«Série Apic : Les artistes dans les couvents en Suisse (3)

Hugo Heule, rédemptoriste, sculpteur, peintre et artiste sur vitraux

«Rien ni personne n’est irrécupérable»

Bernard Bovigny, Apic

Matran, 20 mai 2009 (Apic) Le Père Hugo Heule, de la communauté des rédemptoristes de Matran, près de Fribourg, échappe à toutes les catégorisations de l’espèce humaine. Religieux «non pratiquant» (il doute de l’existence de Dieu), il exprime son cheminement à travers ses nombreuses oeuvres sculptées, peintes ou dessinées, et ses vitraux. Son expérience d’éducateur influence également son approche de la matière.

Un paysan lui a apporté une fois un grand tronc de tilleul qui a dû traîner 20 ans exposé à toutes les intempéries. Il était à moitié pourri, rongé par les vers. Le Père Hugo l’a laissé 10 ans à l’air libre, sous un toit, pour qu’il sèche. «Je me suis dis: j’en tire ce que je peux.» Il en tirera une oeuvre monumentale, un vieillard barbu de près de 3 mètres de haut accueillant dans ses bras un enfant prodigue. Cette réalisation démontre que rien (ni personne) n’est irrécupérable. L’artiste l’a présentée à un ami travailleur social à Lucerne, qui va l’acquérir pour montrer que l’on peut toujours faire quelque chose. «Irrécupérable? Ca n’existe pas», lance le Père Hugo.

Cette façon d’agir est caractéristique de son approche de la matière. «SI je me mettais à réfléchir à ce que je veux exprimer, je ferais un dessin. Puis je choisirais une matière, comme le bois. Je dois alors faire venir un bois précis. Les autres matières qui m’environnent sont inutiles, «irrécupérables» pour mon oeuvre. Je préfère prendre un bout de matière quelconque et chercher ce que je peux en faire. J’en déduis de cette expérience que toute matière humaine est valable pour en faire un chef d’oeuvre. A condition de ne pas en faire ce que je veux. Je dois d’abord chercher le point le plus faible de la pièce et je dois respecter ce point avec tout ce que je fais autour, sans quoi mon oeuvre risque de s’effondrer».

Se baser sur l’endroit le plus faible

En clair, c’est la matière qui le guide et lui dit ce qu’il peut ou ne peut pas faire. Surtout pour ce qui concerne le bois. Mais c’est pareil avec un bloc de molasse ou de marbre. «Est-il fendu quelque part? Je cherche le point le plus faible en tapant avec le dos du burin. Si la pierre est dure, le burin chante. S’il y a une fente ou un endroit friable, le son sera plus mat. Comme celui d’une cloche fêlée. Je dois donc adapter mon projet à l’endroit le plus faible du bloc de pierre. Et si, durant le travail, un bout de la pierre tombe à cause d’une fente, je dois modifier mon projet», explique-t-il en tirant des parallèles avec le travail social qu’il a accompli, auprès de jeunes toxicomanes à Neuchâtel notamment. Sa dernière oeuvre sculptée a été réalisée sur un bloc de marbre «pas pur du tout». «Michel-Ange, ou déjà ses ouvriers, l’aurait jeté tout de suite».

Hugo Heule est né en 1941 et a passé son enfance dans les Grisons. «Si ce qu’on m’a dit est vrai, mais on m’a tellement menti sur mon enfance que je me méfie», s’empresse-t-il d’ajouter. Il est très vite entré à l’internat à Fribourg pour pouvoir faire des études. Ses vocations religieuse et artistique ont «explosé» lorsqu’il avait 30 ans. Auparavant il n’avait jamais imaginé devenir artiste.

Sa première sculpture, une piéta en plâtre, il l’a réalisée à 30 ans. Ou plutôt débutée. Il n’a fini de l’élaborer que 30 années plus tard, à raison d’environ un mois de travail par année. Cette limite de temps tient au fait qu’il doit sculpter à l’extérieur et qu’il ne s’installe que lorsqu’il est pratiquement sûr de disposer d’une semaine de beau. Il a en sa possession trois sculptures de ce genre, qu’il a mûries durant 30 ans.

«Parfois il faut que ça sorte»

Ses domaines d’expression artistique touchent également la peinture à l’huile, l’aquarelle et la confection de vitraux. «C’est comme pour le piano: le registre des touches permet d’exprimer des sentiments divers», explique-t-il. «Aux basses (graves) correspond par exemple la pierre, froide, et aux aigues (plus joyeuses), correspond le crayon et le papier. Entre ces deux extrêmes se trouvent toutes les nuances du dur au tendre en passant par la pierre, le bois, le modelage, la peinture et le dessin». L’inspiration de l’oeuvre peut partir de l’extérieur (portrait par exemple) ou de l’intérieur (sentiment à exprimer). «Parfois il faut que ça sorte. Sous quelle forme? Cela dépend de la force de la poussée. Si c’est fort, la pierre est par exemple davantage adaptée», explique le Père Hugo. Le résumé de tout ce domaine d’expression se trouve selon lui dans le vitrail, qui rend la lumière et s’insère dans un espace déterminé.

