Mario Droin, responsable de l’accompagnement spirituel au CHUV, a présenté sa pratique lors de la formation "Soins et spiritualité", proposée par la Haute école de santé-Vaud (HESAV)  | © Raphaël Zbinden
Suisse

Spiritualité dans les soins: «Il suffit parfois d’un sourire!»

Comment parler de Dieu, de la spiritualité, du sens de la vie, à l’hôpital? A quel paysage religieux le personnel soignant peut-il être confronté? Des questions auxquelles la Haute école de santé-Vaud (HESAV), à Lausanne, répond à travers une formation de trois jours.

«Quand je suis entrée dans la chambre, j’ai vu que le patient lisait La Bible pour les nuls. Je lui ai demandé ce qu’il en pensait, il m’a dit : ‘Moi, je ne suis pas chrétien, mais je crois au Dieu de la Bible’.» Une anecdote que Madeleine* raconte à cath.ch avec un sourire amusé. L’infirmière de 39 ans, travaillant en addictologie à Lausanne, confie avoir «très souvent» des discussions «existentielles» avec les patients. Elle participe, en cette fin mars 2026, à la formation «Soins et spiritualités», proposée par HESAV, afin de savoir comment gérer de façon encore plus précise et avisée ce genre de situations.

La spiritualité, toujours d’actualité

Après une première journée consacrée aux «croyances, religions et spiritualités» contemporaines en Suisse, puis une seconde centrée sur la diversité de l’offre thérapeutique, avec des interventions sur les guérisseurs en Suisse et les  thérapies alternatives, la vingtaine de participantes et participants explorent, pour cette troisième journée à laquelle cath.ch a assisté, «la spiritualité dans les pratiques soignantes».

Quel rôle peut (doit?) jouer le personnel infirmier dans le domaine de la spiritualité? La question est scrutée par Gina Sobral, infirmière et maître d’enseignement à la Haute école de santé – Vaud, et s’ouvre directement sur cette autre: «Que faut-il entendre par ‘spiritualité’?»

«Il faut d’abord se demander ‘quel sens la personne donne-t-elle à ce qu’elle vit?’»

Les religions ne font que perdre des plumes. La spiritualité reste néanmoins une composante essentielle de l’humain, souligne l’intervenante. A fortiori pour les personnes en besoin de soins, particulièrement vulnérables. Un point important pour le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) (une institution étroitement liée à HESAV), qui a à cœur de considérer le patient dans sa globalité, d’un point de vue «holistique». Une spiritualité que l’extrême diversité sociale exige de considérer de manière ouverte, sans la confiner à des religions ou croyances définies.

Selon l’exemple donné par Madeleine, on peut croire au Dieu de la Bible sans se considérer chrétien, se sentir catholique sans adhérer à l’Église, être chrétien en vénérant la ‘Terre-Mère’, ou encore se dire musulman, faire le Ramadan ou ses prières quotidiennes, tout en ne croyant pas en Dieu.

«Redémarrer le dynamisme spirituel»

Face à cette complexité, le personnel soignant doit tout d’abord se demander «quel sens la personne donne à ce qu’elle vit?». Devant les interrogations d’un patient en quête de soutien, d’espérance ou de transcendance, pas besoin de grands discours philosophiques ou religieux. Les fondamentaux sont «être présent» et «aider à verbaliser».

Des principes confirmés par des participants dans leur pratique. «Parfois, juste un regard, un sourire, ça suffit», témoigne une soignante. L’objectif n’est pas de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Le prosélytisme est à bannir. Il s’agit plutôt de «mobiliser les forces, les ressources internes de la personne, qui lui permettent de faire face aux situations difficiles».

Gina Sobral est infirmière et maître d’enseignement à HESAV | © Raphaël Zbinden

Des conseils génériques qui ne permettent toutefois pas de répondre à toutes les situations, admet l’infirmière. La question des limites suscite le débat. «Pour moi, il n’y a aucun problème à aborder tous les sujets spirituels ou religieux avec les patients, affirme Madeleine. Mais il y a des choses que je ne ferais pas. Je n’apporterais par exemple pas une Bible sur mon lieu de travail. Et s’il y a une question sur laquelle je ne me sens pas compétente, je fais appel aux accompagnants spirituels.» Une attitude à laquelle souscrit Gina Sobral.

Plus tard dans la journée, Mario Droin, responsable de l’accompagnement spirituel au CHUV, montre, vidéo à l’appui, comment il travaille avec les patients. Au travers de questions ciblées, mais aussi de moments de silence et de sa simple présence bienveillante, il agit de façon subtile, pour «redémarrer le dynamisme spirituel» de la personne.

