Sara Medjmadj: praticienne en clinique et pratiquante en islam | © Grégory Roth
Suisse
Sara Medjmadj: praticienne en clinique et pratiquante en islam | © Grégory Roth

Sara Medjmadj: concilier le jeûne du ramadan avec un plein-temps

14.05.2019 par Grégory Roth

Pour Sara Medjmadj, médecin en psychiatrie dans le canton de Vaud, jeûner pendant le mois de ramadan (5 mai – 4 juin 2019) ne l’empêche pas de travailler à plein temps. Pour elle, le plus dur est de le pratiquer dans un pays où le ramadan ne fait pas partie du mode de vie, contrairement à son Algérie natale.

Près de 2 milliards de musulmans jeûnent en ce moment. Cette année, le ramadan tombe pendant le mois de mai. Comment expliquer le ramadan à des non-musulmans?
Le ramadan est le neuvième mois du calendrier musulman, débuté en 624 de l’ère chrétienne, c’est-à-dire la 2ème année ‘hidjri’ du calendrier musulman. Et le jeûne durant le mois de ramadan – avec la profession de foi, la prière, l’aumône et le pèlerinage à la Mecque – est un des cinq piliers de l’islam. C’est donc une obligation en islam de le pratiquer.

Comment le ramadan se pratique concrètement?
En pratique, cela veut dire: pas de nourriture, de boissons et d’actes sexuels, du lever au coucher du soleil. Le cycle du soleil est là pour donner un cadre temporel à la pratique. Mais plus concrètement, le but du ramadan est de se rapprocher plus de Dieu, par la générosité et le pardon envers autrui. En lisant le Coran, en faisant des prière et des invocations, on apprend davantage la patience – ne pas s’énerver, garder son calme, gérer ses émotions, …

Quelle est la signification de ce mois?
C’est un mois d’adoration et de retour vers Dieu. Le ramadan dure trente jours. Les dix premiers jours sont dédiés à la miséricorde. Les dix suivants au pardon. Et les dix derniers au “salut”, le fait que Dieu nous préserve de l’enfer. Les dix derniers jours sont les plus intenses pour les femmes. Car pendant qu’elles jeûnent, les femmes préparent des gâteaux, et vont acheter et confectionner de nouveaux habits pour toute la famille, en vue de l’Aïd el-Fitr. L’Aïd (qui signifie ‘fête’) est la fête de la fin du jeûne.

Qu’est-ce qui se passe à l’Aïd el-Fitr?
Ce jour-là, les familles s’habillent avec les nouveaux vêtements. Ils rendent visite à leur proches et vont au cimetière. C’est à cette occasion qu’ils offrent les gâteaux. C’est un moment convivial, où tous – petits et grands, voisins, familles – se rencontrent et se demandent pardon les uns aux autres et à Allah. Et les enfants aussi se réjouissent beaucoup de cette fête, car ils reçoivent de l’argent et des cadeaux lors des visites familiales, et ils profitent de s’acheter des jouets et de s’amuser partout.

“Pour moi, jeûner, c’est retourner vers Dieu”

Quelles sont vos motivations personnelles à pratiquer le jeûne?
Pour moi, jeûner, c’est retourner vers Dieu. C’est se priver d’actes naturels pour se rapprocher de Dieu. Pendant ce mois, c’est l’occasion de revoir sa relation à Dieu. Et c’est aussi s’associer à la douleur quotidienne des autres personnes privées de nourriture, de boissons ou d’amour. Pendant cette privation, je prends conscience de la grande valeur de ces actes que Dieu nous a donné, et je le remercie par la prière et l’invocation.

Tous les musulmans doivent pratiquer le jeûne?
Non, une exception est faite pour les personnes malades et fragiles, les enfants, les femmes pendant la grossesse ou l’allaitement, ainsi que les gens qui ne peuvent pas jeûner sous peine de se mettre ou de mettre quelqu’un d’autre en danger. Le voyageur également ne fait pas le ramadan pendant son voyage. De manière générale, ceux qui ne jeûnent pas ont la possibilité, pour chaque jour où ils prévoient de manger, de donner l’équivalent d’un repas en aumône.

Pendant le Carême, les chrétiens mettent leurs économies de côté pour des actions humanitaires. Est-ce le même principe pour le ramadan?
A la fin de chaque année, on fait habituellement l’aumône [un des piliers de l’islam, ndlr], mais cette pratique est principalement pour les personnes aisées. La classe moyenne et les pauvres ne sont pas concernés. Par contre, pour la fin du ramadan, nous faisons tous un don pour les plus démunis, la ‘Zakat el-Fitr’, (l’aumône de la rupture du jeûne). Nous le faisons en général entre 27e jour du mois – le jour de la Révélation du Coran – et l’Aïd. Ce don est calculé différemment dans chaque pays. Ici, nous calculons environs 10 CHF par membre de la famille. Pour ma part, c’est à ma communauté de la Mosquée de Genève [Mosquée du Petit-Saconnex, ndlr] que je donne.

