Sénégal: Les tidjanes appellent à une concertation entre chefs religieux
«Pour sauver le pays»
Dakar, 28 novembre 2003 (Apic) Les tidjanes du Sénégal, la confrérie musulmane la plus nombreuses et la plus modérée, s’inquiètent toujours davantage de la tension et de l’intolérance politique dans le pays. Abdoul Aziz Sy Junior, dignitaire de la confrérie et porte-parole du khalife général, a appelé vendredi à une concertation entre chefs religieux sénégalais pour «sauver le pays».
Le Sénégal, affirme le dignitaire tidjane, a atteint «un seuil critique» que seule cette concertation interreligieuse peut tirer d’affaire. Il y a deux jours déjà, l’Eglise catholique appelait les politiciens locaux à un débat politique «civilisée».
Abdoul Aziz Sy Junior a déploré la dégradation du climat politique. «L’heure est grave, il y a une crise morale au Sénégal et trop d’invectives entre acteurs politiques». «Il n’y a pas de respect mutuel, et la liberté de ton peut mener à l’anarchie», a-t-il déploré dans une déclaration à la radio «Sud-Fm». «Les acteurs politiques, a-t-il poursuivi, se distinguent par des querelles stériles au lieu de mener des actions concrètes permettant d’améliorer les conditions de vie des populations». Il a appelé les politiciens à un «sursaut».
Cette déclaration, approuvée par une majorité des Sénégalais et bon nombre d’observateurs, intervient dans un contexte politique de polémique au Sénégal. Depuis octobre, le pays vit quotidiennement au rythme de dénonciations, d’attaques, de contre-attaques entre partis politiques du pouvoir et de l’opposition. Cette dernière dénonce la violence physique du pouvoir envers ses adversaires politiques, une gestion trop personnelle du pouvoir par le président Abdoulaye Wade et son accaparement des médias publics. Le pouvoir fustige pour sa part la violence verbale de l’opposition.
La situation est telle qu’un imam a estimé, le 25 novembre lors de la prière marquant la fin du ramadan, que les hommes politiques retenaient la population «en otage». De nombreux autres imams ont saisi cette occasion de fin de jeûne, pour critiquer les hommes politiques. Le plus célèbre d’entre eux, l’imam Tamsir Ndiour de Thiès (70 km au nord de Dakar) s’en est pris devant le premier ministre Idrissa Seck, aux «laudateurs» qui entourent le président Abdoulaye Wade.
Une presse accusée de mimétisme
Les critiques des imams n’ont pas épargné la presse. Un influent cheikh peuhl de la confrérie tidjane, Thierno Mountaga Tall, a tancé les journalistes, tout en les recommandant de respecter les équilibres socio- ethnico-religieux. Selon le constat porté par plusieurs observateurs diplomatiques, membres d’Organisations internationales basées à Dakar, la presse sénégalaise, dans sa grande majorité, fait du mimétisme. A une exception près, la douzaine de quotidiens et la dizaine de radios privées, diffusent les mêmes informations en français et en woloff, ignorant le caractère multi-ethnique du pays.
A la télévision nationale, la situation est encore bien pire. En dehors du woloff, il n’y a pas de programmes d’informations et d’animation culturelle pour les autres ethnies. Elles n’ont droit qu’à de brefs bulletins d’information de 15 minutes par jour et à tour de rôle. Seule la radio publique (officielle) maintien l’équilibre linguistique. Elle offrant des programmes dans toutes les langues nationales du pays, y compris les plus minoritaires. Il y a un an, un enseignant à l’université de Dakar, Malick Ndiaye, a condamné la «woloffisation» du pays.
Au plan religieux également, le déséquilibre est frappant. La confrérie mouride (moins nombreuse en fidèles que celle des tidjane qui est présente dans tous les pays musulmans d’Afrique), bénéficie le plus des faveurs des rédactions. Les activités, mêmes les plus extrémistes de certains membres de la communauté mouride ne sont jamais critiqués. Il y a trois semaines, une importante artère menant au port de Dakar, poumon économique du pays, a été bloquée une journée entière pour cause de chants religieux organisés par la confrérie mouride pour célébrer un anniversaire.
Le quotidien «l’Info 7» tente de se démarquer de cet unanimisme de la presse autour de la question mouride. Il s’est ému jeudi de l’accentuation de la «fracture confrérique» dans le pays, après la célébration, sur trois jours différents, de la fin du ramadan. (apic/ibc/bb)



