«Sous Morsi, les Frères musulmans ont montré leur vrai visage»

Egypte: «Le pays vit dans l’espoir d’une aube nouvelle», affirme le Père jésuite Magdi Seif

Fribourg/Minya, 26 septembre 2014 (Apic) Suite à un mouvement de protestation massif, un an seulement après son arrivée à la présidence de la République, le président égyptien Mohamed Morsi, chef d’une formation politique émanant des Frères musulmans, est renversé par l’armée le 3 juillet 2013. «C’était un vrai miracle! Car durant sa présidence, les Frères musulmans ont montré leur vrai visage, ils contrôlaient tout, avaient tout le pouvoir entre leurs mains, on pensait que, pour nous, c’était la fin…», confie à l’Apic Gaafar William, directeur de l’Association Key o Life à Louxor, en Haute-Egypte.

A l’invitation de l’Association suisse de Terre Sainte, qui tenait le 22 septembre 2014 son assemblée générale à la RomeroHaus à Lucerne, Gaafar William était de passage en Suisse avec le Père jésuite Magdi Seif et Ayman Saad Danial, directeur de la «Jesuits & Brothers Association for Development» (*), une ONG basée à Minya, capitale de la Moyenne-Egypte.

Les «Nazaréens» et les musulmans modérés, cibles des émeutiers

Dès avant le 14 août 2013 – date de la sanglante répression des manifestants pro-Morsi qui occupaient les places du Caire à Al-Nahda et Rabiya Al-Adawiya -, les violences contre les chrétiens coptes étaient monnaie courante. Les fanatiques n’avaient pas attendu l’appel lancé début août par Ayman al-Zawahiri. Le chef d’al-Qaïda accusait les Etats-Unis d’avoir comploté avec l’armée égyptienne pour renverser le président islamiste Mohamed Morsi. Cet appel du terroriste d’origine égyptienne était alors abondamment relayé par les sites et les blogs islamistes, qui accusaient les chrétiens d’être complices des militaires.

Depuis les minarets, les haut-parleurs des islamistes s’en prenaient aux «Nazaréens», le qualificatif insultant désignant les chrétiens. Dans tout le pays, près de 80 églises, centres sociaux et écoles relevant aussi bien de l’Eglise copte-orthodoxe que des Eglises copte-catholique ou protestante ont été détruits. Au cours d’actions coordonnées, des institutions coptes orthodoxes, protestantes et catholiques, ainsi que des écoles, des commerces et des maisons appartenant à des chrétiens ont été attaqués les 14 et 15 août au Caire, à Alexandrie, à Assiout, à Sohag, à Minya.

«Les Frères musulmans étaient arrivés au pouvoir par la voie électorale, mais ils voulaient ensuite tout contrôler, en mettant leurs gens en place… Ils pensaient régner sur l’Egypte pendant 500 ans. Ils voulaient imposer le droit musulman, la charia, à l’ensemble de la population, y compris chrétienne. Craignant que ce serait la fin pour eux, plus de 100’000 chrétiens sont partis durant la présidence de Morsi. Pas seulement des coptes, aussi des musulmans modérés!», insiste Gaafar William, un copte catholique.

Les islamistes voulaient se venger du renversement de Morsi»

«Les islamistes voulaient se venger du renversement de Morsi. Ils avaient vu à la télévision le cheikh d’al-Azhar Ahmad al-Tayeb et le pape copte Tawadros II aux côtés du président Abdel Fatah el-Sissi, à la cérémonie de prestation de serment. Ils s’en prenaient aux chrétiens, dont beaucoup se révoltaient contre la politique des Frères musulmans, mais aussi aux musulmans modérés», poursuit Gaafar William.

«En attaquant les églises, ils espéraient provoquer une guerre civile, en pensant que les chrétiens allaient à leur tour brûler des mosquées. Mais les chrétiens ont été intelligents et ont évité le piège».

Les chrétiens ont évité le piège de la vengeance

«Les chrétiens ont refusé d’entrer dans la logique de la vengeance. Ils sont restés pacifiques et ne s’en sont pas pris à des mosquées, d’autant plus que des voisins musulmans, dans certains endroits, ont fait des chaînes humaines autour des églises, empêchant les émeutiers de parvenir à leurs fins», enchaîne le Père Magdi Seif. «La majorité des musulmans sont venus nous aider, ils ont entouré les églises pour les protéger, il y avait vraiment un ‘esprit égyptien’, un esprit d’unité du peuple».

