«S’adapter aux nouveaux défis du continent latino-américain»

Vatican II: 50 ans du Concile en Amérique latine

São Paulo, 20 juillet 2012 (Apic). Le Père José Oscar Beozzo, historien de l’Eglise catholique latino-américaine et Coordinateur général du Centre Œcuménique des Services à l’Evangélisation et à l’Education Populaire (CESEEP) au Brésil, estime que le Concile Vatican II est toujours omniprésent en Amérique latine. Selon le vicaire de la paroisse de São Benedito, dans l’état de São Paulo, il doit s’adapter aux nouveaux défis de l’Eglise.

Le Concile Vatican II constitue-t-il aujourd’hui encore une référence pour le continent latino américain?

Père José Oscar Beozzo: C’est d’abord une référence importante pour l’ensemble de l’Eglise! Parce que la parole d’une église locale, d’un évêque, d’une conférence ou même celle du pape, c’est bien. Mais la réunion, entre 1959 et 1965, de presque tous les évêques pour se mettre à l’écoute de l’Eglise toute entière a été un évènement éminent important. Le Concile possède en effet un caractère complètement différent et rare de tout ce qui peut être organisé. Dans ce sens, Vatican II est un point de référence. La preuve, c’est que les papes qui se sont succédé ensuite l’ont toujours présenté comme un moment clé.

Qu’est ce que ce Concile a apporté sur le continent latino-américain?

JOB: En Amérique latine, les années du Concile ont apporté une bouffée d’air frais. Et ce, alors même que des coups d’état politiques se sont multipliés pendant trois décennies, facilitant ainsi l’émergence de dictatures dans la majorité de nos pays. Les secteurs de l’Eglise impliqués dans la lutte contre la misère, les inégalités et les injustices et pour la défense des droits de l’homme, se sont d’ailleurs souvent heurtés aux dictatures. Ils ont souffert une dure répression, allant jusqu’à l’emprisonnement, la torture et l’assassinat de bon nombre de ses responsables.

Quelles ont été, selon vous, les principales avancées?

JOB: Le Concile Vatican II a incontestablement permis la rencontre et l’approfondissement de la collégialité entre les églises d’Amérique latine et des Caraïbes. Les multiples et riches contributions ont été recueillies, systématisées et réinterprétées à la lumière des nécessaires et urgentes transformations de la réalité économique, politique, sociale et religieuse du continent, dans les Conférences générales de l’épiscopat latino-américain.

Il y a eu également des effets concrets pour les catholiques du continent…

JOB: L’héritage du Concile a rencontré son expression la plus significative et créative dans la lecture populaire de la Bible, une vaste appropriation communautaire de la parole de Dieu. Cela a été possible grâce, notamment, à la distribution de 2 millions de bibles (1 million en espagnol et 1 million en portugais) sur le continent, à partir du milieu des années 1960. Cela a alimenté le cheminement des communautés ecclésiales de base (CEB) et des pastorales sociales tout au long de ces années, avec une grande implication des laïcs, en particulier des femmes.

Pourtant, tout n’a pas été parfait…

JOB: Effectivement, il y a eu des lacunes dans ce Concile. Par exemple, l’absence de référence importante à la femme alors même qu’à partir de la troisième session, les femmes ont été admises comme auditrices. Une autre lacune importante, visible lorsqu’on compare ce Concile avec celui de Medellin (1968) en Colombie, c’est la dimension centrale prise par le thème du tiers monde. Les questions liées à la pauvreté, à la faim, à la décolonisation en Afrique, aux discussions avec les grandes religions en Asie n’ont que très peu été abordées.

A-t-il favorisé la reconnaissance culturelle et religieuse des peuples originaires d’Amérique latine?