Un tiers de ses oeuvres sculptées environ se retrouvent dans des églises. Il est notamment l’auteur d’un tabernacle à la Fille-Dieu à Romont. On trouve également de ses oeuvres en ville de Soleure, à Lugano sous la forme de portes d’église, chez des carmélites et des trappistes en France, devant un restaurant dans le Jura, et même sur des tombes.

Au début de sa vie artistique le Père Hugo a plutôt travaillé dans les prés. Puis la ferme du collège a brûlé en 1972. Lorsqu’elle a été refaite, le supérieur l’a confiée à l’artiste, qui l’a partagée avec les cochons. Ces derniers ont logé au rez inférieur et le Père Hugo aux étages supérieurs. Puis les porcs ont disparu et l’artiste a utilisé leur espace pour des expositions, tout en conservant les barrières des enclos et les auges. Son atelier et ses entrepôts se sont maintenant agrandis avec une grange juste en face, pour abriter les plâtres.

Rechercher ce qui se trouve sur l’autre rive

Une des racines de son expérience religieuse est liée, «comme chez chacun», à la mort de personnes proches. «On recherche ce qui se trouve sur l’autre rive», affirme-t-il. Et chez lui, cette recherche est intervenue très tôt dans sa vie. Elle a très fortement contribué à l’apparition de ses doutes sur l’existence de Dieu.

Partageant son sentiment d’absence de Dieu avec son supérieur de l’époque, ce dernier lui a affirmé: «Je ne peux pas t’aider. Je n’ai jamais vécu une telle expérience. Mais je pense que c’est aussi une expérience de Dieu». C’était alors la réponse qu’il fallait lui donner. N’importe quel autre supérieur aurait tenté, livres à l’appui, de lui prouver l’existence de Dieu. Mais au fond, va-t-il jusqu’à nier l’existence de Dieu? «Affirmer qu’il n’y a pas de Dieu serait tout aussi arrogant qu’affirmer qu’il existe !», lance-t-il.

Encadré 1:

«Ce que j’écris, personne ne peut me l’apprendre»

Hugo Heule a débuté sa formation artistique par les beaux-arts à Lausanne. Il n’a pas été évident pour sa communauté d’accepter qu’il devienne artiste. Son supérieur de l’époque a soutenu son initiative, mais à condition qu’il reste en Suisse. Le Père Hugo se forme ensuite à Munich, et enfin chez les autres artistes directement.

Selon lui, les écoles permettent d’apprendre l’alphabet. «Mais ce que j’écris, personne ne peut me l’apprendre. Aux beaux-arts, on apprend la technique mais pas le contenu.»

Encadré 2:

Remplaçable comme travailleur social, mais pas comme artiste

Le Père Hugo a vécu à plusieurs reprises des engagements sociaux, notamment auprès de toxicomanes à Neuchâtel. Il s’était alors demandé si sa place était vraiment dans son atelier à Matran. Les jeunes lui ont fait comprendre qu’il était remplaçable comme travailleur social, mais pas comme artiste. Ce qui l’a convaincu de retourner dans son atelier.

Durant 4 ans, à l’Hôpital de l’Ile à Berne, il a aussi suivi des enfants (et leur famille) qui ont survécu à une tentative de suicide. Il estime que ces engagements sociaux se trouvent dans la même ligne que son activité artistique et que son sacerdoce.

Quant à une activité pastorale sacramentelle, il n’en est pas question. «Il serait difficile de fonctionner si l’on ne croit pas vraiment en Dieu. Depuis le moment où je me suis mis à douter, je n’ai plus pu prêcher en toute conviction. Mon supérieur m’a alors permis de vivre le désert avec ceux qui le vivent aussi. Quant à mes confrères, ils sont plutôt animés d’un sentiment de tolérance à mon égard. «

Avis aux rédactions: Des photos relatives à ce reportage peuvent être commandées à:

apic@kipa-apic.ch. Prix: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.

Encadré 3:

Ora et labora. Dans les couvents, on travaille et on prie. Mais pas seulement. Dans de nombreux monastères et communautés en Suisse, des religieux exprime leur recherche de Dieu de façon artistique. Travail ou vocation? L’agence de presse Apic a visité «les artistes qui se donnent à Dieu». Une série d’été en une douzaine de portraits.

(apic/bb)

20 mai 2009 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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