Sara Medjmadj: “Jeûner ne me pose aucun problème de concentration durant le travail” | © Grégory Roth

Comment vous nourrissez-vous?
Comme je me couche tard, pour la dernière prière de 23h, je me lève tard également et je n’arrive pas toujours à me lever avant l’aube. Mais si j’y arrive, je mange une banane et des dattes, et je bois du lait et une tasse de café.

… et quand vous êtes en Algérie?
Dans ma famille, pour le repas avant le lever du soleil, on mange du couscous avec des raisins secs et du lait, ou sinon des fruit (bananes, dattes, pommes). On prend parfois le reste du repas du soir.
Et pour le repas du soir, après le coucher du soleil, on mange une soupe, des dattes, une salade et un plat chaud, avec du lait. Et après la prière ‘inchaa’ et ‘taraweeh’, les jeûneurs rentrent à la maison ou rendre visite à leurs famille, et là, ils mangent encore des sucreries et gâteaux orientaux, avec du thé et du café.

Est-ce difficile de pratiquer le jeûne quand on travaille la journée?
Années après années, je sens un peu plus la fatigue pendant la journée, mais ça ne m’empêche pas de travailler. J’essaye de chasser la fatigue de ma tête, en me projetant intérieurement vers la fin de la journée. Dans tous les cas, cela ne me pose aucun problème de concentration. La difficulté de pratiquer est davantage liée au contexte dans lequel on se situe.

C’est-à-dire?
En Algérie, et probablement dans le monde musulman, tout le rythme de la société est calqué sur le jeûne. On adapte les horaires de travail au ramadan: la plupart arrivent à finir à 15h30. Le ramadan, c’est le partage général… on partage les idées, la préparation, on va à la prière avec les voisins et la famille. Et la nuit est vivante, personne ne dort, les commerces sont ouverts.

Sara Medjmadj utilise une application smartphone pour suivre les horaires du mois de ramadan | © G. Roth

Et en Suisse?
Le plus difficile dans la pratique du jeûne en Suisse, c’est qu’il manque l’ambiance familiale et aussi religieuse, avec l’appel à la prière, lorsqu’on va à la mosquée pour faire la prière ‘taraweeh’. Ici, on a surtout l’impression de vivre pour le travail et il est difficile de nourrir notre intérieur. Si bien que j’ai l’impression de faire le jeûne par automatisme. En dehors du travail, il y a très peu de temps pour le reste. Et l’aspect relationnel est un peu mis de côté: chacun vit pour soi.

Dans ces circonstances, n’êtes-vous pas tentée de renoncer à jeûner?
Je fais et je ferai toujours le ramadan, parce que je crois à cette pratique, comme moyen d’entretenir ma relation à Dieu. Ce qui me motive, c’est qu’il y a une récompense: un sentiment de satisfaction, de faire quelque chose de bien. En comparaison avec le fait de manger, qui procure un sentiment de rassasiement ou de satiété. Et il faut voir le côté positif, de purification du corps et de l’esprit.

“Ce qui me motive, c’est qu’il y a une récompense: un sentiment de satisfaction”

Comment vos collègues d’ici perçoivent-ils votre pratique?
Tous les collègues qui savent que je fais le ramadan le respectent. Et mes patients également. Il nous arrive souvent de parler de religion – car en psychiatrie, on parle de tout. Certains sont curieux, mais tous sont respectueux. En Suisse, le respect et la liberté d’expression sont deux valeurs très appréciables. (cath.ch/gr)


Sara Medjmadj: praticienne et pratiquante

Sara Medjmadj est née et a grandi à Oran, en Algérie, où elle a étudié entre autres la médecine générale. Arrivée en Suisse en 2008, elle est mariée et mère de trois enfants. Domiciliée dans le canton de Vaud, Sara Medjmadj est à la fois psychiatre et médecin assistante en médecine générale. Elle travaille en clinique privée depuis 2016. GR


Au Maroc, il n’est pas facile pour les chrétiens de vivre ouvertement leur foi. | © Flickr/C. Rose/CC BY-NC 2.0

Maroc: moins de 1% de chrétiens

Pape Tawadros II, chef de l'Eglise copte orthodoxe d'Egypte (Photo: popetawadros.org)

Le cardinal Sandri évoque sa ”douleur” face au martyre des chrétiens coptes

Actualités ›