JOB: Absolument… même si cela n’ pas été une chose aisée. En Amérique latine, l’action missionnaire a toujours dû composer avec la domination politique autoritaire et l’exploitation économique, l’imposition de la langue, de la culture et de la religion des Conquistadores. La proposition conciliaire d’une église du peuple de Dieu et d’une liturgie attentive aux coutumes et cultures locales a donc été le résultat d’un processus, parfois conflictuel, d’inculturation libératrice. A ce titre, l’exemple des peuples indiens est parlant. De l’état du Chiapas au Mexique, jusqu’au Pérou, en passant par l’Equateur, le Guatemala, la Bolivie et toute l’Amazonie brésilienne, d’innombrables peuples indigènes revendiquaient leur propre identité depuis des siècles et l’arrivée des européens. Le Concile a donc permis d’ouvrir un dialogue fécond entre l’Evangile et ces cultures ancestrales, permettant de protéger leurs racines spirituelles, valorisant leurs rites et coutumes, élaborant une théologie indienne et construisant des églises ayant leurs visages propres.

Et pour les afro-descendants?

JOB: Un mouvement comparable a existé également avec les afro-américains, y compris en Amérique latine, en portant les efforts sur l’élimination des discriminations et des formes de racisme au sein des églises. Il s’agissait également de réécrire et de surpasser une histoire marquée par quatre siècles de régime esclavagiste, en célébrant, à partir de leurs racines, les résistances et les luttes, et en élaborant une théologie noire de la libération.

L’un des aspects du Concile a été de reconnaître l’universalité de l’Eglise catholique. Comment cela s’est-il traduit concrètement?

JOB: Cela a été un véritable choc pour de nombreux évêques. Car s’il y avait une connaissance théorique, il y avait finalement peu d’expériences de la diversité des visages du catholicisme. En ce qui concerne la réforme liturgique par exemple, bien plus que les milliers d’articles et d’ouvrages qui ont pu être produits, il existait déjà des pratiques et des réalités. En Amérique latine, comme dans le reste du monde, beaucoup d’évêques ont donc pris conscience que l’Eglise catholique n’était pas seulement limitée à une messe célébrée en latin, mais il y avait des rites en copte, en grec, en arménien, etc… Donc, il y a eu cette nécessaire prise de conscience que si l’Eglise latine était majoritaire, il y a avait également 21 autres églises catholiques, avec ses rites propres.

Qu’en reste t-il aujourd’hui?

JOB: La pratique est largement répandue. Par exemple, à Sao Paulo au Brésil, il y a un évêque qui célèbre la messe en arménien. Dans l’état du Parana, près de la frontière argentine, de très nombreuses églises catholiques célèbrent les rites ukrainiens et byzantins. Sans parler des influences culturelles que l’on peut trouver dans les messes célébrées dans d’autres états du pays comme à Bahia, largement influencée par les rites afro-brésiliens.

Malheureusement, la politique de Rome en la matière a tendance à revenir en arrière. Cela se traduit notamment par une remise en cause de la collégialité des Conférences épiscopales qui bénéficiaient, jusqu’à présent, d’une large autonomie pour assurer la pérennité de cette diversité, de cette richesse et de cette densité au sein même de l’Eglise du continent. Je crois qu’il s’agit là d’une grande erreur.

Ce recentrage de Rome ne correspond pourtant pas à la nouvelle répartition géographique des fidèles…

JOB: Cette politique est d’autant plus désastreuse qu’il existe aujourd’hui une évidence, un point crucial : le christianisme en général, et le catholicisme en particulier, est désormais une réalité profondément liée au tiers monde. Si on prend l’église anglicane, elle est majoritairement implantée en Afrique, avec 40 millions de fidèles! Quant à l’Eglise catholique, elle était majoritaire en Europe au moment du Concile. Mais aujourd’hui, l’Europe ne représente que 20% des fidèles.

Un autre axe central de Vatican II a été de se prononcer pour une Eglise aux côtés des plus pauvres. Quelle est la situation en la matière sur le continent?

JOB: La première chose qui perdure, c’est que les pauvres sont toujours là! Le continent a vu, c’est vrai, beaucoup de citoyens sortir de l’extrême pauvreté. Mais il en reste encore beaucoup, comme au Brésil, où on recense aujourd’hui 25 millions de gens qui vivent encore dans l’extrême pauvreté. Ces êtres sont les préférés de Dieu et devraient donc être les préférés de l’Eglise. Il y a aujourd’hui encore beaucoup de lieux où il y a une fidélité à ce compromis. Beaucoup de gens vivent pauvrement au milieu des pauvres et vivent ce témoignage de la parole de Dieu. Mais on sent également une prise de distance par rapport à ces engagements.

