda: Reprise du procès contre Mgr Augustin Misago, accusé de génocide

Kigali/Rome, 14 septembre 1999 (APIC) Le procès contre Mgr Augustin Misago, 56 ans, évêque de Gikongoro accusé de «génocide» par le régime en place à Kigali, a repris mardi 14 septembre. «Il s’agit de l’énième acte de violence de perpétré par les autorités de Kigali contre l’Eglise catholique», commentent les observateurs au Vatican. Si le prélat est reconnu coupable, il risque la peine de mort.

Détenu depuis avril dans la prison centrale de Kigali surpeuplée (plus de 120’000 détenus en attente de jugement croupissent depuis des années dans les geôles rwandaises), Mgr Misago, qui bénéficie certes d’une cellule individuelle, souffre de problèmes d’asthme et d’hypertension. Ses avocats dénoncent son «état de santé chancelant» et des conditions de détentions «non conformes à la loi».

L’évêque de Gikongoro, au sud-ouest du Rwanda, comparaît devant la justice sous l’accusation de complicité dans le génocide de 1994. Le prélat clame son innocence et met son arrestation sur le compte d’un règlement de compte politique, de «manœuvres ethnocentristes» et de «calomnies dénuées de tout fondement». On lui reproche plus particulièrement la mort d’une trentaine d’étudiantes qui avaient demandé sa protection. Son arrestation le 14 avril dernier avait provoqué une réaction indignée du Vatican.

Réaction indignée du Vatican

Dans un communiqué, le porte-parole du Saint-Siège, Joaquin Navarro Valls, affirmait que l’arrestation d’un évêque est un acte «extrêmement grave et offensant, non seulement pour l’Eglise au Rwanda, mais pour l’Eglise catholique toute entière». Il souhaitait alors que l’évêque de Gikongoro bénéficie de garanties légales et que son innocence soit rapidement prouvée. Et d’ajouter que cet incident a «profondément perturbé les rapports entre le Saint-Siège et le Rwanda».

Mgr Misago a rejeté les accusations, démontrant dans un dossier, documents à l’appui, qu’il était complètement étranger aux faits dont on l’accuse. La première audience du procès a eu lieu le 20 août dernier devant la chambre spéciale du tribunal de première instance de Kigali, où l’évêque est apparu vêtu de l’uniforme rose des détenus rwandais. Les défenseurs de l’évêque ont demandé un renvoi pour l’examen des actes – un dossier de 300 pages – et réclamé la libération provisoire de l’accusé. Le 25 août le tribunal a renvoyé le procès à la date du 14 septembre, refusant d’élargir Mgr Misago, «car il pourrait fuir le pays» et parce qu’une telle libération «pourrait être cause de désordres dans le pays». Lors de cette nouvelle audience, tenue en son absence – officiellement faute de gardiens pour l’escorter – , et en l’absence du Parquet, le tribunal avait considéré la détention du prélat comme illégale. Mais il avait tout de même décidé de le garder en raison de la gravité des accusations portées contre lui.

L’Eglise catholique dans le collimateur du FPR

C’est la première fois qu’un si haut dignitaire de l’Eglise catholique est arrêté au Rwanda pour «crimes de génocide». Mais dès la prise de pouvoir par les miliciens du FPR, trois évêques et dix prêtres rassemblés à Kabgayi, près de Gitarama, étaient froidement assassinés début juin 1994. Les évêques abattus dans le réfectoire du séminaire étaient Mgr Vincent Nsengiyumva, archevêque de Kigali, Mgr Thaddée Nsengiyumva, évêque de Kabgayi et président de la Conférence épiscopale, et Mgr Joseph Ruzindana, évêque de Byumba. Le nouveau pouvoir avait expliqué qu’il s’agissait du geste de «déséquilibrés» qui voulaient se venger de la mort des leurs au cours du génocide qui a coûté la vie à près d’un million de tustis et de hutus modérés.

La dégradation croissante des rapports entre le nouveau pouvoir tutsi et l’Eglise catholique allait montrer qu’il ne s’agissait pas que d’un acte d’»incontrôlés», mais le fruit d’une hostilité plus profonde. Le président Bizimungu a lancé le 7 avril dernier au sanctuaire de Kibeho – où plus d’un millier de réfugiés ont été massacrés dans l’église – un appel au Vatican pour que le pays soit «débarrassé de cet homme» même si l’on parvenait à établir son innocence. Des sources autorisées au Vatican ont vivement dénoncé cette conception de la justice. L’an dernier, deux prêtres ont été condamnés à mort au Rwanda sous le même chef d’accusation, tandis qu’un nombre indéterminé de membres du clergé attendent leur jugement.

Volonté politique de frapper haut

Mgr Misago, ordonné évêque de Gikongoro en juillet 1992, a été arrêté après la commémoration dans la localité de Kibeho du 5ème anniversaire du génocide. Dans un discours prononcé à cette occasion, le président rwandais, Pasteur Bizimungu, avait dénoncé «le silence à la limite de l’indifférence et du mépris» de l’évêque devant les accusations dont il était l’objet. Il lui avait reproché d’avoir tenté de fuir le pays le 9 avril. Environ 150’000 personnes ont été massacrées dans la seule préfecture de Gikongoro lors du génocide 1994.

L’acte d’accusation contre Mgr Misago a retenu le crime de génocide et d’autres crimes contre l’humanité commis à Gikongoro, Kaduha, Murambi et Gisenyi. Il aurait été complice de l’ancien préfet de Gikongoro, Laurent Bucybaruta, et du major Bizimana. Il est aussi accusé d’être co-responsable de la mort de trois prêtres et de celles d’enfants et de jeunes extraits des camps de Kibeho et Kaduha. On lui reproche d’avoir collaboré à la mise sur pied de bandes armées et de non assistance à personne en danger. Mgr Misago a déclaré cette semaine à l’Agence de presse AP que ce procès est une tentative de jeter le discrédit sur l’Eglise catholique. Le 16 avril dernier, la plupart des évêques catholiques du Rwanda avaient demandé que le prélat soit relâché pour des raisons de santé, se portant garants qu’il se présenterait devant la justice, mais les autorités n’avaient pas voulu de geste de clémence.

Une organisation de défense des droits de l’homme proche du pouvoir

Selon l’agence de presse panafricaine PANA, l’organisation de défense des droits de l’homme «African Rights», qui a interpellé à ce propos le pape Jean Paul II, affirme qu’au moins 36 prêtres catholiques romains sont suspectés d’avoir pris part au génocide de 1994. La plupart d’entre eux auraient trouvé refuge en Europe, notamment en Italie, en France ou en Belgique et jouiraient de la protection du Vatican.

PANA relève que les observateurs considèrent l’organisation non gouvernementale «African Rights» comme proche du pouvoir en place à Kigali. Pour sa part, le procureur de la République rwandaise s’est dit confiant que l’évêque sera effectivement reconnu coupable, ce qui signifierait dans ce cas la peine de mort. (apic/misna/bbc/pana/be)

14 septembre 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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