Des aumôniers qui se sécularisent et des soignants qui se spiritualisent

Exposer la diversité du paysage religieux, mais aussi le «statut» des différentes croyances et pratiques dans la société est un enjeu majeur de la formation, relève Laurent Amiotte-Suchet, sociologue et initiateur de la formation. «Pourquoi certaines pratiques qui peuvent être désignées comme ‘ésotériques’, telles que le ‘secret’, sont admises à l’hôpital, alors que d’autres, telles que les exorcismes, n’ont aucune chance d’y entrer?»

«Ce n’est pas un rapport de rivalité, mais de complémentarité qui doit s’établir entre le personnel infirmier et les professionnels spécialisés»

Laurent Amiotte-Suchet s’interroge sur la «double évolution» qui se produit dans l’interaction entre soins et spiritualité. A partir des années 2000, les ‘aumôniers’ sont devenus des ‘accompagnants spirituels’. Un glissement sémantique qui reflète un mouvement de «déconfessionnalisation» et de «professionnalisation». «Dans le même temps, l’approche globale du patient est dans l’air du temps. Alors que les infirmières se sont historiquement construites professionnellement en se distanciant des congrégations religieuses dont elles sont issues, on assiste à un retour de la spiritualité dans leur pratique. Donc nous avons ce double mouvement d’aumôniers qui se sécularisent et de soignants qui se spiritualisent.»

Être complémentaires

Laurent Amiotte-Suchet est adjoint scientifique à HESAV | © Raphaël Zbinden

Face à cela, des enjeux de «territoires» peuvent bien sûr se poser. Pour Gina Sobral, le personnel soignant doit, sans n’exclure personne, se sentir légitime d’apporter une réponse sur ce plan. L’infirmière joue en effet un rôle particulier auprès du patient. En tant que personne avec laquelle il est le plus en contact, elle a la capacité «d’absorber» un maximum d’informations, qui peuvent s’avérer cruciales dans l’approche holistique. Le lien de confiance qui se crée souvent entre soignant et patient rend plus aisé un partage sur l’intime de la personne.

L’infirmière est ainsi un rouage central du dispositif assurant le bien-être du malade. «Ce n’est pas un rapport de rivalité, mais de complémentarité qui doit s’établir entre le personnel infirmier et les professionnels spécialisés, qu’il s’agisse des accompagnants spirituels, des psychologues ou des médecins.» Elle exhorte, de manière générale, le personnel soignant à utiliser au maximum ses capacités d’empathie, relationnelles, mais aussi ses savoirs, notamment acquis lors de formations comme celles-ci. «La spiritualité, c’est rencontrer l’autre dans son monde!», synthétise Gina Sobral. (cath.ch/rz)

La formation «Spiritualité dans les soins» a été créée en 2024 au sein de HESAV par Laurent Amiotte-Suchet et Gina Sobral. Ce premier est issu de la sociologie des religions, qu’il a étudiée à l’Université de Lausanne. Engagé à HESAV en tant qu’adjoint scientifique, il a vite constaté le besoin de mieux définir et s’approprier les thématiques liées à la spiritualité dans le milieu hospitalier, même si trois journées ne sauraient suffire à faire le tour de la question. Plus que d’enseigner comment faire de la spiritualité dans les soins, il s’agit de développer une sensibilité en la matière. Le sociologue, qui intervient à plusieurs reprises dans la formation, n’a pas une approche normative, de «bonne pratique», mais cherche plutôt à «faire découvrir ce qui existe aujourd’hui au croisement des soins et de spiritualités, afin que chacun puisse mieux évaluer les situations.»

Au-delà du corps médical

Cette formation postgrade «Soins et spiritualités», à destination des professionnels, est complétée à HESAV par des enseignements proposés aux étudiants en soins infirmiers durant leur formation initiale. Depuis trois ans, ces enseignements rencontrent un relatif succès, ce qui renforce Laurent Amiotte-Suchet dans l’idée indiquant qu’une demande existe dans le corps médical, mais aussi au-delà.

Plusieurs participantes et participants ne travaillent ainsi pas dans les soins. C’est le cas d’Inès*. La Genevoise de 53 ans est proche-aidante pour son père, veuf depuis trois ans habitant Lutry (VD). Elle est venue pour ces trois journées par intérêt pour le sujet de la spiritualité, mais aussi parce qu’elle voudrait faire du bénévolat dans les EMS ou les hôpitaux. Freddy, 72 ans, anime des groupes de parole dans la région de Prilly (VD). Dans ces assemblées, la spiritualité est un sujet qui revient fréquemment, et le retraité estime avoir besoin «d’une formation de base» pour mieux accompagner les discussions. RZ

Mario Droin, responsable de l’accompagnement spirituel au CHUV, a présenté sa pratique lors de la formation «Soins et spiritualité», proposée par la Haute école de santé-Vaud (HESAV) | © Raphaël Zbinden
10 avril 2026 | 17:00
par Raphaël Zbinden
Temps de lecture : env. 6  min.
Aumônerie (69), CHUV (4), Hopital (8), médecine (55), soins (32), soins palliatifs (47), spiritualité (135)
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