Considérez-vous que les intuitions et les choix prophétiques de Medellin sont encore d’actualité?

JOB: Certaines d’entre elles, oui. Par exemple, dire que l’Eglise doit être attentive aux pauvres et les accompagner dans leur chemin vers la libération est une réalité qui est certes minoritaire, mais toujours présente aujourd’hui.

La réflexion théologique qui prend en compte la culture et la réalisation des pauvres existe aussi toujours. La théologie de la libération n’est pas donc morte! Elle a simplement pris des visages différents comme avec les théologies indienne, afro-américaine, éco féministe, etc… A Medellin, la question économique était très sensible, mais la question culturelle très faible. Heureusement, cet aspect là s’est beaucoup développé depuis sur le continent. Aujourd’hui, l’église catholique continentale est nettement plus attentive à la culture et à la religiosité populaire.

Estimez-vous que, plus que jamais, en Amérique latine, deux églises, l’une plus progressiste et l’autre plus conservatrice, coexistent?

JOB: Ceux qui ont décidé de vivre leur compromis avec les plus pauvres n’ont jamais été majoritaires en Amérique latine. Par exemple au Brésil, dans les années septante et quatre-vingt, sur les 300 évêques, à peine quarante à quarante cinq avaient clairement fait ce choix du compromis avec les pauvres. Ces derniers avaient pour la plupart, il est vrai, un charisme important. Aujourd’hui, la proportion est d’une trentaine sur les quelques 450 évêques que compte la Conférence épiscopale brésilienne (CNBB).

50 ans après, que reste t-il en Amérique latine de ce Concile?

JOB: Vatican II existe et il est toujours vivant! En fait aujourd’hui, la bataille qui se livre est celle de l’interprétation. Il est clair que les personnes qui possèdent le pouvoir au sein de l’Eglise font une interprétation du Concile qui ne correspond guère à ce qu’a réellement été ce moment et aux points importants qui en sont sortis.

Vous affirmez que le Concile Vatican II doit être «revisité», voire «réinventé»?

JOB: Incontestablement, car la réalité a changé. Le Concile doit continuer à être une source d’inspiration, mais il doit également poursuivre le dialogue sur ces thématiques qui ne faisaient qu’émerger à cette époque, et qui constituent encore aujourd’hui des défis. Je pense évidemment à l’élimination de la misère et de l’extrême inégalité, l’absence de terres pour les paysans et de logements pour les habitants des centres urbains, l’emploi, notamment pour la jeunesse, la santé, l’éducation et la sécurité pour tous. Des défis auxquels il faut désormais rajouter des problématiques comme l’aggravation de la crise environnementale, le pluralisme religieux, l’essor du pentecôtisme au sein du monde chrétien ou encore la médiatisation du message religieux.

Quel avenir pour le Concile?

JOB: Le Concile doit continuer à être une source mais doit également poursuivre le dialogue sur ces thématiques qui ne faisaient qu’émerger à cette époque. Si on examine les avancées du Concile et que l’on regarde ces nouvelles réalités, on peut considérer que Vatican II est à la fois omniprésent et un peu obsolète. Ce cinquantième anniversaire constitue donc une grande opportunité pour revisiter et redécouvrir le Concile Vatican II. Dans de nombreux pays d’Amérique latine, il y a une redécouverte du Concile avec l’organisation, à tous les niveaux, de rencontres, séminaires et forums. Ainsi, en octobre prochain, le Congrès continental de théologie sera totalement dédié aux 50 ans du Concile Vatican II et aux 40 ans de la théologie de la libération. C’est un moment intéressant qui donne l’opportunité de reprendre les intuitions du Concile et de donner une impulsion vers l’avant. (apic/jcg/ggc)

20 juillet 2012 | 16:13
par webmaster@kath.ch
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