«Ceux qui ont brûlé les églises, c’étaient des gangs. Certains n’étaient pas de la ville, ils venaient de l’extérieur. Les Frères musulmans ont certainement instrumentalisé les émeutiers, mais il est difficile de savoir qui était vraiment derrière. L’atmosphère générale était surchauffée». Quant aux salafistes du parti Al-Nour, rivaux des Frères musulmans, «ils ne sont pas très différents des autres islamistes, ils attendent seulement leur moment. Pour eux, c’est juste une question de temps….», lance Gaafar William.

A Minya, les attaques visant les chrétiens ont été les plus dures

«A Minya, où les chrétiens sont 15%, peut-être 20% – on ne connaît pas vraiment les chiffres, car il n’y a pas de statistiques officielles – les attaques visant les chrétiens ont été les plus dures. C’est là que la majorité des églises ont été brûlées». 28 églises, centres sociaux, écoles, orphelinats ont été incendiés. Des magasins appartenant aux coptes ont été pillés et saccagés sans que la police ne cherche à intervenir.

«Les émeutiers ont incendié le Centre culturel jésuite, un immeuble de cinq étages qui occupait une surface de 500 m2, avec des bureaux, une bibliothèques, des classes qui accueillaient des handicapés physiques et mentaux… La grande majorité des usagers étaient des musulmans. L’encadrement du Centre est composé de laïcs – catholiques, orthodoxes, musulmans, protestants – qui travaillent en étroites relations avec les jésuites, précise le Père Magdi, délégué pour l’Egypte du provincial de la Compagnie de Jésus pour le Proche-Orient, basé à Beyrouth.

«Dans toutes nos activités, que ce soit à Alexandrie, au Caire, à Minya ou à Louxor, nous travaillons avec des personnes qui veulent s’engager pour les gens, qui partagent nos valeurs d’humanité». Pour le moment, le jésuite cherche un peu partout des moyens financiers pour reconstruire le Centre culturel, car il a été rasé.

«Dans cette situation, nous avons besoin d’un homme fort»

«A Minya, 70% de musulmans dans notre équipe, et les relations sont très bonnes», confirme Ayman Saad Danial, un copte orthodoxe. Enregistrée auprès du Ministère égyptien des Affaires Sociales, son association, composée de laïcs – dont nombre de musulmans – partage l’engagement de la communauté jésuite, en particulier dans le domaine social.

Interrogé sur les enlèvements pour obtenir des rançons, qui touchent particulièrement les chrétiens coptes en Haute-Egypte, le directeur de l’Association jésuite pour le développement précise que dans la majorité des cas, «ce sont simplement des actes criminels, pas une question de religion, seulement une question d’argent!»

«Malgré les difficultés, ce qui se passe actuellement en Egypte est pour nous l’espoir d’une aube nouvelle», affirment en chœur les trois visiteurs égyptiens. «Même si, avec notre ONG, nous ne sommes qu’un grain de sable, nous avons un rôle à jouer dans notre pays».

«Nous ne sommes pas en faveur d’un régime militaire et le président Abdel Fatah el-Sissi n’est peut-être pas le meilleur. Mais à l’heure actuelle, pour ce temps, c’est de lui dont nous avons besoin. Nous espérons qu’après son mandat, nous pourrons élire un non-militaire, mais dans cette situation, nous avons besoin d’un homme fort», admet le Père Magdi.

De plus, tous trois estiment que le nouveau président «fait du bien au pays» avec son projet de creusement d’un nouveau canal de Suez, destiné à fluidifier le trafic du canal existant. Ce projet «enthousiasme les Egyptiens, comme la construction du haut barrage d’Assouan, au temps de Nasser».

8 millions de personnes ont perdu leur travail

De plus, ce projet pourrait fournir plus d’un million d’emplois dans une économie sinistrée. Depuis le début de la «révolution» en 2011 et les troubles qui ont secoué le pays et toute la région, de la Libye au Soudan, l’Egypte a perdu des millions d’emplois ainsi que les ressources provenant des travailleurs émigrés dans ces régions. «8 millions de personnes ont perdu leur travail, il n’y a plus de touristes à Louxor et à Assouan, déplore Gaafar William. Le nouveau canal et les projets qui vont se développer aux alentours nous redonne de l’espoir: il y a deux semaines, 9 millions de dollars ont été collectés auprès de la population en 8 jours, ce qui est un premier signe!»

(*) L’Association suisse de Terre Sainte (Schweizerischer Heiligland-Verein) soutient le travail de la «Jesuits & Brothers Association for Development» à Minya, notamment auprès des handicapés. Elle a envoyé une aide d’urgence après l’incendie de son Centre culturel en août 2013.

Des photos de Gaafar Willia, du Père jésuite Magdi Seif et d’Ayman Saad Danial peuvent être commandées à l’agence apic Courriel: jberset@kipa-apic.ch ou tél. 026 426 48 01 (apic/be)

26 septembre 2014 | 16:44
par webmaster@kath.ch
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